Res Turner ©Hughes Rouet - Longueur d'Ondes 80

Faune éthique

Ces derniers temps, une nouvelle espèce de rappeurs réécrit les codes de la street-credibility. Un pas en avant nécessaire pour le hip-hop qui accepte désormais pleinement sa sensibilité, depuis trop longtemps tapie dans l’ombre. Rencontre avec Res Turner.

Lionel D. (de son vrai nom) fait partie de ces artistes qui assument leurs idées. Car cet engagé de nature mène un combat bien à lui qui en a fait rire plus d’un dans le milieu du “game” et plus précisément celui des Rap Contenders, célèbre ligue francophone de battles a cappella qu’il a fréquentée dès les premières éditions. Pour cause, Res Turner est un rappeur vegan qui dénonce la maltraitance animale dans sa musique comme sur le terrain. La rencontre a d’ailleurs lieu au lendemain d’une journée difficile durant laquelle il s’est introduit dans un abattoir avec une quarantaine d’autres activistes de l’association 269Life Libération Animale. Une manifestation pacifiste dans un décor de film d’horreur, là où l’homme moderne révèle selon ses propres mots « sa part d’animalité ». L’artiste explique le point de départ de son combat : « Mon engagement a commencé par une prise de conscience vis à vis de mon alimentation et de la barbarie qu’elle engendrait. À la suite d’un voyage en Inde, je suis revenu différent et j’ai commencé à me poser pas mal de questions, notamment sur ce que j’avais dans mon assiette… »

 

Les voyages, sans conteste, font partie intégrante de la vie de ce nomade qui vit officiellement à Poitiers, même si les multiples causes et projets artistiques pour lesquels il s’investit l’amènent à vadrouiller régulièrement des quatre coins de la France à l’autre bout du monde. S’il est tout à la fois graffeur, rappeur et clasheur, c’est surtout grâce à ses qualités d’improvisateur hors pair que l’artiste a construit sa renommée. Double Champion du monde des End Of The Week, à Londres en 2013 puis à Montréal en 2015, il cumule les victoires (inter)nationales et n’a pas prévu de s’arrêter pour autant. « Je vais sûrement me refaire une compétition. Déjà parce que j’ai encore ce feu en moi mais aussi parce que cela apporte toujours un peu plus de lumière sur ce que je fais à côté, en l’occurrence les causes que je défends. »

 

Mais le rap dans tout ça ? Cet hyper-activiste avoue de lui-même que ses engagements priment sur la musique. Souvent demandé, l’artiste manque toutefois de temps pour faire vivre son art sur scène, ce qui ne l’empêche pas d’être créatif en studio. En vente sur son site web, plusieurs disques indépendants de qualité, dont le dernier, Ouvrez Les Cages, est sans conteste son plus abouti. Pas question, donc, de lâcher la musique même si celle-ci passe parfois au second plan. « De toute façon, j’ai besoin de créer comme de m’exprimer, ça fait partie de mon équilibre. Le rap, c’est une passion et un exutoire, tout autant qu’un bon vecteur de message. »

Passer le mot, Res Turner ne s’en prive pas ! Lorsqu’on lui demande de faire un état des lieux du hip-hop actuel, le discours est sans appel, ni langue de bois : « Je dirais qu’il est un bon reflet de notre société : égoïste, individualiste, consumériste et matérialiste. Sur les réseaux sociaux, on les entend tous beaucoup brailler, s’offusquer contre tout et rien mais quand on parle d’actes, il n’y a plus grand monde… »

À la manière d’une Keny Arkana ou d’un Kery James, ce musicien militant construit tout autant qu’il dénonce. Si la cause animale fait partie de ses priorités, il n’en oublie pas pour autant l’humain : ateliers d’écriture dans des prisons et des hôpitaux, aide aux réfugiés Sahraouis, aux Sans Domicile Fixe… Avec toujours cette même ennemie pour cible : l’injustice. Bien évidemment, chaque combat va de pair avec une grande modestie : « Je me refuse à les brandir en trophées. »

À quoi bon finalement scander le poing levé si l’on se refuse à montrer la paume ? Res Turner symbolise une de ces passerelles entre la musique rap et ce que l’on a toujours attendu d’elle : des convictions sincères suivies d’actes forts et concrets. Lorsque le micro s’éteint vient le moment de donner corps à sa colère, de réveiller l’animal qui sommeille en soi. Ouvrons les cages… et nos esprits par la même occasion !

 

>> resturner.com

 

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