Last Train ©Christophe Crénel @Maroquinerie - Longueur d'Ondes

On ne naît pas homme, on le devient

L’histoire avait débuté il y a une dizaine d’années dans les environs de Mulhouse… Une amitié naissante, un goût commun pour le heavy metal et le plaisir de s’effriter les doigts sur le cordage de guitares à peine apprivoisées. Que de chemin parcouru depuis… Weathering, premier disque de cette jeunesse audacieuse, reprend le flambeau des anciens pour illuminer la scène rock hexagonale avec éclat.

En un peu plus de deux ans, Last Train a réussi à hisser haut les attentes de tout un public. Peu nombreuses sont les formations à véhiculer autant d’espoir sur la base d’un simple maxi sorti en 2014, Cold Fever. Et l’eau a, depuis, bien coulé sous les ponts, entraînant la formation dans un torrent de concerts qui les a fait voyager de l’Asie aux États-Unis. D’écho en écho, le buzz montait, les relais d’opinion attestant tous de performances scéniques à l’énergie salvatrice. Des réactions unanimes qui laissaient donc présager le meilleur sur scène… Quid d’un grand disque à venir ?

 

Last Train ©Guendalina Flamini - Longueur d'OndesÀ l’écoute de la galette, un oui catégorique devrait chatouiller de nombreuses langues et en délier d’autres pas forcément enclines à cette musique. Le genre d’objet, disons-le clairement, à la puissance fédératrice et universelle, qui devrait rallier de nombreux suffrages tant le disque se veut maîtrisé. Et pourtant cette première expérience d’enregistrement ne fut pas simple. Mais c’est aussi de la difficulté que naissent les meilleures œuvres, comme l’atteste Jean-Noël, tête blonde et leader du groupe : « On n’enregistrera pas de deuxième disque comme ça ! Ce n’est pas un constat négatif. Cette première expérience était excellente, mais c’était un dur labeur. Épuisant psychologiquement… Ce sont les tournées, les déplacements incessants, les histoires de cœur et la vie qui ont rythmé l’élaboration de ce premier album ». Ce premier long format peut ainsi s’entendre tel un rite de passage où la douleur est nécessaire pour passer à l’âge adulte. C’est ce que semble redire le titre Weathering — la piste éponyme qui termine l’album — traduisant cet état du temps qui passe et des épreuves renforçant un individu. Tim (bassiste) ajoute : « C’est la dernière chanson que l’on a composée. Elle est très importante pour nous tous. Weathering signifie “érosion” : c’est un concept qui nous parle. Imagine un rocher sur lequel s’abat des vagues, encore et encore, mais qui est toujours là. Il se transforme avec le temps, mais ne se détruit jamais vraiment ».

 

Même pas un siècle à eux quatre et pourtant, ces garçons témoignent déjà d’une maturité clivante avec les stéréotypes liés à leur jeune âge. Soudé et fraternel, le quatuor semble avoir gagné en liant, comme en témoigne l’écriture de leurs morceaux. Et quand on leur demande de regarder dans le rétroviseur après plusieurs centaines de dates, le constat du guitariste Julien est univoque : « La tournée peut changer un homme, c’est certain. Tu rencontres énormément de monde, tu es toujours en déplacement, tu ne te reposes jamais, tu as une hygiène douteuse, tu as peu de temps pour toi ou pour ta famille… On a tous traversé des expériences fortes et ça se sent dans la manière d’appréhender notre musique. Mais on a la chance d’être les quatre mêmes, frères, plus matures et bienveillants les uns envers les autres que jamais »

 

Last Train ©Christophe Crenel @Maroquinerie - Longueur d'OndesSi l’union sacrée est de mise, l’histoire a démontré que même les formations les plus unies peuvent à tout moment vaciller face au succès. Ceux-là semblent pourtant partis pour durer… En témoigne leur indépendance artistique, via la création de deux labels, Cold Fame et Deaf Rock, puis le choix de signer avec une major uniquement en licence [le groupe reste propriétaire de la musique qu’un label peut dupliquer / distribuer], les préservant de toute pression psychologique quant à l’enregistrement du disque en studio. Une décision mesurée qui atteste d’une certaine sérénité dans la conduite d’une carrière dont beaucoup devraient s’inspirer. Fin mélange de Do it yourself et de pragmatisme, Last Train semble sûr de sa force, comme le rappelle Antoine (batteur) : « Aucun de nous n’a de projet parallèle ou d’autres groupes avec qui s’exprimer. L’alchimie est difficilement explicable. Quand on joue, rien n’est forcé : on vit, c’est tout. Nous ne sommes pas d’excellents musiciens en plus d’être des personnes totalement différentes, dans la vie comme sur scène ; on se débrouille donc comme on peut, on apprend tous des uns des autres, on se tire vers le haut en cherchant un juste équilibre. Et c’est quand nous atteignons cette hauteur que les choses se passent… ». Jean-Noël : « Quand on sort de scène, on pleure, on crie, on saigne, on frappe, on s’écroule par terre, on s’embrasse… Chaque concert requiert énormément d’énergie : on joue notre vie tous les soirs, en donnant tout notre cœur. Ça nous fait un bien incommensurable de pouvoir nous prendre dans les bras après avoir gagné la bataille. On n’a pas honte de s’embrasser. On se sent juste comme les meilleurs potes du monde ».

 

Habité par un feu sacré qui semble tenir les Alsaciens loin du chant des sirènes et de toute mode musicale, le groupe avance sur le bon rail, développant un rock suranné. Et dans une époque où l’on aime chanter la mort du rock (paix à ton âme Chuck), développer une musique d’un autre âge constitue une gageure certaine face au grand tout électronique. Julien précise : « Dire que la scène rock en France est en ébullition serait un mensonge, mais affirmer qu’elle est morte en est aussi un. Le style évolue, c’est tout. Nous ne sommes clairement plus dans une époque de “rock à guitares”, ça n’excite plus les foules… ni les médias, d’ailleurs. Une fois le souci du fameux “style musical” dépassé, on peut tout de même trouver des choses françaises de qualité. Il y a par exemple le groupe Las Aves, bien plus rock que n’importe quel groupe qui se vante d’en faire. Un magazine français proposait dernièrement sur sa couverture « La Femme est l’avenir du rock »… Ce n’est pas forcément notre avis, mais c’est en adéquation avec le fait que les temps changent et que cette décennie est marquée par une mutation du style ».

 

Un constat consciencieux qui relate toute leur lucidité dans une période en proie au changement. Car si la donne musicale tend à se modifier, celle du vivre ensemble aussi. Et à quelques encablures de la prochaine échéance présidentielle, le chanteur de Last Train prévient : « C’est une opinion, mais je remarque que la jeunesse est assez paresseuse. Ça flâne, chez les musiciens, mais aussi ailleurs. Comme la société évolue et que tout est facile d’accès, la moindre difficulté se transforme en montagne, ce qui installe une flemme générale désolante. Peu de gens de notre âge se retroussent vraiment les manches et vont au charbon, ce que je regrette un peu… J’ose espérer que la jeunesse puisse toujours emmerder profondément le Front National ». À bon entendeur…


Weathering
Barclay / Cold Fame Records

Last Train, Weathering - Longueur d'OndesIl est né le divin enfant. Après un temps de gestation long et nécessaire, ce premier exercice au long court se révèle brut de décoffrage, abrasif et plus sulfureux que jamais ! Les pistes s’enchaînent avec une fluidité sidérante, “Never seen the light”, “Jane”, “Fire”, affichant un background ô combien américain, non sans exhumer les cendres du blues rock, cher aux Black Keys de Nashville. Efficace autant dans la conduite des morceaux que dans le songwriting, Last Train accumule ainsi les morceaux entêtants, dans un déluge de riffs crachés par un couple Gibson / Telecaster en feu !


>> Site de Last Train

Texte : Julien Naït-Bouda

Photos : Christophe Crénel / Guendalina Flamini / Sébastien Bance

Last Train ©Sebastien Bance - Longueur d'Ondes

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