Stupeflip en exclusivite dans le mag Longueur d'Ondes numero 80 Janvier 2017

 

On est les preum’s !

 

I – PRÉQUEL

Rencontrer Stupeflip n‘est pas chic : c’est un choc.

C’est se rendre compte que les Daft Punk sont vraiment des robots, Gorillaz un dessin animé et Puppetmastaz des marionnettes. À leur contact, on se met à jacter bizarrement, à base de punchlines et de dialogues hachurés façon hachis parmentier. On rit beaucoup, le plus souvent niaisement. Le moment est aussi magique que régressif. Jouissif. Mais surtout, au-delà de l’hydre à trois têtes du C.R.O.U. (King Ju, Cadillac et Mc Saló), Stupeflip est un symbole malgré lui : celui d’une culture (hip-hop / fusion) peu commune en France autant qu’une indépendance face aux médias et à l’industrie. En témoigne l’incroyable levée de fond réalisée sur la plateforme Ulule. Pour 40 000 € demandés (et recueillis en seulement 2h), 430 000 € ont été collectés… Raz-de-marée et un record européen de crowdfunding signé dans la foulée. À l’heure de l’uniformisation des projets marketés et après un procès perdu contre leur ancien label BMG (cf. l’enregistrement de la dernière réunion en 2005, avec leur ancien label, balancée en pâture sur Internet ; Stupeflip.com/cunmetier), la conclusion est forcément hilare. Le poing levé et l’autre main dans le slip.

Pourtant, le groupe reste un éternel quiproquo et a souffert, en silence, de la condescendance. À croire que l’indépendance a un prix (moral). Leur image punk ? Fausse. Eux voulaient seulement faire peur et rire en même temps, casser les chapelles musicales, procéder différemment en ancrant leur univers dans la bande dessinée et la science-fiction. Faire du hip-hop, de la cold wave, du synthpunk et du hard rock, une ratatouille épicée. Ou comment créer, en fans de musique, ce qu’ils auraient voulu écouter… Le tout ? Masqués à la The Residents et gueulards. Bref, de l’humour noir (souvent lié à l’enfance), sous fond de vérités, à base de calembours goguenards, de consonances grinçantes et de dictions alternées. Car chez Stupeflip, les mots ont leur importance. Ils sont un instrument en soi et, mis bout à bout, en disent souvent plus que ce que l’on ne croit.

Et si, d’ailleurs, tout avait déjà été dit dans “Stupeflip Vite !!!”, issu de leur 3e album en 2011 ? Extraits : « Je t’attaque avec mon Mac (…) / Mon sourire te glace (…) / Écoute la rage(…) / Le C.R.O.U. revient fier (…) / Pas d’meuf, pas d’taff, pas d’bouffe (…) / J’me calmerai jamais / J’en ai trop gros sur la patate (…) / Peu d’espoir que ça dérange (…) / Et c’est l’apathie générale / Peu d’espoir que les gens changent (…) / Je n’me marre pas / Je n’espère pas / J’observe les autres / Qui partent en couille (…) / Viens pas m’juger / J’fais c’que j’peux / Avec c’que j’ai, grand (…) / Ras-le-bol d’être tout seul / Je suis fatigué d’expliquer / Utopistes debout ! / J’ai des lyrics en stock (…) / Alors laisse-moi triper / Laisse-moi l’dire avant d’mourir… » À les réentendre et à observer les nombreux élans artistiques qu’ils ont inspirés sur la Toile (il existe même trois wikipédia dédiés !), on comprend mieux pourquoi le C.R.O.U. a pris le temps.

Qui mieux qu’un gang hip-hop pour réaliser le plus gros hold-up en ligne d’Europe ? “Le C.R.O.U. ne mourra jamais” et le prouve le 3 mars. Pré-écoutes et rencontres en [EXCLU], avant la redistribution du butin.

II- LE RETOUR

Pour avoir le droit d’écouter la nouvelle prophétie il a fallu envoyer de nombreux pigeons voyageurs // Jusqu’au sésame // Un grand OUI // Une exception surtout // Et donc l’organisation d’une réunion secrète dans un studio d’enregistrement à six-pieds-sous-terre // « Gratte, gratte dans la terre. Gratte dans la terre et trouve les pommes de terre » (“Stup danse” 2005) // On s’y rend illico // Pas de dress code // King Ju nous attend // Avec lui : Maurice du SAV * L’Épouvantable Épouvantail * Flip * Le Fléau * Dju * Rascar Capac * Celui Qui Crie * des filles de Ulule qui pullulent * et Renaud Letang réalisateur du disque // Cadillac et Mc Saló sont excusés // Pop Hip est mort en 2011 // Le compte est bon // Les chevaliers sont réunis autour de la Table ronde pleine-de-boutons pour discuter des clés du mystère en chocolat // « J’ai l’impression de faire un exposé, merde ! » balance L’Épouvantable Épouvantail // Scribes de l’épopée on nous installe dans le canapé cannibale # sorte de sables mouvants plastiques qui vous collent les testicules au menton # en fond de cale le son à fond de balle pour « mieux ressentir les basses » // Les têtes jouent les culbutos en rythme // Ça tape du pied // Ça rit, style charivari // On écoute 4 morceaux un interlude et on nous en mime un autre à la bouche // Puis le siège de King Ju se retourne // Machiavélique // « Qu’est-ce que vous pensez de mes couplets de tarlouze ? » // Qu’est-ce que ça change ? // Peut-on avouer à une mariée que son mariage est minable ? // On ne peut pas // « Te frotte pas au C.R.O.U. ou on t’fracasse la cruche. On a l’crane en friche, trépané dès la crèche ! » (“Mon Style en Crrr” 2005) // Et on ne le pense de toute façon pas // On dira rien // « Je préfère que vous donniez un 4, plutôt qu’un 12. Un 12, c’est la loose. Un 4, c’est tranchant » // On note tout sous la surveillance chelou d’un homme-à-la-caméra // Gloups.

Comment il est ce disque ? // Étonnant // Bien sûr il y a l’argot habituel : les « 4-5-7-7 » // « Stupeflip C.R.O.U. » et autres « mystères » cacaotés plus hip-hop // Mais on avait pas vu venir aussi vite le coup du censuré // C’est malin // C’est même compréhensible // Côté rythme il y a aussi de l’exotisme avec on a toujours pas le droit // Le Fléau confirme : « Je voulais faire du nouveau, ne plus être gniagniagnia. Être dans un truc émotionnel, quoi ! » // On acquiesce // Il y a même un hommage sincère à un artiste à claviers # On ne peut pas dire qui c’est # un featuring avec la petite nièce de Flip et un interlude qui s’en prend à un animateur télé nom interdit à grosse tête mais sans jamais le citer entièrement // « C’est un name dropping incomplet, comme une note d’espoir. Le type va se dire que ça n’est peut-être pas lui » // Est-ce qu’un hommage posthume est réalisé à Pop Hip ? // On dira rien // On aimerait bien.

Puis vient une Stupeflip stupeur : à la réécoute le C.R.O.U. percute que des refrains n’ont pas été changés // Exit « Utopiste bienveillant » bonjour « Terroriste bienveillant » // Le nom avait été gommé à la suite des attentats de Nice // Panique // Doute // Maurice du SAV : « C’est quoi utopiste bienveillant, sinon un type dans sa chambre qui a peur ? » // Hum // OK // La rime sera conservée // Ouf // « Stupeflip, c’est pas n’importe quoi. Ça fout l’feu, fait l’fou, ça t’handicape quand tu l’as pas » (“Hater’s Killah” 2011) // Reste seulement à régler un autre problème : il y a 13 morceaux // 13 !!! // « Ça me fait flipper » balance Rascar Capac / « J’ai beaucoup regardé de films gores : Vendredi 13 ou 13 à table avec Gérard Jugnot… On va essayer de faire un 12 bis. » // Le conseil de guerre doit se réunir // On congédie les impétueux.

 

Stupeflip ©Christophe Crénel - Longueur d'Ondes n°80

 

III- LA REVANCHE

Lendemain // Expédition vers la Région Nord // Fait froid // King Ju y crèche dans un donjon en briques // Mate le blase du voisin : M. Bourbon // « J’ai choisi ce son, car il est bon comme un bourbon » (“La Menuiserie” 2011) // Pas de réponse // Chez King Ju faut sonner longtemps pour que s’ouvre la porte en fer… // Ayé // Le garde nous avait prévenus que ce serait rangé // Argl // On nous a menti // Paraît que c’était pire avant // « Trop d’vin, trop d’joint, et voilà l’résultat ! » (“Stupeflip”, 2003) // On nous bande les yeux pour ne rien révéler // Après avoir entamé la cérémonie du thé-d-en-face-qui-tue # vieille tradition ah bon # les négociations sont lancées.

Majesté, merci de nous recevoir en audience…

Je voulais PAS parler. Je VOUS reçois dans le CADRE du processus DE paix éphémère ENTRE nos deux peuples.

Le C.R.O.U. est-il mort ?

Il NE mourra jamais. Le C.R.O.U., c’est 95% de mon TEMPS. Je ne suis pas UN artiste pour autant (quel nom BIZARRE, “artiste”). Je rabote, je TRAVAILLE. Ce n’est pas ça LE talent. Mes morceaux SONT seulement des CHAISES avec des formes bizarres POUR faire marrer.

Jusqu’à une forme d’obsession ?

Je suis en COMPÉTITION avec moi-même : impossible DE me la péter ! Je pars du principe que je SUIS une meeerde. J’ai plus de 800 BOUCLES dans mon MAC (soit 3 à 4 SONS nouveaux par JOUR). Il m’arrive même de ne PAS dormir de la NUIT pour une charleston ! Sur TROIS jours, je suis parfois le plus HEUREUX du monde pendant… 15 min. Là, je ME dis : « si ça me SURPREND, ça peut faire le même effet AUX autres ».

Et pour cet album ?

Je n’ai pas eu ASSEZ de contraintes pendant 3 ans… La liberté, C’EST handicapant ! Par EXEMPLE, le morceau “Apocalypse 894”, SUR le 3e album, a été FAIT au dernier moment. Là, tout a été écrit EN 2015, puis refait entièrement DEPUIS. La musique, c’est COMME du poisson. Si tu le CAPTES frais, il LE reste.

Quel est votre plan d’attaque ?

Je souhaite que CHAQUE morceau tue (ce qui a inspiré le NOM de l’album TU SAURAS PAS), même si le C.R.O.U. est contre LES objectifs. Les objectifs, c’est LE business. Le business et l’ART, c’est l’huile ET l’eau.

Élection de Trump, nomination de Fillon, est-ce que…

Stupeflip ne fait PAS de politique. Je veux être GENTIL et compréhensif AVEC mes “ennemis”.
Seule la STUP religion COMPTE.

Oui, mais certaines religions exploitent la colère !

La tolérance, ça veut DIRE quelque chose. Vraiment. C’EST très important. J’ai mis UN bout de texte à l’envers DANS l’album sur ce sujet. On a tous un problème AVEC l’autre. Comment RÉGLER ça ? Je me dis TOUJOURS qu’à 50 %, ça VIENT de moi. Il y a toujours des trucs QUI t’énervent, mais on NE veut pas être « comme un TYPE devenu aigri ».

 

Le motif de la vengeance revient pourtant souvent…

Ce n’est PAS de la colère, MÊME si c’est hardcore SUR la forme. Stupeflip est toujours “pro”, JAMAIS “anti”. C’est DE la « bisounourserie non-angélique » avec de l’ESPOIR. Un fuck à TOUS les connards. Ça n’a RIEN à voir avec les hippies (ni LE hippisme, d’ailleurs…).

 

Et quel est le contenu de ce texte, alors ?

Je PARLERAI pas. Sachez juste que la 1ère cause des GUERRES dans le monde est l’aigreur. Le Stup EST altruiste et bienveillant, sans ÊTRE moraliste. Le Stup est TOUJOURS du côté du PLUS faible. Le Stup réclame le DROIT à la faiblesse.

 

Peut-on évoquer ce record de levée de fond sur Ulule ?

Je DIRAIS rien non plus. C’est GÊNANT. MON père, qui était peintre et EST mort jeune (63 ANS) détestait LES gens d’argent. « L’art, si ça ne SE vend pas, c’est RIEN » a-t-il dit avant DE mourir. Il aurait PU gagner plus… MOI, j’ai PAS de souci avec l’ARGENT. Si j’étais RICHE, j’aurais LES mêmes dépressions… comme NOUS tous. Ce QUI m’intéresse, c’est seulement « jouer avec DES p’tits bouts d’trucs ET les assembler ENSEMBLE ».

 

Et la Flip party, récompensant les donateurs ?

Dans un MANOIR en Sologne. Un truc COMME ça. GENRE château noir. On sait PAS. Mais on va POUVOIR quand même faire PLEIN de clips.

 

À propos des concerts, on pensait que…

C’est NON. Si tu veux m’agresser, je t’OFFRE direct une charlotte AUX fraises… Je DOIS partir. Rendez-VOUS le 3 mars.

 

Une phrase, tout de même, pour résumer ce nouveau disque ?

« La vie c’est LONG, mais c’est COURT aussi » (Jean-Claude VAN Damme, qui ne DIT pas que DES conneries).

Stupeflip ©Christophe Crénel - Longueur d'Ondes n°80

IV- ÉPILOGUE

Stupeflip ©Christophe Crénel - Longueur d'Ondes n°80MC SALÓ, membre
► Accès VIP

« En trÓupe, Ón aime les crÓupes, mais faut pas que tu te lÓupes : On n’est pas un grÓupe. Seulement un dessin, un dessein, un destin né sous Giscard. Pas cartÓÓn, pas cartÓn, des crÓquis crÓqués façon buvards. Genre tatÓuage de mÓtards avec bavÓirs.

Bisque ! Sur ce disque, c’est prise de risques et bÓnjour le fisc pÓur la rente. J’y pÓse, façÓn ménÓpause et avec de la trempe, une vÓix des années 30. Ce n’est pas rÓse.

Un jÓur, ce sera mon tÓur — et je suis pÓur — avec un disque persÓ d‘amÓur sans faire mÓn lÓurd. C’est pÓur printemps 2017. Pas à la bÓurre : ça vÓit le jÓur, avant de devenir sÓurd Óu finir dans un fÓur. Hip-hÓp, électrÓ-pÓp et rythmes africains tip-tÓp, KING JU y fera un stand-up sans laptÓp. »

 

Stupeflip ©Christophe Crénel - Longueur d'Ondes n°80CADILLAC, membre
Accès VIP

« j’GUEULE PAS : j’SUIS BLESSÉ. tENDANCIEUX, j’SUIS LÀ POUR TERRORISER ! mA VOIX RESSEMBLE À CELLE d’HALLYDAY, gENRE DISTORSION INTÉGRÉE. sUR CE DISQUE, eNFIN TERMINÉ, j’AI UNE MUSIQUE SUR LAQUELLE king ju VIENT CHANTER. eT UN TRUC À LUI SUR LEQUEL j’BALANCE MON PÂTÉ.

j’SUIS PAS LIEUTENANT, t’ES FOU ! king ju EST LE ROI DU C.R.O.U. ET MOI LA REINE, c’EST TOUT.

EN 2018, j’SERAI PARTOUT : j’SORS MON ALBUM SOLO POUR CONCURRENCER mc saló, aVEC DE LA POP NEW WAVE ET DE l’ÉCLECTIQUE ÉLECTRIQUE COMME UN COUP d’TRIQUE DANS LES COMPOS. tU t’EN FOUS, GROS ? j’SUIS PAS MYTHO ! j’t’EXPLIQUE : j’AI 10 MORCEAUX. »

 

Stupeflip ©Christophe Crénel - Longueur d'Ondes n°80RENAUD LETANG, réalisateur
Accès visiteur

« J’ai déjà travaillé avec des personnages (Sergent Garcia, Gonzales, Teki Latex…), mais aucun qui venait de la bande dessinée. On ne peut pas comparer ça à un autre groupe de musique. Pour autant, on se comprend : moi-même, je n’ai pas vu la lumière depuis 89… Et je peux vous dire que ça préserve !

J’avais déjà croisé King Ju, il y a quelques années… Vite fait. Là, il m’a apporté tout son paquetage pour lequel j’ai proposé des solutions.

Le côté groove a sacrément été mis en avant. Le mix y est pour beaucoup dans ce type d’approche habituellement peu française. On a tout boosté et je pense que le C.R.O.U. ne pensait pas que nous pourrions aller si loin… En tout cas, King Ju aurait aimé que ça sonne ainsi dès son premier disque. »

>> stupeflip.com

>> Entrevue à lire dans le magazine Longueur d’Ondes N° 80 – Hiver 2016 / 2017

Texte : Samuel Degasne / Photos : Christophe Crénel / Photos live : Patrick Auffret /
Graphisme : Florent Choffel

 

 

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