« c’est la forme qui importe plus que le fond »

Dans Le Film, son quatorzième album inventif et émouvant, Philippe Katerine, qui a incarné au cinéma un Président de la République au plus bas dans les sondages, consacre un titre à l’actuel chef de l’État. L’occasion de parler chanson et politique.

 

Philippe Katerine en entrevue dans Longueur d'Ondes N°78 - Photo : Patrick Auffret

  • Après Marine Le Pen dans “20-04-2005”, c’est au tour de ­François Hollande de t’inspirer “À l’Élysée”. Le personnel politique est-il une bonne matière pour les chansons ?

Qu’on le veuille ou non, ce sont des personnages de notre vie. En tant que tels, ils font partie de notre fiction personnelle au même titre que bien d’autres figures comme les acteurs de cinéma, les sportifs, les dessins animés… C’est une matière que je malaxe et assemble pour construire au fil des albums, des films et des livres, mon autofiction. Les femmes et les hommes politiques, on les porte en nous. D’autant plus qu’en chacun d’entre nous, il y a un homme de pouvoir qui se cache.

  • Même si tu préfères la place du dominé à celle du dominant…

Ça peut paraître un peu incongru mais être dominé, c’est une liberté. Être dominé, c’est mettre d’une certaine manière l’imagination au pouvoir. Vous pouvez jouer sur plusieurs tableaux et plusieurs registres. Quand vous êtes au pouvoir, tout se réduit. Vous êtes à l’heure des choix. Vous réduisez les possibles. C’est plus drôle d’être dans l’opposition. Je pense d’ailleurs que la majorité des gens, y compris les hommes politiques, serait bien emmerdée d’être envoyée à l’Élysée.

  • Peut-on encore écrire des chansons politiques et frontales ?

Les spectateurs sont beaucoup moins naïfs qu’auparavant. Les chansons politiques, quand ce ne sont que des chansons militantes, des mises en musique de propagande, ne marchent plus. Des chansons comme “Liberté” ou “Juifs, Arabes” sur l’album Philippe Katerine ont travaillé sur la forme du slogan répétitif que l’on pouvait retrouver dans certaines chansons militantes. Je me suis contenté de pousser le procédé un peu plus loin et je crois que ces chansons permettent, grâce à cette forme, un cheminement personnel. C’est un procédé que j’ai testé et que j’ai désormais délaissé.

 

 

  • Tu as le goût de l’expérimentation. Tu revendiques même un certain amateurisme…

Oui, mais ça ne convient pas forcément à tout le monde. Chez Barclay, mon ancien label, on m’a dit à propos de l’album Le Film qu’il n’était pas assez armé, qu’il fallait faire les chansons autrement, que je ne pouvais pas les faire comme ça. Mais moi, je voulais que cet album-là soit tel qu’il est. Il a une forme de fragilité. C’est ce que je voulais absolument. Par le passé, j’ai fait des chansons qui fonctionnent sur la puissance, des chansons qui disent « Hé oh ! J’suis là ! écoute-moi ! ». Mais, à bien y réfléchir, je préfère aux chansons qui fonctionnent sur la puissance, les chansons qui ont une force, y compris dans la fragilité ou le doute. Pour cet album, je ne voulais pas de chansons aliénées. Je les voulais sans arrière-pensées, simples, reposant presque sur trois bouts de ficelle.

  • As-tu un exemple de belle chanson politique actuelle ?

Ce que fait Jean-Daniel Botta est politique. Son disque Dévotion pour la petite chameau est très fort. On n’est pas du tout dans des titres convenus. Ce sont des chansons de village, de préau, de marge. Ça grince, c’est bancal. C’est là que réside sa force. C’est en ça que c’est subversif. Elles n’imitent pas. On ne sait pas d’où elles sortent. Elles apportent du sang neuf. Elles stimulent. En cela, ce sont des chansons politiques par excellence. C’est la forme qui importe plus que le fond. C’est la forme qui dit. C’est la forme qui ouvre de nouveaux horizons.

 

 

Site de Philippe Katerine
Le Film / Cinq7 – Wagram

 

A lire dans le magazine Longueur d’Ondes été 2016 / N° 78

 

Texte : SYLVAIN DEPEE
Photos : PATRICK AUFFRET

 

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