MUTEK : rencontre avec Alain Mongeau - Longueur d'Ondes

Rencontre avec Alain Mongeau, directeur général et artistique de Mutek

À Montréal, la saison des festivals est lancée et battra son plein jusque fin octobre à raison d’un événement par semaine. Parmi eux, l’avant-gardiste Mutek a présenté, la fin de semaine dernière, sa 16e édition avec son lot de découvertes et curiosités en conjuguant créativité numérique et musique électronique.

Cette année, le festival a reçu entre autres : le poulain de Ninja Tune, Romare ; le pianiste Francesco Tristano ; le projet du batteur furieux d’Arcade Fire, Jeremy Gara ; Richie Hawtin venu présenter la console MODEL 1 avant de s’envoler pour le Weather Festival ; la sensation locale Tim Hecker et des dizaines d’autres parmi lesquels les grands de demain.

Depuis 2000, Mutek fait acte de résistance à la commercialisation et standardisation du genre en allant chercher des projets artistiques complets, en envisagent le live dans son plus beau costume et faisant travailler de paires vidéastes, musiciens et DJs. Grâce à cette vision artistique affûtée, Mutek attire comme un aimant artistes, fêtards et professionnels des nouvelles technologies. Aux commandes de la bête depuis 16 ans : Alain Mongeau, rêveur numérique passionné, traqueur d’innovation et défricheur de pointures en gestation. Il raconte l’histoire et l’ADN de Mutek, sa vision et ses missions.

Aller à la source de la création, représenter le live

  • Quelle est la genèse de Mutek ?

ALAIN MONGEAU : Pour le contexte, avant la naissance de Mutek en 2000, je pilotais les nouveaux médias du Festival du Nouveau Cinéma avec pour mandat d’élargir et développer cet aspect-là. J’enseignais aussi la matière à l’université. Grand amateur d’électro, ces missions m’ont donné un pôle de réflexion sur un manque à combler : on considérait l’électro sous le prisme de la fête, moins sur sa forme artistique. Je voulais aller à la source de la création, explorer tout ce spectre, représenter le live et les artistes en action, aller chercher dans l’expérimental, mélanger les genres. Tout ça dans l’idée de faire évoluer la pratique. L’idée qui sous-tend Mutek est de fournir une plateforme pour que les artistes puissent s’essayer, évoluer et échanger.

  • Outre le fait que vous êtes natif d’ici, en quoi Montréal est un choix logique comme berceau du festival ?

Montréal, dans une perspective nord-américaine, a une position assez unique, presque privilégiée. On dit que c’est la ville la plus européenne du territoire, que nous sommes les Latins du Nord. On fait le pont entre les continents de cette façon, notre plateforme est plus à même de recevoir des influences. Et puis la scène montréalaise est cyclique : en 17 ans d’existence du festival, nous avons assisté à différentes phases. Une première effervescence de 2000 à 2005 avec des musiciens venus de tout le Canada qui ont fini par trouver des limites à l’espace nord-américain et se sont dirigés vers l’Europe. L’euphorie a beau s’être tassée, la scène se régénère dans toutes formes de directions et sa santé a continué d’évoluer de manière plus éclatée. Depuis quelques années, on assiste à une multiplication d’initiatives… La forte présence française a apporté de nouveaux collectifs, une grande variété de propositions, plus ou moins positives. La masse critique est là, palpable bien que fragmentée et il se passe beaucoup de choses. La ville est porteuse d’une convivialité qui aide Mutek. D’un point de vue des arts numériques, Montréal est à l’Amérique du Nord ce que Berlin est à l’Europe : un centre créatif avec beaucoup d’espaces et un indice de vie bohémien plus élevé qu’ailleurs.

  • Le mot d’ordre de Mutek, c’est l’avant-garde. La multiplication des plateformes de diffusion au fil des années a-t-elle fait évoluer cette mission d’une façon ou d’une autre ?

L’un des défis du festival est de trouver un équilibre entre rappeler notre mandat de découverte et vendre le festival. Un événement sans tête d’affiche se vend mal… on est toujours un peu écartelé entre ces deux réalités-là. Depuis deux ou trois ans, on assiste à une explosion des initiatives à Montréal, des mouvances comme la montée de l’EDM aux États-Unis… Tous ses facteurs nous poussent à nous interroger constamment et nous a naturellement reconnectés avec notre mandat premier de diversification. Comme il y a toujours un rapport avec le contexte et le contenu, le fait d’investir le Musée d’Art Contemporain (MAC) depuis trois ans nous incite à programmer différemment, aller au musée est une invitation à tendre d’avantage vers l’art contemporain.

  • Quel est l’engagement de Mutek pour la création ?

On essaye de créer un contexte pour inciter les artistes à se dépasser, se présenter sous leur meilleur aspect, de donner les meilleures conditions de diffusion à l’artiste qui veut s’exprimer. Mutek est une invitation à développer de nouvelles choses, il y a chez nous une fonction de dialogue. Sommes-nous revendicatifs ? Oui, dans une certaine mesure, car nous voulons maintenir un espace en marge des forces commerciales… C’est une forme d’engagement mais c’est aussi notre essence.

  • La force de diffusion de Mutek à l’international est très forte, comment le festival s’est-il déplacé à l’étranger ?

Dès le début, nous avons voulu dialoguer avec l’ailleurs. La première année, nous avons été contactés par sept villes européennes : le rapport s’est donc inversé, ouvrant un espace d’idéation nouveau. Nous avons organisé une soirée Mutek en 2002 au CTM de Berlin avec des artistes montréalais. Parallèlement, on avait invité la même année Villalobos, il nous a fait savoir que la scène chilienne avait besoin d’une plateforme comme telle pour s’exprimer. En commençant ainsi au Chili, ça a attiré le Mexique, l’Argentine, la Colombie… Pour Barcelone, nous avons été approchés pour mettre en valeur la communauté locale, ce que Sonar ne faisait pas. Nous nous apprêtons à lancer notre première édition japonaise. L’esprit Mutek a été détecté par des gens qui se sont manifestés avec une idée claire de ce qu’ils voulaient faire avec la réalité japonaise, ce mandat va durer cinq ans.

  • Quels sont vos souvenirs les plus marquants dans l’histoire du festival ?

Quand je regarde rétroactivement, je sais qu’il y a des choses que l’on ne pourrait plus faire aujourd’hui. Par exemple, ce moment unique en 2003 avec Narod Niki : une expérience improvisée avec Ricardo Villalobos, Richie Hawtin, Akufen, Robert Henke, Dimbiman, Dandy Jack, Cabanne, Luciano et Dan Bell… aujourd’hui cette association est impossible financièrement. Amon Tobin a présenté en première mondiale son projet ISAM, rendu possible après deux ans de dialogues créatifs pour lui donner l’encadrement nécessaire à sa performance. Ni lui, ni Mutek ne savaient comment ça allait se passer quand le projet a été lancé et c’était magique. Il y a aussi des ratages… on a présenté Plastikman une fois et il s’est planté, s’en est suivi un silence radio pendant cinq ans avant de renouer.

  • Évaluez-vous les prises de risque ?

Mutek est la mise en place d’un contexte pour qu’il se passe plein de choses. C’est un happening, on ne sait jamais comment ça va se passer. Chaque édition est une nouvelle bête, un Transformer. On lui place des membres puis la bête se réveille, il faut l’amadouer et la vivre. Mais 50% de notre public vient de l’extérieur, signe que l’on a développé un rapport de confiance avec des fidèles.

 

Site du Mutek

Texte : MORGANE DE CAPELE
Photo : MUTEK

 

 


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