Chinese Man ©Leo Berne - Longueur d'Ondes 80

 

Suspendre le temps

Il est de ces groupes qui en quelques morceaux réussissent à s’inscrire dans l’inconscient collectif, si bien que leur marque sonore reste imprimée au-delà du temps et de l’espace. Comme un refrain sempiternel, le nouveau disque de Chinese Man prolonge une œuvre déjà charnière, à la lisière du monde et de ses influences…

Évoquer Chinese Man tient du fragment historique tant leur empreinte semble avoir marqué de nombreuses formations actuelles, de Al’Tarba à Smokey Joe & The Kid. Un héritage peut-être lourd à porter, mais qui ne semble pas importuner l’un des fondateurs du crew, Mateo : « Les choses bougent tout le temps dans la musique, tout est héritage de quelque chose. Ce qui a beaucoup fait évoluer la musique ces cinq dernières années, c’est la façon de produire du son chez soi avec des machines qui permettent de faire plein de belles choses notamment dans la production, en tant que beatmaker. La technique envisagée est de plus en plus évoluée, cela donne un courant qui s’affine, il n’y a qu’à écouter Fakear. »

Cinq années durant lesquelles le trio a pris le temps de se poser aux quatre coins du monde, cherchant à illustrer sa matière sonore de couleurs nouvelles, tout en gardant une ossature similaire à ce qui a fait leur renommée, à savoir un son groove, remuant mais apaisé, libre et indépendant dans la production : « Dans la composition de ce nouveau disque, rien n’a changé, mais on peut dire que le groupe s’est affirmé. On a voulu aller dans une proposition laissant plus de place à une nouvelle instrumentalisation, tout en gardant des sons assez lourds en basse, le tout ponctué de collaborations avec des chanteurs, rappeurs ou MC. 16 titres à produire, ça demande plus de cohérence qu’un EP, on a pensé le disque comme une véritable histoire. »

Si le groupe sévit maintenant depuis plus d’une décennie, ce Shikantaza (repris de la philosophie bouddhiste, traduisant littéralement le fait de « s’asseoir sans rien faire ») n’est que leur second véritable disque, le trio ayant construit son œuvre sur des EP et maxis dont les Groove Sessions ne sont que la partie immergée de l’iceberg. D’inspiration orientale, ce deuxième essai au long cours se veut ainsi le prolongement d’une esthétique sonore relativement urbaine (hip-hop, dub step, break beat). « On a travaillé directement avec des musiciens en Inde, en Indonésie et aussi en Amérique du Sud. Ce disque se veut comme une contre-posture au monde et à l’électricité qui s’en dégage. Il faut prendre le temps de digérer les choses par rapport au tout connecté qui phagocyte l’individu. Je dis cela et je suis le premier à utiliser mon smartphone, mais c’est une prescription à laquelle je tiens. »

Malgré — ou grâce — à une reconnaissance établie internationalement depuis le succès du titre “I got that tune” repris pour une pub Mercedes ou habillant le thème musical du festival du film français de Hong-Kong, les trois d’Aix-En-Provence ne sont jamais passés par une major, évitant de la sorte toutes chinoiseries inhérentes à un schéma créatif industrialisé. Et aujourd’hui, plus qu’un simple groupe, Chinese Man est devenu une entreprise œuvrant dans plusieurs directions. Label éponyme institué à Marseille, accompagnement artistique, développement de projets vidéos et événementiels, attestent d’une œuvre maîtrisée de bout en bout, et dont la scène reste l’écrin le plus susceptible de démontrer la mesure, comme l’indique Zé Mateo : « On a développé une musique tournée vers une écoute qui se définit par le live. Tu peux sentir des courants nous traverser sur le disque comme le dubstep ou la trap, mais c’est vraiment sur scène que l’on amplifie ces caractères afin de créer une musique dansante. C’est un schéma sur lequel on s’est accordés depuis des années, on aime transformer en live des choses que l’on écrit. » La prochaine étape s’annonce fastidieuse avec une tournée de concerts courant jusqu’en 2018 et un Zénith de Paris à l’automne 2017, dont le gigantisme scénique devrait rendre à César ce qui lui appartient : « On a ré-équipé notre système pour le live afin de donner encore plus d’amplitude aux morceaux joués. Un long travail de vidéos a aussi été effectué pour illustrer notre univers et ses influences. A vrai dire, on est en plein processus de création scénique, mais je peux déjà affirmer que c’est un gros show que nous allons proposer au public… » De quoi entrer dans une transe où passé, présent et futur ne sont plus les arcanes d’un temps linéaire mais bel et bien cyclique. La libération du Samsara est en marche…

 

Chinese Man - Longueur d'Ondes 80Shikantaza
Chinese Man Records
16 titres formant une sphère empreinte d’influences exotiques et exaltées avec délicatesse, mises au service de genres pourtant urbains (hip-hop, scratch, break-beat). Si la marque de fabrique du trio à base de samples reste bien établie, l’ajout d’instruments enregistrés aux quatre coins du globe enrichit une matière sonore où la contemplation la dispute à une certaine frénésie. C’est là toute l’ambivalence de cette musique reposant en amont sur une recherche rythmique, beatmaking obligeant. En résulte une certaine cohérence signe d’un geste maîtrisé de bout en bout. Le disque de la maturité artistique !

>> Site de Chinese Man

 

Texte : Julien Naït-Bouda / Photo : Leo Berne

 

Publié le