Jacobus VioleTT Pi sur Longueur d'Ondes

Langues hybrides et folle magie

L’un est l’artiste fièrement Acadien à la langue déliée du binôme néo-écossais Radio Radio. L’autre, leader d’un groupe québécois décalé, métissant les styles musicaux en un tout hautement énergique et décadent. Ils sont les créateurs franco-canadiens les plus audacieux et singuliers de l’heure.

 

Jacobus

Jocobus © Michel Pinault 2017 - Longueur d'OndesDe Jacobus et Maleco (2001) à Radio Radio (2007) pour arriver en 2017 avec une formule solo… Soit un retour aux sources, autant au niveau artistique que personnel, pour l’artiste acadien, Néo-Écossais (Nouvelle-Écosse, Canada). Fidèle à son rap mélodique et ses racines, celui-ci ensorcelle les tympans.

Avec le méga succès qu’il a connu au sein du trio (désormais duo) Radio Radio entre tournées perpétuelles, bons restos, chambres d’hôtels et fans qui se succèdent, il est parfois facile de perdre ses repères : « La meilleure façon de réaliser que t’es snob, c’est le devenir pour ensuite essayer de changer. » Une quête d’identité était alors de mise, afin de reposer les pieds sur terre et revenir à l’essentiel.

« Nous métissons le français. On parle la langue d’une autre façon et nous en sommes plus que fiers ! » Jacobus

Après avoir envisagé de prendre une pause musicale, ayant l’impression d’avoir fait le tour du jardin, le rappeur décide plutôt de se dédier à son album solo, un projet qu’il caresse depuis seize ans. Soit bien avant ses aventures au sein de groupes… En studio avec Arthur Comeau, la fluidité et l’honnêteté à travers le processus créatif est indéniable. Et pour cause : ils sont amis d’enfance et fidèles collaborateurs. « On s’est retrouvés pour une session d’enregistrement qui devait prendre deux semaines… pour en ressortir avec l’album en poche en moitié de temps que prévu ! Le tout, en prenant un moment pour jouer au golf le matin… J’ai renoué avec les raisons pour lesquelles je fais encore de la musique aujourd’hui : être entouré de gens que j’apprécie — dont Joseph Edgar qui fait une apparition sur la pièce “B&B” — et surtout, pour la chance d’avoir une bonne latitude artistique. L’album Le retour n’est que le point de départ d’une trilogie, avec Le règne et Le déclin, déjà bien ancrée dans mes pensées. »

 

La collaboration avec le prestidigitateur Luc Langevin est arrivée dans quelles circonstances ?

« On s’est rencontrés lors d’une conférence de presse et on s’est avoués être fan l’un de l’autre. M’adonnant déjà à quelques tours de cartes sur scène et cultivant une véritable obsession pour la magie depuis des années, je l’ai alors invité à faire une apparition sur l’album pour parler de magie sur l’introduction de la pièce “Magie contemporaine”, même s’il ne saisissait pas tout à fait son rôle au départ. Je lui ai écrit quelques lignes en essayant d’utiliser ses mots pour lui donner l’idée, mais ultimement, ce sont les phrases qu’il a écrites que l’on a utilisées. Le résultat final est bien meilleur que ce que j’avais initialement imaginé ! Depuis, on reste en contact et il me partage ses secrets de magicien. »

 

L’identité acadienne, portée par une grosse vague musicale depuis quelques temps, comment la vois-tu avec le recul ?

« Je crois que nous sommes arrivés au bon moment et au bon endroit. Il y a depuis toujours des artistes acadiens très présents, mais on a soufflé sur la vague actuelle, en arrivant avec un accent assumé — voire exagéré — et une approche sans compromis. Avec l’arrivée de Lisa Leblanc, Les Hay Babies, Les Hôtesses d’Hilaire sur la scène musicale, je peux dire que l’on a peut-être trouvé la clé, mais eux, ils ont défoncé la porte ! Nous métissons le français. On parle la langue d’une autre façon et nous en sommes plus que fiers ! »

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VioleTT Pi

VioleTT Pi © Michel Pinault 2017 - Longueur d'OndesLe groupe québécois est né en 2010 autour de l’imaginaire débridé de Karl Gagnon. Il fait exploser les barrières des genres musicaux avec une sonorité qui allie autant d’éléments rock, grunge, électro que pop. Une incursion dans son univers iconoclaste est prescrite aux allergiques à la monotonie.

À ses débuts à Granby (en Estrie, au sud-est de la province) et seul derrière sa guitare, il tente de livrer sa vision à un public trop peu réceptif. La magie n’a alors pas encore opéré… C’est en participant à des concours dédiés à la relève musicale que la sonorité unique du groupe prend forme, les musiciens s’agglomérant au projet en chemin.

« La vie est un énorme chaos et c’est naturel. Il faut savoir l’embrasser » VioleTT Pi

Pourquoi ressent-on une urgence omniprésente à travers tes textes et la musique ?

« L’oisiveté me donne parfois l’impression que si je ne fais rien, je ne suis rien, puisque l’on se définit à travers ce que l’on fait. Mais je suis une personne excessivement lente et ça se traduit également dans mon processus créatif. Ce qui m’angoisse, c’est que l’on transforme tout en choses pratiques. On retrouve présentement trop peu d’amour et de romantisme au sens large. J’ai l’impression que tout ce qui est beau et poétique se fait remplacer par ce qui est froid et hyper formaté. À mon sens, la vie est un énorme chaos et c’est naturel, voire synonyme de normalité. Il faut savoir l’embrasser. »

 

Avec un chant allant du grave à l’aigu en passant du doux à l’abrasif, quelle est ton influence pour cette approche lyrique ?

« En règle générale, l’aspect vocal m’interpelle énormément. Pourtant, j’apprécie beaucoup la musique instrumentale. Je considère que lorsqu’il y a un chanteur, ça rend l’écoute moins intellectuelle et que ça suscite davantage l’attention de l’auditeur. C’est à l’adolescence que j’ai découvert Mike Patton (Mr. Bungle, Fantômas, Faith No More). Son côté déconstruit et la versatilité de ses multiples projets m’ont vraiment allumé artistiquement. »

 

Au Canada, manque-t-on d’audace créative ?

« Au Québec, on dirait que nous avons peur de déplaire et ce n’est ironiquement pas faute de grands espaces. L’isolement semble nous faire peur. On préfère la proximité, possiblement à cause du faible nombre d’habitants. Je dirais qu’il y a généralement une trop grande politesse, comme si on était trop proches de nos parents, que l’on ne voulait pas déranger à force de vivre les uns avec les autres. Peut-être est-ce dû aux changements de saisons, au fait de devoir se réadapter constamment ? Paradoxalement, comme nous sommes un peuple qui a besoin d’être rassuré, nous avons de la difficulté avec ce qui déborde du cadre. On manque d’attitude punk ou révolutionnaire ! Trop souvent, on fait comme s’il y avait un ordre à suivre en musique et qu’il n’y avait aucune autre façon de faire. Pour ma part, ça m’a pris beaucoup de temps pour me dissocier de cette mentalité et de m’accepter tel que je suis : différent. »

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Texte : Pascal Deslauriers / Photos : Michel Pinault

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