Drôle de moineau que cet auteur-compositeur-interprète ! Quatre albums en quatre ans, dans un folk à part. Sur Le silence des troupeaux, condensé expéditif, il agite notre monde engourdi avant l’hécatombe…

Philippe Bouchard n’était pas destiné à la musique. Il est loin d’être de ceux qui passent docilement par la porte des écoles spécialisées. Chez lui, tout est question de spontanéité, d’instinct. À 22 ans, il s’enlace à sa muse cabotine pour, en 2014, sortir un prime album La foire et l’ordre le consacrant ”Révélation de l’année Radio-Canada”. Il récidive, un an plus tard, avec ses Portraits de famine, multipliera ses apparitions aux Francofolies et se produira à maintes reprises de l’autre côté de l’Atlantique.

Son identité artistique se forge un soir de cuite. Il farfouille dans une caisse de vinyles et en sort deux albums : Brahms et Bach. L’amalgame Brach lui collera désormais à la peau. Il embrasse la musique de son propre chef. Sans ménagement, à clamer ses Tabarnak !, fidèle à ses origines, au joual de Vigneault, avec qui il vient de passer un moment en résidence : « Je chante comme je parle. La langue québécoise est ma richesse. Vigneault m’a enseigné qu’un langage est une manière d’appréhender le monde. Je trouve ça beau ! » Bringuebalant entre tragique et dérision, il chante la déchirure d’un amour en queue de poisson, comme sur “Crystel”, dont le clip choc sanglant, inspiré de son admiration pour Lynch et ses dérives, oscille autour d’une fille de joie noyée dans le stupre.

Il louange aussi les exquises volutes de Marie-Jeanne avec “Le matin des raisons”. Musicalement, il a conservé la liberté de Zappa et de la formation Harmonium, legs ineffaçable de l’adolescence. Hybride fantasque et underground, Brach démontre avec Le silence des troupeaux son inlassable quête d’élargir ses influences musicales. Une démarche qu’il qualifie d’organique, outrepassant toute forme de censure et frontière. Quitte à s’abandonner au voyage, source de sur-stimulation à son écriture, pour extraire un cri d’amour sur la pièce “Pakistan”. « J’ai déjà été assez censuré. Sur cet album, je suis arrivé à avoir un contrôle total sur la création, à aller au bout de mes idées, sans avoir de producteur en arrière ! Il me fallait travailler au service de l’album et de la chanson », se réjouit le « ratoureur », ne craignant aucun enjeu financier, pour qui le doute est la base de l’avancement.

Il n’a pas hésité à tendre la perche à 41 musiciens afin de créer un orchestre dévouée à son œuvre. Des adultes et un chœur d’enfants qui entonne sur la dernière pièce, ”La guerre (expliquée aux enfants)”, le lourd tribut des guerres successives. Sur fond de mitraillette, Brach a inséré la dimension enfants comme un souffle d’espoir dont les paroles émeuvent, à la manière d’un Raymond Lévesque : « Qui plante la haine, cultive un jardin de honte, mais pas de problème, quand l’amour aura le monde » Qu’il aborde le mal d’aimer, l’indifférence, l’absence de compassion ou le racisme, l’artiste craint pour la survie des humains. L’un des motifs le rapprochant de l’animal auprès duquel il trouve encore une part de naïveté (cf la pochette de l’album). « Il faut cesser de faire gonfler la haine et vivre mieux avec ceux qui nous entoure. Simplement se parler », conclut celui qui aspire à la pureté et à sa poésie.

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Texte : Hélène Boucher

Photos : Christian Blais


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