Ondes Gravitationnelles

Principale révélation musicale dans l’univers indie rock de ces cinq dernières années, Suuns, la formation de Montréal, prépare son retour avec Hold / Still, disque chargé en particules négatives. Ben Shemie (guitare / chant) et Liam O’Neill (batteur) se livrent sur cet objet dont la déflagration risque de faire très mal.

Suuns - ©Pauline Aliou - Longueur d'Ondes N°77

Alors que la preuve de leur existence a été fraîchement établie, un siècle après leur prédiction par le maître de la physique théorique, Einstein, les ondes gravitationnelles détectées dans l’univers viennent rappeler à tout un chacun dans quel bordel énergétique évolue le cosmos et ses objets. Tous étant destinés à s’attirer et se repousser dans une élasticité spatiale régie par la gravitation. Un principe qui sous-tend la matrice de Suuns (à prononcer “Sounz “), traduit littéralement par zéro en thaï. C’est ainsi sous ce paradigme théorique absolu que les Canadiens évoluent, créant de la chaleur dans un monde désertifié de lumière, glacé et où théoriquement les atomes ne peuvent plus fusionner. Une sensation qui court depuis la parution d’un premier album Zeroes QC en 2010 et qui a depuis explosé les codes et tendances de son époque.

Certaines critiques en parlent comme d’une œuvre d’art quand d’autres invoquent la supercherie et cela Ben Shemie, leader du groupe, s’en accommode parfaitement. « Je pense que c’est bien que les gens réagissent à notre musique de la sorte, cela démontre que notre son leur fait quelque chose. » Quant à leur relative similitude avec les Britanniques de Clinic, Ben écarte vite toute comparaison mais comprend la réflexion. « C’est une vielle constatation qui revient depuis le premier disque, certainement à cause de ma manière de chanter, avec ma bouche souvent fermée. Mais au stade où nous en sommes, notre son résonne bien différemment de Clinic ! ».

 

 

A Hold / Still, 3ème production au long court des Canadiens, de continuer le processus créatif d’une formation qui pour l’occasion s’est exilée au Texas, à Dallas, afin d’enregistrer la galette dans un environnement inconnu. Liam O’Neill, le batteur du groupe, raconte. « Être dans un nouvel univers pour enregistrer a été une chose très intense et excitante. La session s’est faite en trois semaines, nous étions en contrôle avec notre musique bien que nous n’eussions pas de repères dans ce studio. C’était notre volonté de nous exiler du confort de Montréal afin de nous retrouver tous entre nous. C’est un peu un album de l’amitié, on l’a fait sans attentes particulières, en prenant un maximum de plaisir et cela devrait se ressentir sur le disque ».

Physique et intellectuelle, la musique de Suuns se traduit avant tout par cette mise en tension du son, toujours au bord de l’implosion, s’emparant de l’oreille pour mieux agenouiller le corps. « Ce rapport de force entre différents éléments se retrouve souvent dans les arts. Le côté sombre de notre musique n’est pas calculé, c’est un ressenti qui nous anime ».

En résulte un genre hybride qui croise moult influences, non sans une rigueur mathématique sous-jacente. « Quand tu fais de la musique dite sérielle, tu ne t’attaches pas au son mais à l’idée qui soutient le morceau, c’est une manière de penser la composition» renchérit Liam. Une posture résumant assez bien le geste ici en vigueur, porté par un minimaliste qui épure chaque titre comme on taillerait dans un diamant. Recouvert d’une enveloppe digitale diablement électrisante, le shoegaze (en est-ce encore ?) du quator gagne au final en sensualité et en chair : une expérience qui devrait atteindre son paroxysme lors de concerts aux secousses généreuses. « Nous aimons transformer notre musique en live, en jouant notamment sur l’aspect technologique du son, cela ouvre le champ des possibles » conclut Ben. Un trou noir ne se repaît jamais et cette question, une fois la lumière absorbée par l’ogre cosmique, qu’en advient-il ? Un album de Suuns serait-on tenté de répondre…

Site de Suuns

JULIEN NAÏT-BOUDA
Photo : Pauline Alioua

A lire dans le Longueur d’Ondes N° 77

 


Hold / Still

Secretly Canadian

En continuité et dans la rupture, telle est l’impression offerte par ce disque, englouti dès les premières secondes par un trou noir supermassif avec « Fall ». Glorifiées par une science machiniste porteuse d’une électro plus dark que jamais, les compositions brillent d’un vernis noir éclatant, empruntant même par instant au trip hop sur « Paralyser ». Tout en pulsion et explosion, les Canadiens de Suuns passent maîtres dans l’art de la mise en tension (« Un-No »). La démence guette devant cet horizon ineffable (« Careful »), joindre le cœur du géant cosmique ne se fera pas sans sacrifices, singularité gravitationnelle de circonstance (« Resistance »). Aplatissant !

 


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