NEVCHE

Des mots et des kilomètres

Valdequeros est une plage de sable fin en Andalousie. C’est aussi le nom que porte le nouvel album de Fred Nevché, cet enfant du quartier marseillais des Olives. C’est depuis le Canada qu’il l’a créé. Échanges avec un homme qui pratique le grand-écart géographique et pourtant artisan de la langue française.

Fred Nevché rentre du premier concert où il a présenté Valdequeros, à Bourgoin-Jallieu. Le public était visiblement séduit : « Jamais l’accueil n’a été aussi immédiat ; les spectateurs sont entrés dans la danse sans que je n’ai besoin de faire d’efforts. » Le ton de l’artiste est apaisé, reposé lorsqu’il parle de sa nouvelle sortie : « Je me sens en phase avec ce disque. Il a fallu trois ans pour l’enfanter. Internexterne [le label qu’il a créé, NdlR] me permet cette liberté. » Sur cet album, Nevché aspirait à de nouvelles sonorités davantage empreintes d’électroniques, le rapprochant alors d’une électro-pop singulière. « Je désirais de l’électro minimale. C’est une enveloppe, comme si tu enfilais une grosse doudoune. Ce réconfort est né d’un épuisement. En une dizaine d’années, j’avais dans le dos un millier de concerts. Ce rythme était fantastique, stimulant, mais épuisant. » Le musicien est entré alors dans une période de questionnements. Avait-il encore des choses à raconter par sa musique, sur scène ou dans des disques ? « Un voyage au Québec a changé la donne. Dans le cadre d’un festival, Petite Vallée, j’ai retrouvé la position d’élève, en participant à un atelier d’écriture. Je me suis autorisé à prendre du temps et accepter que l’énergie vienne aussi des autres. Cette rupture de rythme a été réparatrice. Faire ce disque a été une véritable joie. »

DES VALISES PLEIN LES YEUX

C’est d’ailleurs au Québec qu’il avait fait son premier voyage, à seize ans ; depuis, il n’a de cesse de voir comment l’on vit loin de chez lui. « Quand tu choisis d’être voyageur, tu deviens pleinement toi-même ; tu découvres une franche intimité. Pourtant, ton destin se lie à des rencontres, hasardeuses souvent. J’ai découvert le Venezuela en y donnant des lectures, grâce à l’invitation d’une amie. » Ce baroudeur admet être balancé entre son goût pour les milieux sauvages et son attrait pour l’électricité de la ville. Ses voyages sont pour lui une poésie. « J’écris sans arrêt. Notamment lorsque je voyage. Cela crée un mélange du voyage intérieur et du voyage extérieur, du temps chronologique et du temps biologique. » Mais ses voyages sont également radiophoniques. Enfant, il s’accrochait aux voix graves et savantes des stations France Culture, France Inter. Maintenant encore il se laisse attraper : « Ces derniers jours, j’ai fait des travaux à la maison. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de poste radio dans le bureau ! Que je ne l’écoutais plus que dans la voiture, sur la route. J’ai remédié à cela. La radio, c’est une promesse, un ailleurs. »

MONDE NUMÉRIQUE

Cet album s’accompagne d’autant de clips que de morceaux, qui paraissent un à un sur les plateformes numériques. Il les égraine depuis le printemps 2018 et compte poursuivre son jeu de piste numérique jusqu’à l’été 2019. « Le numérique est fondamental dans ma création aujourd’hui. J’adore les outils qui permettent aux gens de communiquer comme Twitter, Instagram. Ils me permettent de prolonger l’écriture dans différentes directions, comme un palimpseste. Je propose de la nourriture, ce projet est plantureux, un vrai gueuleton. Je laisse les gens y suivre leur chemin. » Le musicien y trace une carte de géographie numérique, un kaléidoscope entre ordinateur et terres.

CHANSON ET POÉSIE

Ces vieilles ritournelles des amours entre chanson et poésie, il les perpétue. Loin d’être usé, le mécanisme conserve sa superbe. Fred Nevché confie être tombé en pâmoison devant Colette Magny et s’inscrire plus largement dans cette tradition du poète chanteur. « Les chansons sont des bouts de poèmes. Bashung et Gainsbourg sont des poètes ; moi aussi, je me dis poète, pour simplifier et pour défier. La poésie était ringarde, lorsque j’étais jeune. J’aimais déjà aller à l’encontre de ça. En fait, elle n’est pas compliquée : il faut avoir confiance dans les autres personnes. Il n’y a pas besoin d’être derrière un bureau pour comprendre du Rimbaud. Tout cela n’est rien d’autre qu’une question de solitude. »

Valdequeros / Internexterne

VALENTIN CHOMIENNE

photos : MARYLENE EYTIER

 

Valdequeros

Internexterne

NEVCHEUn chant qui flirte allègrement avec le spoken-word, comme pour mieux encadrer des souvenirs mis à l’épreuve du temps, une instrumentalisation electronica pour donner du cœur et du rebond au phrasé, quelques notes de piano éparses ou de guitare acoustique venant çà et là accorder le cœur de cet homme au monde qui l’entoure. Le quatrième disque (en solo) du Phocéen a tout de la confidence, une promiscuité chaleureuse dans laquelle l’oreille se laisser bercer, nappes aériennes enlevées à l’appui (“Le besoin de la nuit”), ou ambient sur “Si tu crois qu’on fuit” avec sa voix dédoublée du plus bel effet. Sans jamais tomber dans la grandiloquence des sentiments, ce professeur de français décrit avec finesse les sentiments qui le parcourent, faisant de sa subjectivité un prisme d’objectivation du réel. La marque d’une poésie incarnée, charnelle et spirituelle, qui chasse le sophisme pour le réalisme.

JULIEN NAÏT-BOUDA

 

NEVCHE

CARTE BLANCHE

Fred Nevché a choisi un extrait du poème de Fernando Pessoa, « Bureau de tabac » :

Je ne suis rien. 

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

[…]

Je suis aujourd’hui vaincu comme si je connaissais la vérité ;

lucide aujourd’hui, comme si j’étais à l’article de la mort,

n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses que celle d’un adieu,

cette maison et ce côté de la rue,

se muant en une file de wagons,

avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,

un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

 


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