NØ FØRMAT ! en entrevue - Longueur d'Ondes automne 2016

Arnaud Guerry — Thibaut Mullings — Charlène Hounsou-Guede — Laurent Bizot

Micro sillon

Fondé en 2004, le label parisien NØ FØRMAT ! a lancé les 21 et 22 octobre la 11e édition de son festival au Théâtre du Châtelet (Paris). C’était l’occasion de (re)découvrir l’exigeant catalogue de ces artisans, mélangeant artistes singuliers et identités plurielles.

« J’ai toujours rencontré des journalistes attachés aux anecdotes. Parfois trop. C’est sûr que des artistes africains aveugles ou ayant vécu le génocide du Rwanda n’auraient sans doute pas eu la même carrière en taisant ce type d’aspérités… Chacun de nos disques a également son histoire, mais c’est avant tout celle d’une rencontre », introduit Laurent Bizot, ex-employé d’Universal music. Le Jean-François homonyme, créateur d’Actuel et de Radio Nova ? Aucun lien, si ce n’est « le sens de l’aventure et le goût des découvertes ». Et pour cause : les 22 artistes de son label, entre pop expérimentale, jazz et Afrique, privilégient l’atypique ; s’inscrivent contre le systématisme, quitte à dresser des tarmacs de fortune pour que les cultures s’y croisent.

Ces rencontres, ce sont autant des collaborations inattendues, comme celle du Malien Ballaké Sissoko avec Vincent Segal (Bumcello), que des hors-pistes orchestrés individuellement par le Canadien Gonzales, l’Anglaise Ala.ni ou encore le Français Rocé. Sans autre fil rouge que le décloisonnement des genres. Le moteur ? « On essaye de voyager le plus possible (Afrique du Sud, Côte d’Ivoire…). Nous avons confiance dans le hasard et ce sont chaque fois des prises de risques payantes. Il faut pouvoir se lancer dans le vide et se laisser déborder par l’audace. C’est l’aventure même de la tentative qui rend l’histoire belle ! Comme par exemple le Camerounais Blick Bassy qui est venu, par hasard, réaliser une maquette dans le studio d’à côté ou le New Yorkais Chocolate Genius Inc. qui a enregistré dans un garde-meuble. Des maquettes impossibles à refaire et que nous avons sorties en l’état… C’est le vrai luxe des petites structures : nous n’avons pas six niveaux de validation ou la nécessité de rassurer des actionnaires avant la sortie d’un projet. »

De là à revendiquer un retour aux évidences naturelles : « On fonctionne au coup de cœur. C’est, au fond, la vraie fonction du producteur. Il faut impérativement dérationaliser les choix artistiques (d’où le nom du label). » Et quel plus beau symbole que cette réappropriation de l’Afrique, berceau de l’humanité ? Ou comment, après des décennies de colonialisme (même si la condescendance est encore de mise), le continent — en voie de réhabilitation — inverse les flux grâce à son vivier créatif… « Nous n’avons jamais théorisé notre approche, mais la musique africaine reste effectivement inspirante. Ce n’est pas seulement une pratique avec des écoles, des codes… Les musiciens font corps avec les instruments ! Pour nous, cette musique est au-dessus de celle des autres. Ce n’est pas un simple exotisme. »

Comment le label organise-t-il les rencontres entre deux artistes / univers / cultures ? « Ce n’est pas l’émission de télé Rencontre en terre inconnue. Ou alors… des deux côtés ! Et cela peut prendre des années… Car il y a un respect mutuel avant tout. Une égalité de traitement. La musique est peut-être un langage universel, mais la perception de chacun est différente. Il faut un apprentissage de l’autre. Segal, par exemple, a écouté pendant 20 ans de la musique malienne avant de jouer avec Sissoko. On prend le temps nécessaire pour que la greffe soit efficace. Qu’elle naisse d’une envie (et non d’un besoin). Et puis la plupart des musiciens, comme Mamani Keita, ont déjà vécu en France. Il reste une distance culturelle, mais leur contexte de vie reste proche du nôtre. »

Quelques-uns de ces projets, dont le continent noir n’est que la partie la plus visible (et non majoritaire), sera au Châtelet à l’automne — le théâtre sera ensuite fermé pour rénovation. Une visibilité incroyable pour ce label à taille et démarche humaine, qui confie l’ensemble de ses pochettes au minimaliste Jérôme Witz. « Ce sera la première fois qu’un Malien sera sur cette scène mythique… alors que le régisseur en est originaire ! », conclue fièrement Laurent, confiant dans les ventes. « Nous sommes collectionneurs de frissons et, heureusement, les goûts du public sont de plus en plus hétéroclites. »

>> noformat.net

Texte : Samuel Degasne
Photo : Tom Mc Geehan