En coulisses chez Hôtel Radio Paris ©Guendalina Flamini

Ou le prix de la liberté

Monter sa propre radio, librement, c’est le rêve de Jean-Charles Leuvrey, devenu réalité dans un local du 18e à Paris. Sa petite entreprise est une véritable chapelle pour les mélomanes et autres amoureux de la musique qui désirent, avant tout, partager et faire découvrir. Jamais la musique n’a semblé si généreuse…

Hotel Radio Paris est une radio indépendante, disponible sur Internet gratuitement et proposant un large choix de musiques, sans barrières ni frontières esthétiques. Un projet en gestation depuis longue date et qui aura émergé d’expériences singulières et multiples. « Tout a commencé il y a une dizaine d’années avec une émission dans une radio associative de Reims (Radio Primitive) sur laquelle je collaborais avec Brodinski, devenu super connu depuis. Cela a duré deux/trois ans et ce fut une super expérience. On y passait de la musique en grande quantité avec un ton léger dans nos conversations. À cette époque, il était compliqué de trouver de la house et de la techno sur les ondes radiophoniques, c’est ce qui m’a projeté dans cet univers. » Étirant ensuite dix années de sa vie dans un espace incertain, Jean-Charles fut confronté à un hiatus existentiel : « Après avoir passé la moitié de ma vie à l’étranger (Sénégal, Tchad, Afrique du Sud, Chine), j’ai bossé longtemps dans une banque à La City de Londres et j’ai quitté cette profession car ce n’était pas la vie que je souhaitais. J’ai aussi monté une marque de skate qui m’a permis d’engranger quelques économies. Le projet Hotel Radio a été long à se dessiner et aujourd’hui je ne regrette aucun de mes choix. »

Don Emilio & Waterboi ©Guendalina Flamini

Refuser le système, s’en extraire pour tutoyer une liberté cathartique et retrouver le souffle d’une vie, une pensée qui touche tout un chacun dans ce monde. Mais se réaliser selon ses envies n’est pas chose aisée, et même quand cela est le cas, l’activité d’un seul homme aux commandes de sa propre entreprise relève souvent du sacerdoce. « Je finance seul cette radio, sans publicité ni partenariat. Tout mon argent y passe. Cette activité m’a heureusement permis de devenir DJ ; ainsi mes sets me permettent d’alimenter ce projet. Le streaming ne rapporte encore rien et les charges inhérentes à une entreprise sont lourdes. La première année de RSI m’a méchamment ponctionné ; de plus on est taxé sur une anticipation des résultats. Il faut se mouiller et avoir des économies, sinon tu ne peux pas réussir. Je suis aujourd’hui plus pauvre qu’à mon arrivée à Paris… C’est peut-être ça le prix de la liberté ! Quand tu demandes aux jeunes aujourd’hui quel type d’emploi ils veulent, ils ne te répondent plus un CDI en bureau, ils veulent monter leur boîte ! Il faut espérer maintenant que la philosophie « Start-up nation » du président leur en donne les moyens. »

Jean-Charles-Leuvrey ©Guendalina Flamini

Mais la récompense est aujourd’hui quotidienne pour ce trentenaire dont la radio attire de nombreux artistes, ces derniers appréciant la chaleur humaine des lieux. « Parmi mes fiertés, j’ai reçu King Dudu ou encore Chambray, très connu dans l’univers tech-house. Il aime venir ici car il peut expérimenter ses DJ sets. Hotel Radio est un laboratoire pour ce genre de gars. Je ne choisis jamais la musique qui sera diffusée, je laisse toujours carte blanche aux invités. L’un des meilleurs que j’ai reçu est Buvette, ses mix sont d’un éclectisme peu commun. » Si la ligne éditoriale se veut relativement « indé », Jean-Charles n’écarte pas non plus les autres sillons de l’industrie musicale, plus mainstream mais essentiels à son audimat : « Je ne diffuse pas du Rihanna ou du Drake, certes, mais des artistes comme Eddy de Pretto ont fait leur première interview sur Hotel Radio, on est devenus potes depuis. Polo&Pan sont aussi des bons clients. Juliette Armanet est également venue, je ne ferme la porte à personne. »

Hôtel Radio Paris ©Guendalina Flamini

Avec des podcasts lus plus de 2 millions de fois, Hotel Radio fait aujourd’hui partie du paysage, dans un secteur où la rivalité est grande pour ne pas dire féroce. « Je ne pensais pas que c’était un milieu avec autant de jalousie et de concurrence. À Paris, on préfère réussir par soi-même en écrasant les autres. » Mais Jean-Charles sait qu’il peut compter sur un modèle qui revient aux sources de ce qu’était la radio, à savoir permettre des échanges insoumis aux courtermismes exigés par la multiplication des spots publicitaires sur les ondes FM. Quant à la reconnaissance des webradios par les politiques comme un médium légitime de diffusion radiophonique, l’expérience de Jean-Charles atteste d’une ignorance malencontreuse de la part de ces derniers : « J’ai tenté de percevoir des subventions de la Mairie de Paris, mais la personne qui m’a reçu (d’un certain âge) ne comprenait rien à cet univers. Tous les jours, à la différence d’une radio sur fréquences, je peux toucher 45 pays différents, c’est une vraie valeur ajoutée ! »

 

>> Site d’Hotel Radio Paris

 

Texte : Julien Naït-Bouda / Juliette Boulegon

Photos : Guendalina Flamini


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