Rendez-Vous ©Guendalina Flamini

Le 9 novembre 2018, La Machine du Moulin Rouge, Paris

 

Un grand nombre d’âmes en peine avait fait de cette soirée automnale son salut afin de retrouver la paix dans un paysage musical actuel ou le « dark » devient de plus en plus cool, pointant ça et là le bout de son nez dans la pop music, Nicolas Sirkis niant toute responsabilité dans ce phénomène.

Comme le reflet d’une tendance sociétale actuelle, plus proche de la sinistrose que de l’euphorie collective, la musique dite « cold » connait un retour en grâce à l’heure d’un réchauffement que l’on aimerait autre que climatique. Alors que The Cure fêtera ses 40 ans (passage à Rock en Seine 2019 pour l’occasion) et que l’album de The Horrors, Primary Colors, sommet du post punk aux neiges éternelles, accuse déjà une décennie, R.V. arrive à point nommé pour reprendre le flambeau d’une scène musicale qui patine, car circonvolutive à défaut d’être réellement évolutive. Mais ça, c’était avant…

Car l’une des certitudes éprouvées après cette soirée relève d’un croisement des influences d’une scène restée très longtemps souterraine, faute d’un univers pas franchement recommandable pour la santé de l’esprit et capable de faire perdre plus de vitamine D qu’une journée en Ecosse en plein solstice d’hiver. D’ailleurs, quelques regards sur le public de Rendez-Vous abattent les préjugés. Du mélange, beaucoup de jeunes, quelques anciens, mâle et femelles représentées paritairement, seulement un quart de corbeaux, voilà pour le panorama de la foule, nombreuse et disséminée aux quatre coins de La Machine, dont une bonne partie qui s’était encaissée dans un fumoir respirant les boyaux de l’enfer. On sentit alors une certaine excitation monter à l’approche du passage du quintette, les corps se ruant précipitamment sur un bar dépassé par une telle vague, tous venus relancer leur motivation avant de se prendre en live les coups de fouets assénés par ce disque sorti fin octobre, The Superior State. Qu’en fut-il précisément ?

Commençons par le plateau programmé, plus noir que du pétrole et une très belle découverte, Poison Point, duo parigot qui va un peu plus loin que leurs grands-frères du soir dans la déflagration sonore, à raison de textures synthétiques littéralement agressives et corrélées à un beat techno qui lorgne vers d’autres raves. Une très bonne prestation pour ces derniers, venant certes un poil tôt mais qui aura chauffé les esprits et les gambettes, dans une salle remplie alors à moitié.

Puis au douze coups de minuit, la messe pu commencer, véritable récital de ce que le post-punk a pu concentrer ces 40 dernières années. Si la formation parisienne n’aime pas l’écueil de l’étiquette (voir leur itw dans le LO 87), on ne peut raisonnablement ne pas les affilier à cette famille de la cold musique, tant leur sang-froid fixe dans le temps les héritages d’un âge de glace qui revient en grâce. Il y a en effet du grégaire et du tribal dans la musique de ces déprimés de la nuit, comme l’attesta cette ouverture caverneuse aux élans industriels, qui par une voix sépulcrale et démoniaque, appela à converger en son horizon comme on plongerait dans la gueule d’un trou noir, sans retour en arrière possible…

Le set est nerveux, enragé, appelant le public à mordre la poussière, quelques corps lâchent l’affaire après trois morceaux, la foule devient de plus en plus dense, l’atmosphère suave allant crescendo, l’air se raréfie et l’oxygène manque, l’euphorie guette… Le set revient alors à des morceaux plus classiques, la new-wave reprend le dessus avec des lignes de basses couplées aux synthés comme seuls arrangements. Puis il y a ces grattes qui ne veulent plus terminer leurs riffs et qui s’échappent régulièrement dans un final shoegaze que n’aurait pas renié A Place To Bury Strangers.

Un tourbillon des genres, que l’introduction grunge d’un morceau en milieu de set viendra surenchérir, prouvant que Rendez-Vous est avant tout un groupe qui aime le rock, sa puissance et son énergie, seules armes capables de posséder les corps quand on ne fait pas de la techno métamphétaminée ou du blues chamanique.

 

Comme la polysémie de son blase, plusieurs lectures de Rendez-Vous sont possibles, et c’est peut-être pour cette raison qu’autant se fédèrent derrière le groupe le plus anglo-saxon de l’hexagone, qu’il joue dans la cour de l’EBM, de l’Indus, de la new-wave ou du rock dur. Car dans la grande famille de la musique cold tous les chemins mènent aux limbes ou à la cave de Batman, selon les appétences de chacun… On ne dira pas que Rendez-Vous révolutionne cette scène, mais à l’échelle hexagonale et peut-être plus, le souffle de cette bande est d’une fraicheur qui laisse entrevoir de bien belles promesses. L’Europe répond en tous cas présente, preuve de l’intérêt grandissant pour la musique sombre dans une ère crépusculaire…

 

Texte : Julien Nait-Bouda

Photos : Guendalina Flamini

 

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