Scylla ©Andy Sabkhi - Longueur d'Ondes

Le masque et la plume

En matière de hip-hop, la capitale belge regorge de talents. Parmi eux, un ogre au visage d’ange, dont la voix résonne de plus en plus dans l’espace francophone.

Rappeur connu et respecté sur ses terres, le Bruxellois a de l’appétit et cela s’entend. Ambitieux, il n’hésite pas à sauter les frontières pour partager sa musique. Son timbre de voix, reconnaissable entre mille, provoque l’écoute et c’est tant mieux car cet auteur-interprète a beaucoup de choses à dire. Loin de se cataloguer rappeur “conscient”, il préfère proposer à son public des textes sincères, spirituels et engagés sans forcer quiconque à le rejoindre sur ses idées. Et sa dernière est plutôt originale, puisqu’elle se nomme la “Théorie des groupes d’âmes”.

Scylla : « J’ai l’intime conviction que la notion d’individu n’est qu’une illusion. Que chacun d’entre nous est connecté à un certain nombre d’autres personnes pour former un groupe. Il est d’ailleurs fort probable que certains d’entre eux n’aient jamais échangé un seul mot ou ne se soient jamais croisés, mais si un seul agit… cela aura un impact sur tous les autres membres. »

Non, le rappeur ne projette pas de devenir gourou ! Même s’il est pleinement conscient qu’il pourrait passer pour fou, cela ne l’empêche pas de garder foi en sa vérité. « Dans un sens, cela veut dire que lorsque j’écris ou chante, ce n’est pas moi qui m’exprime, mais toutes les âmes connectées à la mienne. “JE” n’est finalement qu’une illusion. »

 

 

On peut ne pas adhérer à ce discours, mais il est avant tout révélateur de la modestie de l’artiste, convaincu que la musique se partage et que nous en sommes tous acteurs. Lorsqu’on lui demande qui l’inspire artistiquement, le Bruxellois cite Brel sans aucune hésitation. « Le premier rappeur ! (rires). J’aurais aimé faire un featuring avec lui. » Ce choix n’est pas surprenant : les deux poètes partagent des valeurs similaires, ainsi que cette grande présence scénique en acoustique, accompagnés d’un simple piano. Qu’il rappe ou qu’il chante, la voix rocailleuse et mélancolique de Scylla dégage une vraie sensibilité. Pas question de tricher, de se cacher derrière un personnage de colosse invincible. A contrario, le rappeur assume pleinement ses failles et ses doutes. Touchant comme cela contraste avec son imposante carrure et son nom de scène, emprunté à la mythologie grecque, qui désigne un monstre marin.

 

Le titre de son nouvel album, Masque de Chair, résume bien l’état d’esprit et les questions que Scylla se pose.Qui sommes-nous vraiment au plus profond de nous-mêmes, débarrassés de nos enveloppes charnelles ? Et quelle est notre quête sur cette terre ? L’artiste se considère comme une âme vieille de quelques millénaires, ayant entre « 30 et 7 687 ans » et dont la plume se serait forgée au cours des siècles… Simple argument marketing ou véritable croyance ? La réponse, en musique, est sans fard : « J’ai envie d’y croire parce juste que l’idée me plaît. »

 

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Masque de Chair
Abyssal
Urban [PIAS]

Scylla Masque de Chair sur Longueur d'Ondes“Qui suis-je ?” C’est sur ce morceau que s’ouvre l’album : il en sera le fil conducteur. Quête de sens, détermination, émotion… Trois valeurs qui résument l’homme et les thèmes abordés tout au long d’une quinzaine de titres débordants de sincérité. Ambiances acoustiques et productions lourdes, taillées pour la scène, viennent soutenir la voix lucide d’un rappeur pas comme les autres, préférant tendre une main bienveillante à son auditeur plutôt que de s’enterrer dans l’egotrip. Si la réincarnation est souvent abordée sur ce disque, Scylla reste fidèle à son message et ses convictions, preuve s’il en est que l’on peut être soi tout en ayant plusieurs facettes.


Texte : Zit Zitoon

Photo : Andy Sabkhi

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