Mystiques rêveurs

Le très attendu premier album de Radio Elvis, désormais trio à plein temps, est bien plus qu’une série de récits de voyages et d’aventures. C’est une plongée dans l’espace et le temps, dans un labyrinthe qui avance masqué. Les conquêtes est un coup de maître rock et rimbaldien, qui réussit, sans crier gare, à faire chalouper le questionnement métaphysique.

Radio Elvis - Entrevue Magazine Longueur d'Ondes N°77 - Photo : Sarah Bouillaud

CONQUÊTE, n. f. Etym. du latin populaire conquaesitum, de conquaerere : « chercher à prendre » (comme les semailles ? les drageons ?). Domaine militaire, soit. Ce qui a été conquis – La conquête du Mexique par les Espagnols. Ce qui est à conquérir – Les Américains se sont lancés dans la conquête spatiale. Ce qui a été et ce qui sera, donc. Par métaphore : action de conquérir quelque chose, quelqu’un par un déploiement de qualités d’ordre social, moral, intellectuel ou affectif – « Le saint, le sage, le héros sont des conquêtes sur la condition humaine », André Marlaux dans Les voix du silence. Par métonymie : homme, femme conquis(e). Et immédiatement, le dictionnaire une fois fermé, une question aiguë : que reste-t-il à conquérir quand toute la surface du globe a été explorée, cartographiée et en passe d’être traduite en data et en algorithmes ? Où est l’inconnu ? Où est l’aventure ?

Le choix de baptiser ce premier album (après 7 ans d’existence) Les conquêtes n’a rien du hasard, ni de l’épiphanie. Mais, quand on essaie de percer le mystère, la réponse cingle. « Bien sûr, que son titre a du sens. Mais, je ne vais pas vous donner toutes les clés ; ce serait ennuyeux. Le plaisir d’écouter de la musique, c’est aussi celui de se faire son petit film. Chacun est libre de son interprétation, de sa lecture », développe, espiègle, Pierre Guénard, leader de Radio Elvis, aux côtés de Colin Russeil (batterie et claviers) et Manu Ralambo (guitare électrique et basse). Ces derniers sont d’ailleurs tout, sauf des hallebardiers de la création. Le premier a officié par exemple sur Orpailleur de Gaëtan Roussel (Louise Attaque, cf. p. 28-29) quand le second, ingénieur du son, a mixé les albums du groupe de blues-noise Le Réveil des Tropiques ou du collectif musique-ciné-poésie Farewell Poetry. Ils forment les deux tiers du groupe Mother Of Two.

Radio Elvis - Entrevue Magazine Longueur d'Ondes N°77 - Les Inouïs - Radio Elvis - Photo : Marylène Eytier

On tente alors une approche oblique, l’ascension par la face Sud, plus douce, croit-on. La chanson « Les moissons » détonne parmi tous ces titres homériques, où en arrière-plan menacent la débâcle et la ruine. Plus incarnée, elle a un je-ne-sais-quoi d’« Osez Joséphine » de Bashung. Est-ce une association d’idée entre le vocabulaire équestre et le cheval du clip ? Sa circularité ? La double lecture charnelle des paroles ? On s’aventure. Aussitôt battu en brèche. « « Les moissons » n’a ni connotation sexuelle, ni charge érotique. Je ne l’ai pas du tout écrite dans ce sens. A mes yeux, cette chanson raconte le temps qui s’égrène. Toutes les chansons de Radio Elvis s’attachent à examiner le temps qui passe, à voir comment il s’écoule et s’incarne avant et après la naissance, avant et après la mort. » Il faut dire que Radio Elvis n’est le chantre ni de la magie du quotidien, ni de l’autofiction forcenée. « Il n’y a peut-être rien de personnel. Mais, il y a sans doute tout ce qu’il y a de plus intime : le temps qui passe, la vie, la mort, le questionnement que l’on peut tous avoir sur l’amour, l’amitié, l’existence de Dieu… J’essaie de voir ce qui se cache derrière les apparences, ce qui est le plus fort en nous quand on a été passé au tamis de la vie, rincé par la souffrance et les épreuves. » Et le Gaspard expiré au début de « Bleu nuit  / synesthésie » ? Serait-ce une allusion aux poèmes symbolistes d’Aloysius Bertrand, au fameux Gaspard de la Nuit ? « Ça aurait pu. Mais, c’est plutôt Gaspard Hauser [ndlr : l’enfant sauvage, personnage d’un poème de Verlaine et sujet d’un film de Werner Herzog]. »

Las, on abat alors une dernière carte : l’expansion d’un titre de l’EP Juste avant la ruée, devenu « Au large du Brésil, Le continent ». « On s’est rendu compte, cet été, que deux chansons ne formaient qu’une seule et même pièce. Et on se l’est bien mise de côté, pour la bonne bouche, sourit Pierre. On l’a enregistrée dans les conditions live, à la fin des séances en studio. On a attendu la nuit, après une bonne journée de travail. On l’a enregistrée en une fois. Pas de seconde prise.» Voilà l’étincelle. Quelque chose existe là. Les Conquêtes s’ouvre sur deux titres très récents (« Bleu nuit  / synesthésie », « Solarium ») et se referme sur le passé revisité, oratorio fiévreux en trois actes. 13 minutes panthéistes, 13 minutes affranchies. Il faut s’y immerger comme dans Le Nouveau monde du réalisateur Terrence Malick. Il faut s’y étendre comme dans un jardin parmi les flammes et se détacher des comparaisons (le vibrato et le goût du voyage de Dominique A, l’écriture d’horloger de Wladimir Anselme, les double-fonds et le sens de l’image de Bashung…). Il faut se laisser porter par la narration décentrée, lâcher la bride à son cartésianisme et faire confiance à ses sensations. Laisser envahir le bruissement des élytres, la pluie de météores, les scintillements de l’aube, les chants des lamantins… Alors, seulement, peut-être, « faut-il faire le point sur [ses] révélations ».

Entrevue à lire dans le magazine Longueur d’Ondes N° 77

 

Les conquêtes

Pias

Rarement chat de Schrödinger n’aura été aussi doux. Cet album épique de rock illuminé est tout à la fois : aboutissement et promesse, point final (« Au loin les pyramides », « Juste avant les ruées ») et pont lancé vers l’avenir (« Bleu nuit  / synesthésie », « Solarium »). Il clôt une époque. Et préfigure ce que pourrait devenir la musique de Radio Elvis. Palpitant augure. On imagine un Arcade Fire à la française, mené par un Bashung qui aurait troqué son profil de dieu inca pour un visage de marin taillé comme un carreau d’arbalète. Les conquêtes, en renvoyant sans cesse aux paysages, aux périples, à l’adversité, creuse au final la voie à la seule aventure intérieure.

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SYLVAIN DEPEE

Radio Elvis - Entrevue Magazine Longueur d'Ondes N°77 - Photo : Sarah Bouillaud

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