François Hadji-Lazaro, M. Pigalle, est l’un des plus importants héritiers de la chanson réaliste et un personnage incontournable de la scène indépendante. Sans lui, nombre de groupes français n’auraient jamais vu le jour ou même su qu’il existait une alternative hors des gros labels de disques…

 

Plus de trente ans après ses débuts, François continue de tracer sa voie dans le rock indé. Un parcours débuté avec la création de son propre label, Boucherie Productions, en 1985, qui l’a vu prendre la tête d’un mouvement indépendant des multinationales du disque. “Le but avec Boucherie était clairement d’emmerder les majors, de toucher un public populaire et de faire bouger les cases musicales. Nous n’étions pas un label alternatif comme l’était Bondage par exemple. Un label alternatif produit un certain type de musique pour un certain type de public et nous ne voulions pas cela. Notre but était de n’avoir aucune étiquette, mais avec l’ambition clairement politique de vouloir casser le monopole des majors. Je regrette qu’à l’époque des groupes comme les Têtes Raides ou Noir Désir aient signé directement sur de gros labels car s’ils nous avaient rejoints ou créé  leur propre label, tout aurait pu être différent. Cependant, je comprends que la Mano ait ensuite signé chez Virgin car ils avaient la capacité d’exploser au niveau international et nous n’avions pas les épaules pour cela. Certains les ont traités de vendus pour avoir signé sur un gros label alors que ce n’était pas le cas. Cela a permis alors à des groupes dits alternatifs de changer de discours et de retourner leurs vestes”.

Même si l’aventure Boucherie est terminée depuis longtemps, il reste important pour François de rester indépendant. C’est pour cette raison qu’il a créé son propre label : Saucisson Records. “Même lorsque j’étais chez Universal, je faisais tout moi-même. Je leur amenais mon disque gravé. Tout ce qui se faisait en pub passait par mon aval et c’est moi qui décidais de tout, pour le disque comme pour la pochette. Je ne comprends pas comment des artistes peuvent accepter que leurs albums soient totalement réarrangés. C’est un truc qui m’échappe. Mes rapports avec Pascal Nègre ont parfois été violents, mais au fur et à mesure du temps, malgré son capitalisme outrancier, un respect mutuel s’est installé entre nous”.

Cette démarche de vouloir lutter contre le monopole du grand capital, François la tient peut-être de son éducation communiste même s’il ne se considère pas militant.”Je me sens proche du Front de Gauche, j’aime bien le mouvement Mélenchoniste même si je suis sûr qu’en traînant avec Mélenchon, on finirait rapidement par s’engueuler. Mes textes sont des critiques de la société, de la façon dont elle est faite. Je me réfère à la chanson réaliste, à des gens comme Fréhel. Si on écoute ses textes, ils sont toujours d’actualité. C’est pour cela que chez Boucherie, nous avions fait un album hommage à Piaf et Fréhel”.

Ce côté politisé se retrouve bien sûr dans le nouvel album de Pigalle, même si comme le reconnaît l’intéressé, le groupe parle davantage de sujets sociétaux qu’ouvertement politiques. “Les Garçons Bouchers étaient davantage politiques, rentre-dedans avec le poing levé, mais il y a bien sûr un aspect politique chez Pigalle. Sur “Je suis un guichet automatique d’autoroute” qui ouvre l’album, je parle de la déshumanisation avec une écriture de poésie abstraite comme j’aime le faire. Autrefois, sur l’autoroute, tu parlais à des gens, aujourd’hui, à des machines. C’est triste”.

Les textes engagés de François pourraient parfois être mal compris par les politiquement corrects comme ce “Elles s’appelaient les sales gouinettes”. “Il faut que les gens écoutent les paroles avant de juger quoi que ce soit. C’est un titre contre l’homophobie. D’ailleurs, on avait déjà écrit avec Pigalle “Homosexuel” qui avait été mal pris par certains, alors que ce morceau, au contraire, disait : vas-y, assume-toi, lance-toi. Il a d’ailleurs été considéré par la presse gay comme l’un des plus importants morceaux sur l’homosexualité. “Elles s’appelaient les sales gouinettes” montre que les mentalités dans la société n’évoluent pas aussi vite que l’on pourrait l’espérer, surtout à la campagne”.

C’est aussi cet engagement politique qui le fait apprécier plus que tout autre, les artisans. “J’aime les gens qui travaillent de leurs mains, les cuisiniers, les viticulteurs. Avec Pigalle, on avait organisé des concerts avec dégustation de bouffe et de vin qui sont, avec la musique, mes autres passions dans la vie. On le refera peut-être”. C’est cet amour des artisans qui le fait aimer les vieux instruments et le folk. « On m’a classé comme punk, mais j’ai grandi en écoutant Bob Dylan. C’est ainsi que j’ai cultivé comme les amateurs de folk cet amour des instruments anciens ; la vielle notamment. Cette passion m’a fait sortir pour la première fois en France les albums de Malicorne en CD, lorsque j’étais chez Boucherie”.

François a dès ses débuts voulu faire partager cet amour du folk aux jeunes enfants. Le folk est dans l’école en 1983 expliquait les instruments folk aux plus jeunes. Il a poursuivi tout au long de sa carrière à écrire pour la jeunesse (encore récemment avec Pouët sorti en 2016) et on lui doit l’indispensable compilation Mon grand frère est un rockeur avec OTH, La Mano Negra, La Souris Déglinguée…

Et quand on lui demande si c’est son travail avec les enfants qui donne ce ton plus doux et tendre à son nouvel album, il explique : “Le disque est sans doute tendre, mais les textes sont quand même assez tristes. La mélancolie montre ce passage quotidien de la réalité de la vie à un passage dans une dimension rêvée et hors du temps qui permet de survivre. La chanson “Dansons” par exemple, est un clin d’œil sur le fait de danser avant que ce ne soit la fin du monde. Il y a aussi un morceau sur une fille qui vit seule sur un parking. En même temps, je n’aime pas me limiter aux choses tristes. J’ai toujours envie de mélanger les genres, de mettre un texte profond sur une musique légère… ou l’inverse. Comme “Demain”, qui a des paroles plutôt joyeuses mais sa mélodie, elle, ne l’est pas. Après, j’aime jouer avec les mots, mettre des traits d’humour et être dans le second degré. Il y a quelque part toujours un sourire en coin. Mais c’est vrai que mon travail avec les enfants m’a beaucoup appris. L’attention de ce public n’est évidemment pas la même que celle des adultes. Et il y a bien sûr des différences selon l’âge. Lorsque je joue de la guitare-jambon sur scène, un gamin de quatre, cinq ans pense que c’est réel alors qu’un enfant de huit, neuf ans sait que ça ne l’est pas. Il y a un côté pédagogique dans ce travail. Je leur explique l’histoire des instruments. C’est drôle de revoir aujourd’hui, lorsque je suis sur scène, les grands-parents qui m’ont découvert à mes débuts. C’est intéressant. Lorsque je joue pour les adultes, je me fous de tout cela. J’envoie la sauce et basta”.

Tout à ses activités musicales, François n’a plus guère de temps pour sa carrière cinématographique. “En plus, je vieillis. À partir d’un certain âge, il faut des visites médicales pour continuer de tourner (à causes des assurances). Mais j’ai quand même plusieurs projets sous le coude, dont un policier. De toute façon, le cinéma a toujours été pour moi un complément à mes autres activités. J’ai eu beaucoup de plaisir à tourner dans Dellamore de Michele Soavi qui est devenu un film culte en Italie ou dans La passion Béatrice, qui a été mon premier rôle au cinéma parce que Tavernier m’avait repéré dans un sujet télé sur la scène alternative et qu’il avait eu l’intelligence de me confier le rôle d’un moine, sans avoir peur de mon image punk”.

Texte : PIERRE-ARNAUD JONARD

Photos : CHRISTOPHE CRENEL

Ballade en mélancolie

Saucisson Records

Trente-cinq ans après le premier album de Pigalle, François Hadji-Lazaro prouve avec ce disque qu’il n’a rien perdu de sa verve. Ballade en mélancolie est un bel album qui dévoile avec tendresse des tranches de vies quotidiennes. Les textes sont extrêmement bien écrits et décrivent un univers digne du roman noir. Comme dans un livre, on s’attache aux personnages et l’on suit avec émotion leurs parcours. La musique évolue toujours dans le registre cher au bonhomme, de la chanson réaliste. On connaît l’amour de l’auteur pour Fréhel. Il montre avec cet opus qu’il en est sans doute le plus digne héritier.

Site : www.pigallepigalle.fr


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