Entrevue avec les Québécoises de Random Recipe

Le sens de la distraction

Le temps de la réflexion a sonné pour Frannie Holder et Fabrizia Difruscia, tandem de la formation montréalaise. Sur Distractions, troisième bouffée musicale en dix ans, l’heure du divertissement réfléchi est de mise.

Random Recipe, Arcade Fire, Patrick Watson font partie de cette génération d’artistes montréalais s’étant affranchie de leur étiquette strictement québécoise pour le passeport de l’international. Défricheurs de nouveaux territoires, le tandem dispose maintenant d’un public en Amérique latine, en France et en Italie, où le trio, complété par Liu-Kong Ha aux percussions, se rendra au printemps ; la scène étant ce « carré de sable » vital à leur bouillonnement créatif. Depuis peu trentenaires, les filles ont ressenti cette fois-ci un appel vers leurs comparses pour la composition des huit pièces de leur nouvel album. Pas moins de quinze complices, dont la bassiste Rhonda Smith, fière alliée de Prince, dont les cordes rythment “Out of the sky” et “Fight the feeling”.

Où sont les femmes ?

L’accouchement de Distractions n’aura pas été de tout repos. Premier symptôme : la nostalgie de leurs idoles des années 90, figures rebelles du girl power porté fièrement par Gwen Stefani et les sulfureuses Salt-N-Pepa : « Plein de femmes ont besoin de s’identifier à ces modèles féministes ! », évoque Fabrizia. « J’admire les femmes entourées d’hommes, celles du label Ruff Ryders étaient souvent plus douées et supérieures en talent. » Puis essentiellement, la remise en question d’une carrière déjà pavée de réussites. La question qui tue : pourquoi revenir sous les projos et produire un album alors que d’autres artistes en sont la sensation du moment ? Quel message pertinent propager à une société bombardée d’un tel flux d’information et de stimuli en tous genres quand on aspire à plus de profondeur ? Puis un éclaircissement graduel a suivi, généré par « une force de pousser plus loin les idéaux et de glorifier le féminisme à une époque le requérant ». Et par-dessus tout, parce que le son Random Recipe n’a pas son pareil pour remuer les foules partout où il vibre !

Œuvre réfléchie des plus abouties, ce nouvel opus invite à la conscientisation de fléaux sociaux, le pied tapant au sol prêt à bondir sous l’impulsion du déhanchement naturel. Ce pur concentré de plaisir s’accompagne de textes fignolés en forme de face à face lucides, voire douloureux. Sur la langoureuse “Hearts in pain”, monte un cri du cœur à la Portishead sur les relations en cul-de-sac ; et la pop bonbon de “Strawberry daiquiri” se découvre plutôt comme un aller-retour de l’aigre au doux de la vie, sur fond de rythmique tropicale.

L’ingrédient à la durabilité

Fruit d’une cohésion de collaborations à laquelle ont également répondu Marie-Pierre Arthur et Lisa Iwanicky, Distractions porte le sceau d’une action sociale pour une aventure à long terme. Loin de la mouvance éphémère du hashtag ! « Je ne voudrais pas avoir 20 ans et me lancer en musique, beaucoup trop de jeunes traduisent le succès au nombre de vues alors que tout le monde sait que la moitié des artistes achètent de faux clics ! », lance Frannie dans un élan de sympathie pour les artistes en herbe auprès de qui elle prodigue une forme de coaching. La vraie valeur artistique ne pourra jamais se calculer autrement que face au public pour celle qui a encore foi en l’originalité pour échapper au panurgisme ambiant…

 

Distractions

Autoproduction

Distractions a vu le jour grâce à une campagne de sociofinancement le distinguant du circuit commercial habituel. Il aura fallu plus de quatre ans à Random Recipe pour le réaliser, après la parution de Kill the Hook en 2013. L’éclectisme des genres est la marque du groupe porté par Frannie et Fabrizia, ambassadrices de leur génération du mouvement hip-hop au Québec.
Elles luttent pour les droits des femmes queer et n’ont jamais caché leur orientation sexuelle.

 

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Texte : Hélène Boucher

Photos : Victoria Diamaano


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