Dalle Despentes

 

 

 

 

Tout feu, tout femme

Pas facile de rencontrer Béatrice Dalle et Virginie Despentes ensemble pour une interview. Ce jeudi-là à Canteleu, dans la banlieue de Rouen, les deux copines sont venues ensemble de Paris en voiture pour une nouvelle représentation de leur lecture musicale dédiée à Pasolini. Elles arrivent avec beaucoup de retard. Du coup, on a longtemps poireauté. Mais cela valait le coup !

Miraculeusement, vers 19h30, soit une heure avant la représentation, Virginie et Béatrice ouvrent les portes de leur toute petite loge située au sous-sol du centre culturel de Canteleu. Toutes les deux sont toujours d’accord pour l’interview. Ce sont des femmes de parole.
Quelques minutes plus tard, Virginie est dans la grande salle du catering, la cantine, avec les techniciens du groupe Zëro et, bien sûr, les musiciens. Elle est tout sourire. No stress malgré le retard, la pression d’une nouvelle représentation à guichets fermés. Béatrice la rejoint bientôt, tout sourire elle aussi, mais elle est malade, bourrée de médocs pour pouvoir tenir le coup. Malgré tout, cela s’annonce bien. On a même le droit de faire des photos pendant l’interview. « Béatrice comme moi, nous avons toujours écouté de la musique, indique Virginie sous le regard dissipé de sa comparse. Au début, c’était dans les années 1970, 1980. On avait 12, 13 ans. La musique, c’est important à cet âge-là. »

Toutes les deux ont grandi en province. Béatrice au Mans, Virginie à Nancy. Et déjà, elles traînaient chacune de leur côté les bars à la recherche de la scène locale. « Enfin, il n’y avait pas vraiment de scène locale à Nancy, rectifie Virginie. Juste trois, quatre punks dans les bars. » « Enfin, il y avait toi ! Et moi au Mans, ajoute Béatrice. Et comme c’était à côté de Rennes, il y avait plein de groupes… Marquis de Sade, et beaucoup d’autres. À l’époque, mes copains étaient tous keupons, on passait notre vie dans l’endroit où se retrouvaient tous les groupes. Et un soir, j’ai fait le mur. J’ai quitté ma famille. J’avais 14 ans, je me faisais chier, j’ai dit que j’allais à l’anniversaire d’une copine et toutes les deux on a pris le train, direction les Bains Douches à Paris pour voir les Dead Kennedys. Quand j’ai vu Jello Biafra, le chanteur, j’ai dit “Nique ta mère le monde : je ne rentre plus jamais”. »

 

Virginie Despentes

 

Dans l’Est de la France, Virginie ne fait pas les mêmes rencontres et surtout elle est loin de Paris. Elle est néanmoins branchée sur Joy Division, les Cure et toute la new wave naissante du début des années 80. « The Cure, l’une de mes connaissances m’avait fait écouter un maxi pas très bon, “Let’s go to bed”. Ensuite, j’étais à fond très punk… »
La punk attitude justement, Béatrice est également dedans. Installée dans les squats parisiens, elle se greffe bientôt sur tout le mouvement indépendant. Lucrate Milk et Bérurier Noir sont ses groupes préférés, des références qu’elle suit régulièrement en concert avec toute une bande d’agités à crêtes. « Les Lucrate, c’était vraiment mes amis. À l’époque, les gens qui les suivaient devenaient des Lucrate. Nous étions des centaines à Paris, nous partions en tournée dans des squats. Je me souviens même avoir vécu dans un squat de skin à Genève avec les Béru. C’est marrant, car nous avons joué à Bourges avec Virginie il y a peu de temps et j’ai revu François des Béru. La dernière fois, nous étions en garde à vue tous les deux ! Il y avait eu une bagarre avec les keufs, car l’autre Béru, Loran, avait Killing Joke peint sur son blouson. Cela s’était un peu effacé, les flics ont cru que c’était Killing the cops! Ils l’ont fracassé. Tout le monde s’en est mêlé et nous nous sommes tous retrouvés en garde à vue ! » Groupie des groupes phares de la scène alternative, Béatrice n’a pas pour autant eu envie de s’exposer sur scène. Chanteuse, ce n’était pas son truc, elle s’est rapidement rendu compte que ce qu’elle préférait dans la musique, c’était… les musiciens !

 

Beatrice Dalle

 

Virginie a pour sa part testé le chant, au début des années 90, mais a vite arrêté. «  J’ai essayé, mais je n’ai pas le talent. J’ai réécouté récemment ce que j’avais fait et je ne me dis pas “Ah quel dommage !” Mais j’ai adoré le faire. Le groupe s’appelait Straight Royer (ndlr : ceux qui ne font vraiment rien). » Passionnée par la street culture, elle se lance dans les fanzines, les labels… « J’étais beaucoup dans les structures alternatives des années 80. » Elle s’éclate sur du punk français ; ses références sont alors OTH ou La Souris Déglinguée. « Mon écriture vient, je pense, directement de ça, des Béru… De la manière dont tu te sers de la langue pour t’exprimer. Cela a été plus une influence pour moi que ces romans que je lisais, mais qui me concernaient moins. Tout cela était très urbain. Autant que l’on se souvienne, il n’y avait pas de punk agricole. Ni de punk aristo, c’était toujours un peu middle class. Il y avait un truc un peu prolo qui me plaisait aussi. Sans tout cela, je ne me serais peut-être pas autorisée à écrire. » Une sorte de punk littéraire. « Quand tu as écouté toute ta vie des gens qui ne savent pas écrire ni faire de musique, ça décomplexe d’autant que je ne manquais pas de culture autour de moi. J’aurais aussi pu m’intéresser au cinéma d’auteur, à la grande littérature, au théâtre. Tout cela, c’était accessible mais je n’en avais rien à foutre. Ma passion, c’était le punk… crétin ! »

En 1986, Virginie s’installe à Lyon, se trouve un pseudo dans la foulée en référence aux pentes de la Croix-Rousse, un quartier de la ville, et rencontre les musiciens de Deity Guns. Ce groupe noise/post-rock s’est au fil des années imposé sous le nom de Bästard comme les chefs de file de la scène lyonnaise hardcore, puis le groupe s’est mué en Zëro. Ce sont ces mêmes musiciens qui accompagnent aujourd’hui le duo lors de ses lectures musicales. Béatrice : « Je considère le métier de musicien comme le plus beau du monde. Moi, j’aime trop la musique, je respecte trop ça pour le faire en dilettante. Pour la musique, tu donnes ta vie, sinon tu fais autre chose. Lorsque je suis arrivée à Paris, je ne vivais pas dans les squats pour faire ma punk engagée, mais bien par manque d’argent. Je n’avais pas de parents pour me payer un appart, donc je vivais dans des squats. Les plus cools étaient en Suisse. Là-bas, il y avait le téléphone, l’électricité et ils avaient même des caisses que tu pouvais leur voler en partant… (rires) ». À 20 ans, elle trouve au milieu de cette effervescence musicale finalement assez destroy sa vocation : ce sera le cinéma. Tout commence par une photo prise par « un mec qui me demande de passer à son agence. J’ai tout de suite senti que c’était sérieux. Ensuite, ils ont tellement aimé les photos que cela a fait la couverture du magazine Photo. » L’agent des stars, Dominique Besnehard, lui propose alors de donner la réplique à Jean-Hugues Anglade dans le film devenu mythique 37°2 le matin de Jean-Jacques Beineix. « Cela a changé ma vie ! Beineix avait déclaré que si je n’avais pas le rôle, le film ne se ferait pas. C’était cool ! »

Béatrice Dalle Virginie Despente

 

Le cinéma servira plus tard de passerelle entre Béatrice et Virginie. Cette dernière choisit en effet la Betty de 37°2 pour jouer le rôle de Gloria dans l’adaptation cinématographique de son livre Bye-bye Blondie. Un rôle sur mesure pour Béatrice Dalle. « Ce film, nous avons mis cinq ans à le monter. Nous avons tout de suite été très copines. C’était évident pour moi de lui donner ce rôle. Elle était le personnage à travers tous ses rôles. »
Aujourd’hui, elles continuent d’écouter la musique dans leur sphère privée et notamment dans leur vie amoureuse. Virginie reste une dizaine d’années avec Philippe Manoeuvre, le rédacteur en chef de la revue Rock&Folk, Béatrice multiplie les rencontres. Elle est notamment la compagne de JoeyStarr, ou encore celle du bassiste d’Iggy Pop. « Ce ne sont pas les seuls du casting, en rigole-t-elle. Un soir où j’étais avec Asia Argento et une copine, un mec a dit qu’à nous trois, avec le nombre de musiciens que nous avions eu, nous pourrions faire le plus grand concert du monde. Il n’avait pas tort ! Pour moi, un mec qui n’aime pas la musique ou qui n’est pas musicien, ce n’est même pas la peine qu’il tente sa chance, c’est mort. Car moi, j’écoute de la musique 24h sur 24, alors si je ne peux pas avoir cet échange-là, ce n’est pas possible. Il peut aimer plein d’autres choses, ce n’est pas le problème, mais il faut au moins qu’il aime la musique. Tous les jours, j’écoute Rage Against the Machine et le Unplugged de Nirvana. J’adore “Rape me”. Mais surtout Kurt Cobain ! » Et elle continue d’aller voir des concerts : « Dans des petits lieux, comme au Gibus. C’est trop bien. Moi, je suis la folle du village, je rigole avec tout le monde. Si cela ne plaisait pas, je ferais un autre métier, ermite… ». Elle aime aussi les grands concerts, comme récemment Indochine. Elle a même été jusqu’à Chicago pour voir LL Cool J sur scène !

Virginie est plus sélective. Parmi ses derniers coups de cœur, Luz Casal à la cathédrale de Strasbourg, dans le cadre du Forum mondial de la Démocratie. Chacune ses envies et ses coups de cœur donc, mais toutes les deux partagent une même passion depuis des années pour un groupe référence : Motörhead ! On le voit, la vie en rock de Virginie et Béatrice est loin d’être finie !

 

Béatrice Dalle Virginie Despente

 

 

PATRICK AUFFRET

photos VALÉRIE BILLARD

 

 

GONCOURTLa main sur le Goncourt
Virginie Despentes est depuis 2016 membre de l’académie Goncourt, le prix le plus prestigieux de l’édition. Une gageure tant elle a souffert d’être une femme. Difficile alors d’imposer ses convictions dans un univers essentiellement masculin. « Dès que tu parles de sexe, c’est tabou. Maintenant, j’en parle moins, cela va mieux. » Pour le prix Goncourt, elle doit lire une cinquantaine de livres pendant l’été. « Cela demande un certain investissement. » Cela lui permet d’imposer sa marque, et ses choix. Elle a ainsi beaucoup défendu l’excellent Leurs enfants après eux, de Nicolas Matthieu, le Goncourt 2018.

 

 

 

 

La lecture musicale Pasolini
Pasolini

Un duo féminin en parfaite harmonie pour cette lecture musicale de Pasolini, cinéaste et écrivain italien très controversé. Auteur engagé, aimant les parfums de scandale, il fait une analyse poussée d’une société consumériste, des pouvoirs politiques, n’a pas caché ses penchants homosexuels et s’est positionné en contradiction avec la plupart des courants de pensée. Il a été assassiné en 1975, à l’âge de 53 ans. Son esprit punk persiste, superbement incarné sur scène par cet équilibre subtil entre la sensualité de Béatrice et la voix posée de Virginie. Le tout sur un fond musical envoûtant. Et ses textes puissants restent parfaitement d’actualité.

 

 

 


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