Jeanne Added à Bourges ©Christophe Crenel

Bonheur radioactif

 

En juin 2015 avec la sortie de Be sensational, magnifique premier album à la beauté pudique, Jeanne Added faisait une entrée fracassante sur la scène rock française. Après plus de deux années de tournée et 200 concerts, son nouvel (et très attendu) ouvrage, intitulé Radiate, est sorti en septembre dernier.

Même si Jeanne Added fait de la musique depuis presque toujours, ce n’est qu’il y a trois ans que son public a pu réellement la découvrir grâce à un premier album magnifiquement décrit alors par Sylvain Dépée comme « de combat, pudeur en cuirasse ». C’était dans les colonnes de Longueur d’Ondes (déjà), le n° 75, dont elle faisait la couverture au printemps 2015.

La formation de Jeanne est avant tout classique : passage au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, une première admission en tant que chanteuse dans la classe de jazz, et à la sortie des engagements en tant qu’interprète dans ce même registre musical, tout en participant au groupe Yes is a pleasant country. Mais l’envie de composer est déjà présente et la Rémoise (devenue entre-temps Parisienne) commence à penser à une trajectoire différente. Chose faite peu après, avec les premières parties de The Dø en 2011, suite à une rencontre organisée par Marielle Chatain, musicienne et amie de longue date qui joue alors avec le groupe (« Ma sœur… je lui dois beaucoup »). C’est d’ailleurs cette collaboration qui, plus tard, amènera Dan Levy — autre membre du combo parisien — à l’appeler pour lui proposer de produire son premier disque.

À partir de là, tout s’accélère : le premier single “War is coming” sort en 2014, sonnant comme un appel à la guerre, mais « pas à la guerre contre les autres, une guerre contre soi », puis cinq jours aux Transmusicales de Rennes en décembre de la même année qui restent encore gravés dans sa mémoire comme un moment très particulier, et enfin, ce que certains auront assimilé à un “sacre au printemps”, la sortie de Be sensational le 1er   juin suivant.

Jeanne Added (Festival de la Nuit de l'Erdre) ©Clémence Rougetet

En mai dernier, “Mutate” premier extrait de l’album Radiate, résonne pour la première fois sur les ondes radio. On y retrouve alors — si tant est qu’on l’ait jamais quittée — une Jeanne Added rayonnante comme libérée des carcans qu’elle nous avait fait partager dans le passé, au risque alors de mettre à mal sa pudeur. Quand on lui parle de métamorphose, de changement radical par rapport à l’univers intimiste et quelque part très sombre de Be sensational, Jeanne acquiesce, même si « la métamorphose n’est pas totale malgré tout, on reste avec les nœuds avec lesquels on grandit, ils ont la peau dure. » Elle reconnaît également tout ce que la scène a pu lui apporter pendant ces longs mois de tournée : « Ça s’est bien passé, c’est énorme quand tu t’exposes à ce point. C’était très intime, alors forcément il y a des endroits qui s’adoucissent. » Les concerts, le public, une très longue et belle tournée. « Les deux meilleures années de ma vie, même en comptant celles que je n’ai pas encore vécues. Je ne m’y attendais pas. Je n’y avais même pas pensé. » À la cette fin de cette tournée, vint le premier temps de pause depuis longtemps. Un changement de rythme qui, a priori, avait de quoi l’inquiéter : « Jamais je ne m’étais retrouvée avec une si longue période sans projet de scène devant moi. » Jeanne trouvera alors résidence au 104 à Paris, « endroit confortable et idéal pour la création » qui lui permettra de se pencher sur l’écriture du nouvel album, de rencontrer d’autres musiciens et artistes,  collaborant avec certains sur quelques compositions.

Pour Radiate, elle dut également se mettre en quête de producteurs avant de rapidement comprendre que les options initialement envisagées l’entraînaient vers une fausse route : « Cela m’a paru très calculé de penser de telle sorte. Compte tenu de l’expérience du premier album et pour savoir à quel point c’est un processus intime, aller chercher quelqu’un que je ne connaissais pas ne semblait pas être la meilleure option. »  Dans cette logique, la production du disque est finalement confiée au duo Maestro dans lequel officie l’ami de toujours, rencontré du temps du Conservatoire, Fred Soulard : « Je me suis tournée vers l’option qui consistait à travailler avec des musiciens talentueux que je connaissais déjà. J’ai regardé autour de moi et le choix est alors devenu évident : Maestro sont d’immenses musiciens. J’avais envie d’être active dans la production, ne pas avoir avec moi quelqu’un qui m’impose tous ses choix sans que je puisse moi aussi y participer. Avec Maestro, on s’entend humainement et musicalement. » À première vue, la personnalité des deux trublions de Maestro, Fred Soulard et Mark Kerr, est un peu à l’opposé du caractère de Jeanne. Les uns s’amusent à flirter avec les limites et mettent à mal les conventions, alors qu’elle est plus dans la retenue. En tous cas en surface, car « pour être chanteuse il faut être un peu exhib’, je ne suis pas introvertie. Et ce sont des gens en qui j’ai une entière confiance. » Le duo exerça une considérable influence sur la production de Radiate sans qu’il en fasse pour autant un disque aux sonorités électro exacerbées, même si de prime abord c’eut été possible : « Certains disent que le disque sonne plus électro, mais ce n’est pas mon impression, même si j’ai beaucoup écouté cette musique récemment. Les pré-prods que j’ai proposées à Maestro étaient déjà pas mal abouties. La quête et l’essentiel du travail se sont plus portés vers le texte et vers l’harmonie. » D’harmonie, il n’est question que de cela dans le clip de “Mutate”, réalisé par Kevin Gay avec lequel Jeanne avait déjà travaillé autour d’un projet pour Vitalic. Elle y est mise en scène, plus rayonnante que jamais, au milieu de danseurs volontairement habillés de blanc « pour que l’on porte notre attention sur leurs visages et non sur le reste, moins important. » La voix est libérée, plus haute, mais toujours aussi juste, le corps ondule et va à la rencontre des danseurs. On est ici aux antipodes de la représentation des blessures du premier album. Le clip et la chanson sont tout simplement beaux et touchants.

Dans l’intervalle, Jeanne est déjà repartie sur les routes — on aura pu la voir cet été au Festival Fnac Live ou encore aux Francofolies — pour une tournée qui s’étirera jusqu’à la fin de l’année avec ensuite en point d’orgue une date au Zénith de Paris en avril : « Ça va être intense, il me faut des gens avec lesquels je me sente en confiance. » Aussi a-t-elle pris soin de réunir autour d’elle des musicien.n.e.s qui sont, également et avant tout, des proches.

Jeanne Added (Elysée Montmartre) ©Patrick Auffret

Si pour un artiste, la sortie d’un deuxième album prend parfois la forme d’un exercice périlleux — et d’autant plus ici compte tenu du succès rencontré par Be sensational — le défi est magistralement relevé, car Radiate est une totale réussite. Et s’il est question de radiations, qu’on se rassure, leur seul effet est d’irradier de bonheur ceux qui s’y exposeront. Et ça risque de faire du monde…

 

Radiate

Believe / Naïve Records

À l’écoute des premiers titres dévoilés (“Mutate”, “Radiate”) avant l’été, on avait pu distinguer comme une évolution, un début de métamorphose chez Jeanne Added. La musicienne, rassurée par les ondes positives de l’accueil de Be Sensational et d’une longue tournée, semblait avoir fini sa mue de chrysalide pour enfin regarder ce monde qui l’accueillait à bras ouverts. Ainsi libérée, la voix apparaissait plus haute et surtout plus radieuse. On sait désormais à l’écoute de ce deuxième album que la mutation est réelle. Radiate réussit à créer une fission à la puissance extraordinaire, libérant des particules qui, à défaut d’être élémentaires, portent une énergie phénoménale et sont autant de feux follets qui tournoient dans l’air comme une invitation à l’osmose. C’est évident : Jeanne Added est devenue magnétique, d’un magnétisme qui agit comme un pansement sur nos blessures et nous amène vers son monde, là où le bonheur est un droit. On se laisse faire.

 

>> Site de Jeanne Added

Texte : Xavier-Antoine Martin

Photos : Christophe Crenel / Patrick Auffret / Clémence Rougetet

À écouter en priorité : “Song 1-2”, “Falling hearts”, “Mutate”.

 

Tout le monde veut Jeanne

par Yann Le Ny

 

Joran Le Corre et l’équipe de tourneurs de Wart travaillent avec Jeanne Added depuis maintenant 2011 et son passage en clôture du festival Panoramas. Mais tout a commencé avec Rodolphe Burger au festival d’Avignon lors du bal du 14 juillet 2010… Rodolphe s’occupe de mettre en musique ce bal et demande à Joran d’embaucher des choristes. Le tourneur trouve tout d’abord Gaspard LaNuit qui va lui conseiller quelqu’un d’autre en plus : « Il m’a proposé Jeanne. Elle avait une telle énergie lorsqu’elle chantait au bal. Rien que d’y repenser là, ça me fout la chair de poule. Elle a fait une version de Gloria… je me demandais d’où elle sortait ça ! Elle avait retourné tout le monde. » C’est ainsi que débute un long travail avec elle, parsemé de rencontres comme celle de Guillaume, son ancien manager, ou Rachid Taha, avec qui elle fera une reprise d’Elvis Presley en duo. De concert en concert, le succès grandit jusqu’à sa nouvelle tournée, dont Joran s’occupe encore pour son album Radiate. Le premier clip “Mutate” venait à peine de sortir et les maquettes pas encore masterisées, que l’engouement était déjà là du côté des salles : « J’ai reçu un nombre tellement fou de réponses positives que la tournée a pu être montée assez rapidement. On a eu les Francofolies et le FNAC Live qui nous ont suivis juste sur la foi d’un titre. Et pour le Trianon, on a vendu 1 300 tickets, juste avec un événement Facebook ! »

 


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