Sans étiquettes

Trois ans ans après The Echo Show, leur premier album en duo, Ben Pleng et Charlie Boyer font de nouveau parler d’eux avec L’Aurore, un nouvel album prévu pour début mars. S’éloignant des contrées électroniques, ce disque vogue pleinement sur une mer psychédélique orageuse.

 Plus sale, plus sombre… 

C’est Ben (chant, guitare et keyboard) qui explique ce qui a mené le duo vers cette énergie : « Nous avons évolué naturellement vers une musique plus agressive, plus sale, plus sombre. Nous essayons toujours de ne pas nous répéter d’un album à l’autre. C’est souvent juste une histoire d’envies, motivées par ce que nous pouvons vivre et découvrir. Les concerts improvisés que l’on a fait en tant qu’accompagnateurs de Damo Suzuki et notre rencontre musicale avec Anton Newcombe en ont été moteur par exemple. Mais aussi des expériences plus personnelles, émotionnelles, liées à nos vies respectives.» Charlie (batterie, synthé et keyboard) ajoute :« Le son s’est durci, et en réaction à certaines structures un peu trop complexes ou fermées, on a ressenti le besoin de plus de simplicité, de liberté. Nos concerts nous ont aussi confortés dans cette volonté de laisser plus de place à l’improvisation et à la spontanéité.»

YETI LANE by Sylvain Gouverneur 1

A propos du titre du nouvel album, saviez-vous que le groupe Santiago vient de sortir un EP rock psyché aussi nommé L’Aurore ? « Oui, affirme Charlie, on vient récemment de découvrir l’existence de ce disque qui sort presque en même temps que le notre. C’est d’autant plus troublant que les deux disques ont été enregistrés dans le même studio et masterisés au même endroit ! » On pourrait penser, comme Santiago, que l’album s’est construit autour de la thématique de l’aurore or le titrage relève presque du hasard : « Ona tout simplement pensé que ce titre irait bien à l’album, car il symbolisait un nouveau départ à nos yeux » explique Ben. C’est donc davantage de l’ordre du symbolique et du ressenti personnel que l’album a été pensé : pas de lecture prédéfinie, à chaque auditeur sa perception. Les deux se mettent d’accord sur une idée d’atmosphère : « On a toujours essayé d’envisager nos albums comme une histoire, en attachant un soin particulier au tracklisting, aux transitions entre les morceaux, pour ne pas perdre l’auditeur. J’aime bien cette idée de voyage intérieur, ça peut paraître cliché mais ça me parle… On est passionnés par les textures sonores et la production en général, pour cet album on a plus joué sur les climats, les contrastes et sur la transe que peut induire la répétition.» Ben précise qu’il ne s’agit pas d’un concept album et, donc,« chaque titre peut être écouté à part, tiré du disque, mais il y a plus de sens à l’écouter dans sa continuité.»

 

Acid-rock plus l’écurie Saravah…

Guitares lancinantes, chant comme une résonance lointaine, musique envoûtante, voire transcendante… Parlons à présent “psychédélisme”. C’est Ben qui nous répond : « Même si la culture psychédélique a toujours été pour nous des plus inspirantes et au centre de nos intérêts, on aurait presque du mal à employer ce terme car aujourd’hui il est employé à toutes les sauces et perd de son sens. Mais si notre disque relève du psychédélisme c’est certainement à cause de nos goûts prononcés pour les sons synthétiques étranges, les voix noyées dans les effets, les morceaux longs formats où l’instrumental et l’improvisation ont leur place.» Si le duo rechigne à être affilié à quelconque catégorie, leur univers musical est tout de même assez clair. « Nos influences principales sont toujours les mêmes, commence Charlie. On joue ensemble depuis qu’on est ados, et c’est une passion pour Neil Young, le blues et les Stones qui nous a rassemblés. On est fans de rock psychedélique sous la plupart de ses formes, on adore les Flaming Lips, Robert Wyatt, Syd Barret, Spacemen 3, le shoegaze, et aussi la scène kraut allemande, CAN, Faust, Kraftwerk, Harmonia… Pour cet album on s’est peut-être plus laissé influencer par des groupes acid-rock laissant la part belle à l’improvisation, ainsi que par l’écurie Saravah en ce qui concerne l’utilisation du français. Pour ma part, j’ai aussi pas mal écouté de rock américain, The Black Angels, Wooden Sjips, Ty Segall, etc. ». Ben poursuit : « J’y ajouterais Funkadelic qui a su me motiver ces dernières années. J’ai aussi pas mal réécouté John Mayall et ce type de blues 60’s / 70’s a eu sa part d’influence.»

 

Oui, le français peut très bien fonctionner.

L’autre particularité de ce nouvel album, c’est que, comparé à leur disque précédent, il se décline principalement en français. Étant donné que le psychédélique francophone n’est pas un genre musical très commun, on en profite pour évoquer le sujet. « Ca m’ennuie d’insister sur le côté francophone, on n’a jamais été à l’aise avec les étiquettes. Je trouve ça très bien que beaucoup de groupe dépassent ce complexe et que l’on se rende compte que le français peut très bien fonctionner dans des genres musicaux qui ne semblaient pas forcément évidents au premier abord. Mais je n’aimerais pas que l’on tombe dans l’excès inverse, en brandissant la langue française comme étendard. Sinon en ce qui concerne la France, je trouve qu’il y a de plus en plus de groupes qui se revendique du genre, d’ailleurs c’est devenu un phénomène de mode international depuis quelques années. A tel point que le terme en est presque galvaudé. Ça englobe tellement de choses… » On revient donc sur ce que Ben disait et qui ajoute d’ailleurs : « Le genre est à la mode et donc parfois associé étrangement à certaines formations et certaines formations s’en réclament étrangement. Il y a une scène psyché en France et ce n’est pas nouveau. C’est juste que l’on en parle beaucoup plus qu’avant. Il suffit de remarquer le nombre de Psych Fest qui ont vu le jour ces dernières années dans différents pays. »

A propos de cette scène psyché en France, ont-ils des noms à nous recommander ? « Dans les “anciens”, je suis toujours ultra fan de Faust et de Stereolab qui utilisent plusieurs langues dont le français. De Brigitte Fontaine aussi, même si je m’y suis intéressé sur le tard. Et pour ce qui est des groupes français estampillés francophones ou pas, dans des styles parfois diamétralement opposés je pourrais citer Mars Red Sky, Aquaserge, Zombie-Zombie, Orval Carlos Sibelius, Turzi, Dorian Pimpernel» Ben ajoute Heldon / Richard Pinhas à la liste et clôt l’entrevue ainsi : « Il faut dépasser cette histoire de langue et imaginer que c’est universel.»

On l’aura donc compris, sans étiquettes ni autres conditionnements, leur musique s’écoute telle qu’elle se présente, à chacun d’y voir ce qu’il souhaite sans mettre de barrières. Alors dans cet esprit, faisons fi des mots et de l’organisation du monde : L’Aurore, ce n’est pas du psyché francophone, c’est du Yeti Lane, et au final, cela nous suffit amplement.

 

L’Aurore / Clapping Music

Site : https://clappingmusic.bandcamp.com/album/laurore

 

LAURA BOISSET

Photo : Sylvain Gouverneur

 


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