Le 11 décembre 2015 à La Maroquinerie (Paris)

La messe est dite

 

Dire que l’hexagone et le rock filent le parfait amour pourrait faire siffler de nombreuses oreilles et cela à juste titre depuis que la scène musicale française a laissé paître ses désirs les plus obscurs quelque part en des terres septentrionales. Mais le genre de prestation affichée en cette soirée de décembre dernier permet d’espérer que le rock français en a encore au fond des tripes. La résurrection est en marche…

 JC Satàn-La Maroquinerie-Pauline Alioua

Des icônes dépassées aux jeunes pousses grimpantes, il est vrai que le socle du rock français tend à s’amenuiser au gré des saisons comme neige fondant au soleil. C’est ainsi au cœur de scènes underground éparses, de Rennes à Lyon en passant par Bordeaux, qu’apparaissent certains objets musicaux susceptibles de tromper le déhanché scabreux du dancefloor par le handbanging et un talon sous lequel le bois a eu l’habitude de chanceler. Et qui de plus légitime à l’heure actuelle pour raviver la flamme de ce geste archétypal que les infernaux J.C. Satàn, pour qui tel flambeau ne saurait guère être un fardeau, quitte à brûler les idéaux des majors toujours en place dans un monde ultra médiatisé, policé et aseptisé par l’appât du gain, ne signant plus aucun groupe digne d’incarner Belzébuth.

C’était donc dans une humeur presque fébrile et entravée de papillonnements vocaux laissant s’échapper des noms d’oiseaux à l’encontre d’un Girondin candidat à la présidence de la République, que le silence saisit la Maroquinerie à l’arrivée du quintette bordelais, qui fêtait alors la release party de son 4ème album… « On vous avoue que l’on est un peu stressés », lâcha timidement Paula, arc-boutée à un micro qu’elle allait torturer quelques secondes après. En effet, reporté durant un mois de novembre désormais sinistrement célèbre, cette date devait être la célébration d’un genre, d’un état d’esprit, dans un écrin qu’ils chérissent particulièrement, lui aussi endeuillé par la perte d’un être cher, puni comme d’autres pour sa passion du son. Le temps d’y repenser et d’abruptes premières lignes de guitares permirent d’écraser ces souvenirs douloureux ; le morceau d’ouverture choisi, « Legion », soufflait ce vent abrasif cher au stoner rock. Un titre annonçant la couleur d’un set à la fois véloce, énervé et foutraque, une folle course contre le temps qui en moins d’une heure trente assena uppercuts sur uppercuts, ne laissant de répit que sur quelques pistes plus progressives, mais achevées elles aussi dans un joyeux bordel.

 

Essence diabolique

 

Car le rock, si ce n’est pas sauvage, à quoi bon ? Autant faire dans la folk sauvageonne… Un style bien loin de la ligne musicale de ce club des cinq, dont l’ossature instrumentale envoie littéralement du petit bois. Des riffs coupants, un chant qui oscille entre l’incantation et le cri de rage, une batterie décapante, mais surtout une basse qui flirte de bon cœur avec les pâquerettes : quelle puissance dégagée par cet instrument qui selon la coutume, trouve dans les mains d’une demoiselle toute la sensibilité nécessaire à sa maitrise, et plus encore. En l’occurrence, une question de drive et cette gravité sonore appelant les ténèbres dès que la frêle Ali se saisit de son instrument. On salue allègrement la performance de la « piccolina » sans qui la volumétrie sonore et l’impact des morceaux n’auraient eu le même effet sur le corps et l’esprit. Deux femmes aux commandes de l’un des groupe de rock les plus cradingues de France, cela est possible, n’en déplaise aux moustachus texans. Mais JC Satàn, c’est quand même l’affaire d’un homme, Arthur, qui derrière ses carreaux ne lit que trop bien entre les lignes du monde qui l’entoure. On ne saurait dire si son attitude pousse plus à l’ironie qu’au nihilisme, mais ce qui reste certain, c’est son goût pour le déluré et l’épicurisme. En attesta ce passage équivoque où après une petite demi-heure de show il s’exclama : « Vu l’heure, personne dans la salle ne doit être assez pété pour se lâcher comme il faut, alors on a décidé de vous faire tourner un peu de notre Jack ». Un liquide jusque-là copieusement absorbé sur scène et qui étanchera la soif des gosiers les plus asséchés dans une fosse déchainée. Plus qu’un geste, un trait d’union entre l’artiste et son public, l’appelant à faire corps avec lui-même. Oui, on n’est pas passé loin de l’hostie… Et c’est après ce grand moment liturgique que quelques âmes se laissèrent porter sur la scène, entrainées par un « Waiting For You » invitant les corps à la débauche et à une célébrité éphémère tout en réaffirmant le fait que J.C. Satàn n’est plus à un vice près, luxure et gourmandise en tête.

 

 

La suite : des morceaux enchainés sans temps mort, et, détricotant ce que les Anglo-Saxons savent faire de mieux à l’heure actuelle, du garage rock autant énergétique que grivois, et poussant à franchir de nombreux interdits. Au croisement des Thee Oh Sees et Ty Segall la formation bordelaise fait certes dans le classique, voire le répétitif, mais une prière n’est jamais mieux comprise que quand elle est répétée plusieurs fois par jour. C’est dans cet esprit de communion que le set prendra fin, le groupe invitant la salle à se joindre à son after show dans l’un des troquets de la capitale, confirmant ces qualités humanistes certaines que sont la générosité et la sollicitude. Une recette qui pour l’instant ne leur a pas encore rendu grâce, mais en ces temps eschatologiques la donne pourrait changer. Amen !

 

 

JULIEN NAÏT-BOUDA
Photos : Pauline Alioua

Born Bad Record
Site : www.jcsatan.com

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