No One is innocent - ©Phillipe Prevost - Longueur d'Ondes été 2016

Les insoumis

Alors que le vivre ensemble bat furieusement de l’aile, que l’état d’urgence post-attentat annihile l’expression individuelle jusqu’au plus profond de la nuit, il est peu dire que notre société vit des heures sombres. Dans ce nuage noir, certaines voix grondent plus que d’autres… Rencontre avec No One Is Innocent.

Aux commandes de No one is innocent depuis une vingtaine d’années, Kémar Gulbankian a su faire de la contestation et de la dénonciation un crédo, une source d’inspiration à la base d’un phrasé acéré, comme le démontrait encore leur dernier album sorti à ce jour et ce titre dans l’air du temps, Djihad Propaganda.

Durant ces deux décennies, il a pu en outre observer les transformations de la création artistique au sein des majors, le modus operandi s’attaquant de fait au contenu sémantique déployé par l’artiste : « Une certaine manière de penser la direction artistique s’est renforcée au début des années 2000 avec la crise du disque. Ainsi, les maisons de disques et producteurs de spectacle ont annoncé aux zicos qu’ils allaient vendre moins s’ils s’engageaient dans une dimension politique. De là, ils les ont fait valoriser de manière sous-jacente des thèmes plus vendeurs comme l’amour. Je repense à ce qui est arrivé avec Yannick Noah. Il avait fait un morceau contre le FN et ses passages radio et télé ont été amoindris ; du coup le public était moins présent sur sa tournée. Voilà comment on est récompensé quand on prend position en matière de politique, ça donne envie ! »

Un constat amer qui démontre bien qu’une prise de position politique ne peut aller de paire avec le prisme médiatique actuel, surtout quand ce dernier convoque un large audimat. Dans une société aseptisée par l’ordre social et les images propres, seul le bon sentiment est récompensé. La pensée critique n’y est que peu considérée, elle est tout au plus une anomalie qu’il faut laver, au risque qu’elle ne mette à sa botte un trop grand nombre d’esprits.

 

 

Le traitement politique des attentats survenus au Bataclan, guimauve abondamment chargée en glucose, ne fait que renchérir ce constat : « L’hommage rendu aux victimes lors de la cérémonie au Panthéon avec l’autre tarte de Nolwenn Leroy chantant “L’hymne à l’amour” atteste tout à fait de la représentation musicale que l’on a en France. Je rappelle que les gens décédés durant ce concert le sont pour être allés voir un groupe de rock… C’est comme s’ils avaient été tués deux fois. Voilà où l’on en est, c’est une catastrophe. Les Américains ont Bruce Springsteen et nous on se tape Johnny ! Je ne pense pas que ce dernier partirait en tournée pour défendre l’idée de ne pas faire la guerre en Irak ou de ne pas voter Marine Le Pen… »

L’âge d’or des groupes contestataires semble aujourd’hui révolu et avec eux une manière de penser et formuler la musique, comme se le remémore nostalgiquement Kémar : « Nous, on est des héritiers de la Mano, des Béru et même de Noir Désir, ces gens nous ont appris à utiliser la musique pour parler des autres, comme une arme pacifique pour véhiculer un message, sans forcément être dans le vent des médias, sans chercher à les utiliser. »

L’époque n’est certes plus la même et la majorité des groupes use aujourd’hui d’une langue de Shakespeare qui ne peut servir d’étendard, de symbole à un peuple qui n’en maîtrise que trop moyennement la compréhension. « Le rock de la nouvelle génération s’est perdu dans l’anglais. Quand la mode s’empare du rock, elle le nique. Je pense vraiment que la langue natale est importante car c’est par ce biais que les gens s’identifient à toi. La langue est prise comme un facteur d’esthétisme aujourd’hui. Certes, c’est dur de trouver le bon ton en français mais j’ai envie de dire aux gars, accrochez-vous et bossez ! »

Sans identification sémantique et non plus seulement affective, il devient difficile à l’individu de s’intégrer dans une relation de signifiant / signifié avec l’objet sonore en question. Le schème de l’individualisme porté par une société nucléarisée ne semble pas permettre plus d’effervescence sociale, tous planqués derrières nos écrans que nous sommes. « Les bandes et les clans se sont créés autour d’un mode musical, punk, hardeux, rastas, gothiques… Il en ressort une revendication pour une appartenance à une culture musicale mais aujourd’hui cela s’atténue avec Internet. La culture de l’égocentrisme et du narcissisme qu’ont institué les Facebook et Instagram est équivoque, c’est l’inverse total d’une culture issue du groupe. »

 

A lire dans le magazine Longueur d’Ondes été 2016 / N° 78.

 

Barricades / Verycords
Le site des No One Is Innocent

Texte : JULIEN NAÏT-BOUDA
Photos : PHILIPPE PREVOST

 

Publié le