Grand Corps Malade, Moussa Mansaly et Soufiane Guerrab - Patients ©Patrick Auffret - Longueur d'Ondes 2016

En immersion paralytique

Le festival de Cannes, très peu pour eux ! Eux, c’est l’équipe de Patients, le film de Grand corps malade. Une équipe de paralytiques, enfin dans le film car dans la vraie vie, seul Grand corps malade, Fabien Marsaud de son vrai nom, sait ce que vivre sans pouvoir bouger ses membres veut dire.

Son histoire est connue, il en a même fait un livre après avoir bouleversé la France entière sur scène avec des concerts d’une rare force. Une autre vie ? Pas vraiment, mais aujourd’hui Grand corps malade a un autre projet à faire vivre : un film.

Ce film, c’est l’histoire de sa vie dans un centre de rééducation. C’est simple, après s’être jeté dans une piscine mal remplie, Grand corps malade a perdu l’usage de ses jambes. Et pas que. Il est devenu tétraplégique. Dépendant. Il ne peut plus rien faire seul et l’amour de ses parents ne suffit visiblement pas à lui redonner l’usage de ses jambes. Dur, très dur. Plombant même. Alors c’est sûr, au début on n’a pas envie. Ce handicap, cette vie d’handicapé, le spectateur va à son tour pouvoir la posséder, l’empoigner. Bien accroché à son fauteuil, lui devient à son tour la victime et ne peut que subir durant une heure cinquante les efforts faits par Ben et sa bande de déglingos pour s’en sortir. Ou plutôt pour réapprendre à vivre. Malmené par des infirmiers empathiques ou rigolards, confronté à des problèmes jusque-là insoupçonnés (« Au fait, comment on baise dans une chaise roulante ? »), Ben va se réapproprier sa vie, lutter pour survivre, voir ses rêves s’envoler. Il va approcher l’amour sans pouvoir y toucher, il va rire, il va pleurer.

Quand le film avance, difficile de retenir ses larmes tant la charge émotionnelle est aussi intense qu’implacable. Alors, Patients n’ira pas à Cannes car c’est la France entière qui va lui dérouler le tapis rouge ! Le marathon des avant-premières vient de commencer. Il va durer quatre mois. De quoi assurer un bouche-à-oreille du tonnerre avant l’explosion médiatique attendue le 1er mars prochain, lors de la sortie officielle dans toutes les salles de France.

Entretien

  • Grand corps malade, démarrer la promotion du film quatre mois avant sa sortie, pourquoi ?

C’est une volonté de notre distributeur et nous trouvons cela très bien. Il s’agit d’accumuler un maximum de bouche-à-oreille car le sujet est difficile avec des acteurs peu connus.

  • Ce film est une adaptation du livre Grand Corps Malade, Patients (Éditions Don Quichotte) ?

Une adaptation assez fidèle de la réalité, oui. Dans ce projet, l’écriture scénaristique m’a particulièrement intéressé. Cela m’a donné envie de pousser le projet jusqu’au bout. Je ne suis pas réalisateur mais j’avais envie de le faire, avec Mehdi Idir, qui réalise tous mes clips et que je côtoie depuis très longtemps, depuis Saint-Denis.

  • Comment Intouchable, grand succès du cinéma français sur un thème assez proche, est-t-il venu percuter votre film, dans sa conception et sa réalisation, son côté comique aussi ?

Intouchable n’est pas du tout un film sur le handicap mais un film sur une rencontre entre deux personnes, dont l’une est handicapée. Dans ce film, le handicap est très bien joué mais ce n’est pas du tout une immersion dans le handicap. Là, c’est un huis clos dans un centre de rééducation. Tout est vu à travers le spectre du handicap. Même l’histoire d’amour. Il s’agit de voir comment cela se passe avec deux personnes handicapées. Comment on voit l’avenir quand on est handicapé, comment des potes se reconstruisent avec le handicap. Tout est à travers ce truc-là. Ensuite, on va forcément faire le parallèle avec Intouchable car c’est une comédie avec laquelle on peut rire et être ému et qu’il y a ce thème du handicap mais je trouve ces deux films très différents.

  • L’humour est omniprésent ?

Dans les situations les plus désespérées, l’humour permet de relever la tête, de croire au lendemain. Nous, on déconne pas mal, fallait que cela sorte dans le film. C’était l’année la plus dure de ma vie, mais il y avait Farid, Toussaint, Steve et Samia… On a essayé de réapprendre à vivre tous ensemble en se chambrant, avec le petit cynisme lié à notre situation.

  • Il n’y a qu’une chanson de Grand corps malade au générique de ce film. Pourquoi n’en avoir pas pris d’autres pour appuyer le propos ?

Justement, je trouvais que cela serait trop de faire ça. Je ne renie pas du tout l’histoire, mon histoire, mais c’est un parti pris. Tous les personnages du film ont existé, toutes les scènes ont eu lieu mais le héros ne s’appelle pas Fabien mais Ben. Il s’agit en fait de rendre le rôle le plus universel possible. On s’en fout de connaître l’histoire de Grand corps malade avant qu’il monte sur scène avec un micro. C’est pour cela qu’il n’y a pratiquement pas d’allusion à la suite, au fait que Ben se mette à écrire. Et sur la forme, je n’avais aucune envie d’entendre ma voix. Ce film vient de mon livre, la facilité absolue aurait été de mettre une voix off. Ce que j’aurais trouvé super-lourd. Et je n’avais aucune envie d’entendre ma voix ou mes chansons. De toutes façons, j’ai commencé la musique six ans après être sorti du centre de rééducation !

  • La charge émotionnelle dégagée par ce film est énorme. Comment ça se gére au quotidien ?

Pendant le tournage, j’avais un cœur de pierre. Je n’avais même pas l’impression que Pablo jouait mon rôle ! Pourtant on était sur les lieux de ma rééducation mais on était dans le boulot, je n’avais pas d’émotions particulières. Après, une fois le film étalonné avec la belle image, le bon son, le mix, je suis comme tout le monde je me surprends sur certaines scènes à avoir une montée d’émotion. Parce que je trouve que le film marche à ce niveau-là, que je repense à ma famille et que des choses résonnent au niveau personnel.

  • Le choix des acteurs, Pablo Pauly, Soufiane Guerrab, Moussa Mansaly, Franck Falise, Yannick Renier, et de l’actrice solaire Nailia Harzoune (NDR : une vraie révélation qui renvoie la jeune garde féminine du cinéma français au rang de simple prétendante), est pour beaucoup dans la réussite du film. Leur justesse est incroyable …

Les acteurs sont notre plus grande fierté sur ce film. Nous n’avons pas de grandes courses en voiture dans les rues de New-York, on savait donc que cela reposerait sur les acteurs. Il y a beaucoup de vannes, de tchatches, de dialogues. Cela ne pouvait pas marcher si nous n’avions pas des acteurs excellents. Ils sont très très forts.

  • Cela risque de bouleverser la France tant tout parle vrai…

On espère que cela va bien marcher et qu’énormément de gens vont le voir. Mais on ne sait pas. Le cinéma est une industrie sans pitié. Ce n’est pas un disque. Quand un disque ne marche pas au bout d’une semaine, OK il n’est plus en tête de gondole mais il est toujours dans les bacs. Et toujours au bout d’un mois. Et puis tu peux tenter un petit single. Un film, c’est différent, Si cela ne marche pas, cela ne marche pas ! Si en première semaine, tu as 300 copies et que cela ne marche, la deuxième, tu es dans quinze salles et le troisième zéro. Cela peut aller très vite. Mais on sait que c’est une industrie dure, avec une grosse concurrence où on est dépendant de la météo et des événements qui peuvent se passer dans le monde… On verra bien, nous n’allons pas faire 800 copies. C’est un petit film, sans acteur connu. On compte sur un bon bouche-à-oreille ! Et le mercredi 1er mars, on saura déjà quelle sera la vie de ce film !

  • Il va quand même être porté par toutes ces avant-premières qui vont se multiplier durant quatre mois ?

On espère. Nous commençons tout juste. Cela rigole beaucoup dans les salles avant de basculer dans un registre plus émotionnel, avec des yeux rouges et des larmes à la fin.

  • Ce film, c’est un changement de cap ou juste une parenthèse ?

Une parenthèse. Je reste musicien, je fais sortir de nouveaux albums mais il y aura d’autres parenthèses.

Le film Patients sortira le 1er mars prochain.
Il a déjà obtenu, pour sa première sortie mi-novembre, lors du festival de Sarlat, le prix d’interprétation masculine, le prix des Lycéens et la Salamandre d’Or, prix du meilleur film.

>> Site de Grand Corps Malade

Textes et photos : PATRICK AUFFRET


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