Duo Montanaro ©Laura Berson - Longueur d'Ondes

Correspondance musicale

Même nom mais parcours différents : Miquèu Montanaro est un enfant de l’après-guerre, de ceux qui ont eu 20 ans au milieu des années 1970 et ont revitalisé les musiques trad’ de la moitié sud de la France. Son fils, Baltazar, est un enfant des années 1980. Il a grandi au son de mélodies d’ici et d’ailleurs, réinvesties, réinventées, redynamisées. Cette histoire à la fois commune et distincte se raconte sans le moindre mot dans l’album Ki. Un disque en duo qui entrelace savamment les violons et les vents.

 

Miquèu Montanaro ©Laura Berson - Longueur d'OndesMiquèu, où en étiez-vous, dans votre cheminement personnel et professionnel, quand Baltazar est apparu sur la planète ?

Miquèu : C’est le moment où, cinq ans après avoir abandonné l’éducation Nationale, j’entre de plein pied dans la carrière de musicien professionnel : grâce à ce travail régulier, je suis devenu pour la première fois intermittent du spectacle. C’est aussi un moment où j’ai beaucoup de concerts en Hongrie et très peu en France. En bref, c’est un moment de reconstruction. Le seul groupe que j’ai à ce moment-là s’appelle Passage. On fait une tournée de 30 concerts par an, tous au mois de mai. On joue tous les jours du mois de mai puis on se quitte et on se donne rendez-vous à l’année prochaine.

 

Baltazar, votre enfance s’est partagée entre la France et la Hongrie ?

Baltazar : Je suis né en France, j’y ai grandi et étudié. Mais j’ai passé beaucoup de temps en Hongrie durant les vacances. C’était le moment de liberté. Pendant très longtemps, pour moi, la Hongrie était un pays où tout était facile, où la vie était belle. Plus tard, après 20 ans, j’ai commencé à y aller sans être en vacances et je me suis rendu compte que les Hongrois n’avaient pas une vie si facile…

 

Est-ce que vos premiers souvenirs musicaux sont liés à votre père ?

Baltazar : Oui, sûrement…

Miquèu : Je pourrais dire une chose dont Baltazar ne peut pas avoir conscience : mon épouse était en Hongrie, enceinte, elle regardait la télévision et il y a eu un air de flûte… Et c’est la première fois qu’il a bougé !

Baltazar : Ça, je ne m’en souviens pas. Par contre, il y a quelques années, je me suis rendu compte que j’adorais Atahualpa Yupanqui. Je trouvais ça très touchant. J’ai demandé à mes parents si je n’avais pas écouté ça quand j’étais petit. Ma mère m’a dit « Si, tu écoutais ça tout le temps quand j’étais enceinte ».

Miquèu : Et Mozart, aussi ! Il nous le réclamait…

Baltazar : Pour moi, cela reste de beaux souvenirs d’enfance : Mozart et la musique de la famille. J’ai des souvenirs de concert mais aussi des souvenirs des musiciens à la maison. Ils arrivaient chez nous à des heures improbables, en grand nombre. C’était la folie à chaque fois, il fallait caser tout le monde. J’adorais ça. Ma sœur et moi étions un peu frustrés parce qu’il fallait qu’on aille se coucher, alors qu’en bas, ça bringuait, ça parlait, ça chantait. On se retournait de rage dans le lit, c’était la frustration absolue…

 

Comment s’est faite votre éducation musicale ?

Baltazar : Il y a eu deux chemins parallèles : l’enseignement dit “classique”, où j’ai appris les bases, avec une prof’ insupportable, et la musique trad’, avec Patrice Gabet d’Aksak et de Rigodon Sauvage, chez qui j’ai appris le plaisir de jouer. L’atelier trad’, c’était une fois par mois. Il y avait une dizaine de musiciens. Dès les premières années de violon, j’ai pu y participer et jouer en groupe. Je n’étais sûrement pas très bon mais je me souviens du plaisir que j’y prenais. En parallèle, il y avait l’horreur des cours de musique classique. La prof aurait aimé être concertiste mais elle n’en avait pas le talent ; elle s’est retrouvée professeure à l’école de musique du Haut-Var de Barjols, ce qui lui paraissait moins glamour. Elle a ruiné à peu près tous les gamins qui étaient là. Moi, j’ai arrêté le violon à 12 ou 13 ans. Il m’a fallu attendre 4 ou 5 ans pour rejouer et y retrouver du plaisir avec Pierre Bessodes, un pédagogue d’enfer qui m’a redonné envie de jouer…

 

Miqueu, quel regard portez-vous sur le parcours de Baltazar ?

Miqueu : La grande question de Baltazar, toute son enfance, c’était : serai-je peintre professionnel et musicien amateur ou musicien professionnel et peintre amateur ? Il a réussi à faire les deux (même s’il est plutôt dessinateur que peintre). Il était important qu’il suive son propre chemin, qu’il trouve lui-même les musiciens avec qui il voulait jouer… Moi, je suis assez époustouflé par son choix d’aller vers la qualité. Le duo qu’il fait avec Sophie Cavez est très beau, très touchant. Avec Pablo Golder aussi, un autre accordéoniste. Le projet Zef est un projet qui dure : ils construisent du répertoire et ils ont un son très particulier, un son à eux. Je trouve ça fantastique d’unité !

 

Vous, Baltazar, avez-vous été particulièrement marqué par l’un des projets de votre père ?

Baltazar : Il y en a beaucoup… J’ai des souvenirs forts et très anciens de la Compagnie Coatimundi. Mon père participait à leur spectacle de marionnettes qui me faisait un effet impressionnant. Il était pianiste et comédien.

Miquèu : Un peu cascadeur aussi…

Baltazar : C’était un spectacle magique. Il y avait des marionnettes de toutes tailles, des petites, des grandes, des immenses. Évidemment, il y a eu aussi Vent d’Est, qui a bercé toute mon enfance. Depuis, pour moi, tous les métissages sont naturels. J’y ai toujours été habitué : pour moi, c’était normal de voir des Serbes avec des Croates, des Hongrois, des Slovaques, des Anglais… C’est dans ce bouillonnement qu’on a été élevé. Mettre des êtres humains ensemble, pour moi, ça n’a rien d’extraordinaire. Mais, pour d’autres, si…

 

 

Pourquoi Baltazar reprend-il aujourd’hui la direction artistique de la Compagnie Montanaro ?

Baltazar : On est dans une période de passage de flambeau. Ce travail qui a commencé il y a longtemps, j’aimerais pouvoir continuer de le porter, parce que c’est un héritage. On a la chance de pouvoir le partager…

Miquèu : La compagnie est un outil qu’il a été opportun de créer à un moment. On a produit les trois grands disques de La ballade pour une mer qui chante. La compagnie s’est nourrie de ça. Baltazar ayant des projets, on n’allait pas reconstruire un autre outil. Il se trouve – c’est pratique ! – que l’on porte le même nom. Il est plus pratique de consacrer toute son énergie à la musique, plutôt que de reconstruire une structure. Surtout que l’on a aussi créé une super-structure coopérative, Interne / Externe.

Baltazar : Vis-à-vis des institutions, il faut que l’on puisse continuer de défendre ce projet commun. Je suis mis en avant sur le papier mais on sait très bien qu’à l’intérieur, cette nébuleuse est un volcan. Elle construit, elle crée, elle malaxe un peu tout…

 

Duo Montanaro ©Laura Berson - Longueur d'OndesD’où est venue l’idée ou l’envie de ce nouveau disque, Ki ?

Miquèu : Baltzar joue dans plusieurs groupes où il y a des accordéonistes merveilleux. Dans Zef, par exemple, Laurent Geoffroy et Aurélien Clarambaux sont deux virtuoses. Moi, je joue de l’accordéon par défaut. Tant que l’on jouait ensemble du répertoire ancien, l’accordéon se justifiait, parce que, malgré tout, je fais plaisir aux gens quand j’en joue, je ne leur fais pas mal aux oreilles. Mais c’était un peu dommage de ne pas utiliser les instruments dont je sais vraiment jouer, que je maitrise : les flûtes.

Baltazar : On a composé ce répertoire dans un vrai dialogue. On a écrit en pensant à l’autre, à ses instruments, les flûtes pour l’un, le violon et le violon baryton pour l’autre. De toute façon, mes mélodies sont proches de celles de mon père. Très souvent, quand j’écris, je lui demande « Mais ce n’est pas un morceau à toi, ça ? ». Ki est une espèce de correspondance musicale à double sens… On avait techniquement les capacités, le bagage pour explorer. La musique est très écrite et très éclatée en même temps. On a des structures et de grands moments de liberté à l’intérieur de ces structures.

Miquèu : Quand on joue en public, on ne perd pas les gens. Ils s’accrochent au son, au rythme… Sur ces instruments-là, on est virtuose. On peut jouer en double corde, en double flûte. Par moments, on est vraiment symphonique : on arrive à sortir six sons en même temps, en duo. A d’autres moments, on approche du silence. Les gens se laissent porter grâce au geste musical. On est deux musiciens dans une écoute très forte, en permanence.

Baltazar : Pour bien jouer, on est forcé de s’écouter. On a toujours des points de rencontre sûrs, comme si, à un gué, on sautait de galet en galet. Les moments de vol, on peut les étirer pour qu’ils soient le plus plaisants possibles, jusqu’à ce qu’on atterrisse sur un autre galet, un autre moment sûr. C’est ainsi qu’on arrive à maintenir une excitation qui bluffe le public…

 

Sur ce disque, la danse est plus évoquée que réellement convoquée. Pourquoi ?

Baltazar : Ce n’est pas un disque de danse. Certains tronçons sont malgré tout dansables parce que l’on se place dans l’héritage de musiques traditionnelles qui sont souvent faites pour rassembler autour de la danse ou de rituels…

Miquèu : En concert, il y a parfois des gens qui ressentent le besoin de se lever et de danser et leurs pas rentrent dans la musique. Le fait que quelqu’un danse va nous amener à renforcer ce qui l’a fait danser.

 

>> Site de la compagnie Montanaro

Texte : François Mauger

Photos : Laura Berson

Duo Montanaro ©Laura Berson - Longueur d'Ondes

 

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