Dissonant Nation ©Christophe Crenel - Longueur d'Ondes 82

Oubliez vos clichés, Marseille ce n’est pas seulement le Pastis, la bouillabaisse et l’OM. C’est avant tout et surtout la ville la plus rock de France avec une scène particulièrement riche et active, tous genres musicaux confondus.

Le rock à Marseille ne date pas d’aujourd’hui. Il y a vingt ans ans, la ville comptait deux groupes majeurs, Kill the Thrill et X25, tous deux encore en activité. Il est d’ailleurs possible que le son marseillais de 2017, très marqué noise, vienne de l’influence notable que ces groupes ont exercée sur la scène locale.

 

Kill the ThrillKill the trill ©Pierre Gondard - Longueur d'Ondes 82 se forme en 1989 et sort son premier album Dig, quatre ans plus tard chez WMD / Agony. Un album entre metal, indus et new wave, marque de fabrique du groupe. Trois ans plus tard, un deuxième disque paraît, Low, et Kill The Thrill arpente les scènes françaises et européennes en première partie de Killing Joke, Neurosis ou Einstürzende Neubauten. Leur renommée dépasse très vite la cité phocéenne. Le dernier album du groupe remonte à 2005, mais un nouveau disque devrait paraître cette année. Nicolas Dick, guitariste du groupe le décrit « dans la continuité de ce que nous avons fait, avec un côté plus orchestral, plus symphonique. J’ai sorti des albums solos dans cet esprit avec un goût pour la musique répétitive à la Steve Reich. En plus, mon travail de producteur a également eu une influence sur ce que l’on écrit aujourd’hui. Je produis de tout, des groupes noise et metal mais aussi de la chanson française. »

 

X25 ©DR - Longueur d'Ondes 82X25 se crée en 1991 à Nice avant de venir s’installer à Marseille courant 98. Le groupe débute sous l’influence des Butthole Surfers et de la scène pig fuck américaine. Après vingt-cinq années d’existence, X25 a sorti deux cassettes, trois CD et deux vinyles. Leur nouvel album, qui sortira sur leur propre label, est prêt, mais le groupe attend de partir en tournée pour le commercialiser. Comme les deux précédents, il a été produit par Nicolas Dick.

 

Malgré la qualité musicale de ces deux groupes, la relève n’arrive pas et Marseille connaît un creux dans les années 2000, période où seule la scène garage surnage via le label Lollipop, dirigé par Stéphane, le guitariste des Neurotic Swingers. Ce groupe sort un maxi en 2002 suivi de deux albums en 2003 et 2006. Depuis dix ans, Lollipop, outre son activité de label, est aussi devenu un magasin de disques, centre névralgique de toute la scène locale. Parallèlement à ces activités, Stéphane poursuit sa carrière de musicien au sein des très bons The Pleasures, qui sortiront un six titres à l’automne.

 

Conger Conger ©Delphine Camilli - Longueur d'Ondes 82Si Marseille n’a pas la réputation d’une ville rock, on pourrait hâtivement penser que le succès phénoménal de sa scène rap, IAM en tête, l’a étouffée, mais il n’en est rien. Comme le dit Patrice de Benedetti de Conger ! Conger ! : « À Marseille, toutes les musiques ont toujours cohabité les unes avec les autres. J’ai joué autrefois dans un groupe hardcore, Tarif Réduit, avec lequel nous avons donné des concerts où nous étions à la même affiche que IAM qui débutait. À cette époque, tu pouvais voir dans la même soirée un groupe rap, un groupe reggae et du metal. Cela n’a pas changé. Marseille est une ville sans barrières musicales où le public est très éclectique dans ses goûts. »

Kevin, de Wake the Dead, l’un des tous meilleurs groupes hardcore de la ville, en est la meilleure preuve ; lorsqu’il n’officie pas derrière les fûts de ce groupe, il collabore avec des groupes rap qui font appel à lui pour des plans batterie sur leurs productions.

Ben, chanteur-guitariste de X25, estime quand même qu’il y a une séparation rock / rap à Marseille : « Les mecs des quartiers Nord écoutent du rap, pas du rock. Le rock a été de tous temps un truc de petits bourgeois et la scène rock marseillaise est concentrée en centre-ville. Ceci dit, la ville a la particularité, contrairement aux autres villes de province, d’avoir un centre-ville très populaire. »

Panda Records, l’un des labels les plus actifs de la cité phocéenne, confirme cette analyse puisque l’on trouve sur son catalogue aussi bien des groupes punks que rap.

 

« En fait c’est une ville dure, complexe et cela se ressent musicalement. »

 

Rescue Rangers ©Francois Guery - Longueur d'Ondes 82La sociologie de Marseille, ce côté extrêmement populaire, fait que le son musical d’ensemble est sombre. Les meilleurs groupes évoluent entre indus (Kill the Thrill), noise (X25, Conger ! Conger !), hardcore (Wake the Dead, Dirty Wheels, Downhill), punk (La Flingue), stoner (Rescue Rangers), cold wave (Miss Parker). Comme l’explique Polar Younger, chanteuse de Jim Younger’s Spirit, excellent groupe psychédélique : « Ça n’est pas une ville facile. Pour les gens de l’extérieur, Marseille, c’est le soleil et la mer, mais en fait c’est une ville dure, complexe. Cela se ressent forcément musicalement avec une tonalité d’ensemble plutôt dark. » C’est peut-être pour cela qu’elle compte une scène hardcore particulièrement développée, sans doute la plus active et dynamique de France.

Wake the Dead se forme en 2010 et participe alors activement à l’organisation de concerts. Depuis, le groupe s’est concentré sur ses propres activités, n’ayant plus assez de temps. Leur album sorti l’an dernier, Under the Mask, est impressionnant de puissance et de maîtrise. La solidarité légendaire du milieu hardcore s’exprime pleinement à Marseille, les groupes s’épaulant les uns les autres. Nombre d’entre eux répètent ou enregistrent à l’Hôtel de la musique dans le onzième arrondissement. À la suite de Wake The Dead, de nombreux autres groupes sont apparus comme Apache, 21 Again, Diplomacy Parker. Le EP d’Apache, The World we left to rot, est un must en la matière, avec l’originalité de vocaux partagés masculin / féminin. La palette des genres musicaux est large, allant du pur hardcore pour Wake the Dead à l’emo-core pour Powder ou le post-hardcore pour Canine. Ces deux derniers groupes représentent d’ailleurs la nouvelle génération prometteuse (n’ayant que trois ans d’existence).

 

« Si tu as passé l’examen marseillais, il devient ensuite facile de jouer partout ailleurs. »

 

Tous ces groupes ont en commun une philosophie anti-fasciste, féministe et clairement ancrée à gauche de la gauche. Comme l’indiquait un tract pour un concert de Powder : “Tout le monde est le bienvenu sauf les machistes, fascistes et homophobes.” La plupart du temps, ces groupes jouent à la Salle Gueule ou à la Machine à Coudre. C’est dans cette dernière que Wake the Dead a donné son premier concert (en février 2010) et la salle joue à fond son rôle de tremplin pour les groupes locaux. Au fil des années, le lieu est devenu mythique et sa réputation s’est étendue bien au-delà de la région PACA. Comme le dit Ben de X25 : « J’ai rencontré des groupes étrangers qui avaient des étoiles dans les yeux à l’idée d’y jouer. La Machine à Coudre, c’est notre CBGB (ndla : salle culte new-yorkaise). »

 

Quetzal Snakes ©Thomas Girard - Longueur d'Ondes 82Les gérants du Molotov viennent eux aussi du milieu punk / skate / hardcore et continuent de programmer des groupes de cette mouvance ; mais dans l’esprit d’ouverture propre à la ville, ils bookent également des groupes psychés, rap, reggae et même des soirées karaoké et zumba. Section Azzura, nouveau groupe de Jul Giaco, ex-bassiste de Quetzal Snakes, décrivent dans leurs morceaux la vie de tous les jours des habitants du quartier de la Plaine. « Nos textes parlent de ce que c’est que de grandir et de vivre ici. D’une journée à glander du matin au soir. » La Plaine, l’un des hauts lieux de la scène rock d’ici, avec le cours Julien, juste en dessous. Tout l’univers musical marseillais gravite dans ce périmètre réduit. C’est en effet de la Plaine au cours Julien, que l’on trouve tous les groupes, les disquaires, ainsi que la majorité des salles de concerts (le Molotov, la Machine à Coudre, l’Embobineuse, l’Espace Julien, le Poste à Galène, la Salle Gueule). Du fait de s’y croiser du soir au matin, toutes les formations se connaissent, et de ces rencontres naissent mille projets.

 

Date With Elvis ©DR - Longueur d'OndesC’est ainsi que Pedro, clavier de Oh ! Tiger Mountain, a son propre projet solo, Moondawn, du folk drone expérimental particulièrement réussi, que Jul Giaco de Quetzal Snakes joue dans Section Azzura et Club Meth ou que Pierre de Conger ! Conger ! participe à l’enregistrement du prochain Kill The Thrill. De ce foisonnement musical naissent des rencontres entre musiciens provenant de genres musicaux très éloignés les uns des autres où un Kid Francescoli connu pour son électro-pop produit un groupe de rock comme A Date With Elvis dont l’album, First Date, un disque qui fleure bon le Mississipi, paraîtra à la rentrée : « Leur univers musical n’est pas le même que ce que je fais avec Julia, mais j’ai toujours écouté du rock. Ils répètent dans le même studio que le mien et je prêtais une oreille attentive à ce qu’ils faisaient. De fil en aiguille, on a commencé à travailler ensemble sur deux, trois morceaux. Cela fonctionnait bien, du coup, j’ai produit l’album. C’est mon premier travail comme producteur et cela m’a enrichi à tel point que je me servirai d’éléments sur lesquels j’ai bossé avec eux pour mes prods persos. »

 

Jim Younger's Spirit ©Vincent besson - Longueur d'Ondes 82Ce foisonnement et ce melting-pot créent un univers extrêmement riche, et amènent à un niveau musical d’ensemble très élevé, d’autant plus que le public marseillais est connu pour son exigence. Pour Jul Giaco, « c’est l’un des plus durs de France. Lorsque tu joues ici, tu as face à toi nombre de musicos qui veulent voir ce que tu vaux. Tu n’as pas intérêt à te louper. Si tu as passé l’examen marseillais, il devient ensuite facile de jouer partout ailleurs. » Avec Quetzal Snakes, Jul avait réussi son pari et le groupe était en train de devenir, au moment où ils ont splitté, l’une des références en France en matière de psychédélisme. Dans le genre, Jim Younger’s Spirit produisent un rock West Coast à la Jefferson Airplane et Johnny Hawai peut également être intégré à cette scène avec son rock surf 60’s à guitares, même si le bonhomme est impossible à être étiqueté tant son univers musical est riche et foisonnant.

Malgré cette richesse, il n’est pas rare que les groupes marseillais connaissent un engouement plus fort à l’étranger qu’en France. C’est notamment le cas d’X25 qui tourne régulièrement dans les pays scandinaves, en Allemagne et en Belgique ; de La Flingue qui reviennent d’une tournée réussie au Japon ; de Quetzal Snakes qui avait réussi l’exploit de conquérir le Canada et les États-Unis.

Il arrive même que des groupes locaux intéressent davantage des musiciens étrangers renommés que leurs pairs français. C’est le cas de Rescue Rangers pour lesquels le mythique guitariste de Helmet, Page Hamilton, est tombé sous le charme au point de produire leur prochain album à paraître à la rentrée, Join Hate, un disque qui les impose comme l’un des meilleurs groupes européens dans le style stoner ; ou de Jim Younger’s Spirit qui ont reçu sur le titre “Bloody deeds” de leur très bon album Watonwan River, un invité prestigieux en la personne d’Alex Maas du célèbre groupe psychédélique américain Black Angels.

Derrière les groupes confirmés, la relève est déjà là. Malgré leur jeunesse, Dissonant Nation promet beaucoup ; leur rock teinté de pop anglaise est particulièrement efficace et leur premier album paru en 2013 leur avait ouvert les portes d’un succès qui leur semble promis aujourd’hui. Le combo est retourné en studio récemment pour un album à paraître à la rentrée : Agitato Charismatic produit par French 79. Il devrait sans nul doute les confirmer comme l’un des grands espoirs de la ville..


Lollipop ©DR - Longueur d'Ondes 82LOLLIPOP : LE MUSIC STORE DE MARSEILLE

Lollipop est le centre névralgique de la scène rock marseillaise. Label depuis vingt ans, disquaire depuis dix, on y trouve toute la production musicale de la ville. Le lieu était déjà incontournable, mais depuis que les gérants y ont installé un bar et une petite salle pour des showcase, il l’est devenu encore davantage. Si à la base Lollipop était essentiellement orienté garage, le label a pris un nouveau tournant ces dernières années et s’ouvre à d’autres styles musicaux comme le montre sa dernière sortie : This is a white album de Conger ! Conger !, entre noise et post-punk. Le label n’oublie cependant pas ses racines garage car Paul, l’un des co-gérants, officie au sein de Keith Richards Overdose, l’un des meilleurs combos marseillais dans ce genre.


CRAPOULET RECORDS

Ce label punk représente parfaitement l’esprit alternatif et underground de la ville avec un côté Do It Yourself revendiqué. L’esprit ici n’est pas de faire du profit mais de permettre aux groupes de sortir leur production. Olivier, le gérant, revendique la philosophie du label hardcore américain Dischord où l’éthique était le maître mot. On trouve sur le label des groupes marseillais bien sûr, Ali Barbare and the Grinds, la Flingue, Gasolheads, mais également des productions d’un peu partout dans le monde avec un attrait certain pour l’Amérique latine. Pas d’a priori chez ce label si ce n’est de ne jamais sortir de disques de groupes de droite. Crapoulet bosse main dans la main avec la Salle Gueule afin d’aider le plus grand nombre d’acteurs culturels de la ville à se lancer dans l’organisation de concerts. Olivier a en outre lancé un agenda culturel marseillais, le Vortex, plutôt axé sur la scène punk.


Texte : Pierre-Arnaud Jonard

Photos : Pierre Gondard, DR, Delphine Camilli, François Guery, Vincent Besson, Thomas Girard, Christophe Crénel

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