Droit d’écoute, droit d’auteur, le combat !

 

Il était une fois une discipline artistique qui se propagea sur une toile… On la consommait à vau-l’eau, sans souci de l’impact sur l’auteur. Un phénomène préoccupant au Québec — mais pas que, hélas — pour les sociétés de défense des droits, sensibles à l’appel de Pierre Lapointe et ses pairs. Incursion sur le ring des redevances.


Boulimie du web, diète forcée des artistes

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pierre Lapointe n’a pas sa langue dans sa poche ces temps-ci ! De retour d’une tournée dans l’Hexagone, il n’a pas manqué de critiquer la faillite du gouvernement canadien à protéger ses auteurs, à leur offrir un cadre de création digne de ce nom. L’artiste en a marre d’assister impuissant à ce phénomène de « mise aux enchères des chansons ». À titre d’exemple, l’écoute massive de sa chanson “Je déteste ma vie” par un million de personnes lui aurait rapporté 500 $. Un phénomène qu’il qualifie de « manigance globale de grandes compagnies internationales s’enrichissant sans scrupule, faisant monter la valeur de leur marque à même le contenu artistique sans que les créateurs ne soient inclus. »

Pierre Lapointe @Toma Iczkovits

Une faillite politique comme le souligne amèrement le scientifique du cœur : « C’est le gouvernement et la Commission des droits d’auteur du Canada qui, étrangement, ne travaillent pas pour nous. Ils semblent plutôt travailler pour les grandes entreprises étrangères qui se font un plaisir de placer une grande partie de leurs profits dans des paradis fiscaux. Depuis l’arrivée d’Internet, c’est un peu comme la ruée vers l’or. Et les différents gouvernements se doivent absolument de contrôler ce dérapage en passant des lois qui protégeront notre créativité et revaloriseront les créateurs de contenus. »

Assisterions-nous à une dérive des versements de droits d’auteur au Québec ? Quelques nuances s’imposent, selon Geneviève Côté, chef des affaires du Québec à la SOCAN (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). Elle salue le débat que soulève Pierre Lapointe et admire qu’à chacun de ses spectacles, il ouvre une discussion avec son public, posant un « geste  citoyen ». Certes, le marché numérique poursuivra sa croissance, propulsé dans un nouveau modèle d’affaires doté de paramètres encore sous évaluation. Toute plate-forme d’écoute engendre des dépenses en marketing épongées, en partie, par les coûts d’abonnement. « Ce système d’écoute musicale ne génère pas encore suffisamment de profits malgré les publicités qui y sont diffusées », pointe-t-elle du doigt. Signe réjouissant, Spotify aurait tout récemment eu son premier appel à épargne afin de dénicher des fonds complémentaires aux abonnements et ventes publicitaires.

 

SOCAN

La ruse de l’autoproduction

Pour déjouer ce cercle vicieux, des artistes oseront devenir femme et homme d’orchestre de leur carrière. C’est le cas de Catherine Durand, auteure-interprète qui en 2005, après plusieurs années dans l’écurie du géant Warner, embrassait l’autoproduction. Un saut naturel lui permettant de connaître l’exacte provenance de l’argent lui étant versé.
Pour elle, « la quasi-globalité des fonds atterrissent dans les boîtes de production et maisons de disques alors que côté ventes de disques, à peine 1$ revient à l’artiste. » Quant aux revenus de ses concerts, il lui faut ramer plus fort qu’avant pour les multiplier. Catherine Durand implore elle aussi un changement législatif pour une répartition égalitaire. Dans ce combat, elle croit en partie au bon vouloir de Mme Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien, mais se préoccupe de la pérennité culturelle, du consensus qui tarde à venir.

Catherine Durand @Le Pigeon

Le web : jukebox musical

Pour Keith Kouna, figure singulière ayant émergé des Goules, la question des droits n’est pas « générateur de fiel ». La scène est son second poumon, tonifié par la composition musicale, source étanchant sa soif du live. « Depuis le début de ma carrière, le contact direct avec le public est la base de ma démarche. Je n’ai jamais vendu beaucoup d’albums ! », lance-t-il. L’émission de bulletins de redevances lui parvient fragmentairement et il bénéficie de l’écoute en ligne comme vitrine moderne de découverte. Les droits d’auteur lui parviennent de stations radios et fluctuent trop pour qu’il y prête une attention particulière.

Keith Kouna @Jay Kearney
Le parolier en voie d’extinction ?

Doit-on craindre pour la survie de l’écriture de chansons ? Selon Marie-Josée Dupré, directrice générale  à  la Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec (SPACQ), l’équation est complexe. « La chute du CD n’a pas su pallier la croissance du numérique et sa formule d’écoute gratuite. Ce calcul à la pièce n’est pas adéquat pour reconnaître et valoriser les auteurs. » Un clivage sépare aussi l’interprète du compositeur, le premier recevant des redevances de performance, ce qui n’est pas le cas du second. Le rôle de la SPACQ constitue une bouée de sauvetage en matière de défense auprès des autorités gouvernementales en démontrant qu’un esprit embourbé dans les soucis financiers n’aura jamais l’esprit à la création…

logo SPACQ

 

Sur ce ring des redevances, un adversaire de taille se dresse aussi, sournois, dans l’un des coins : une société se contentant de l’économie de paroles en musique au profit du divertissement de l’ouïe.

 

Hélène Boucher


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