Fille à suivre

Elle arrive sur la scène de la Maroquinerie en sautillant comme un boxeur prêt à en découdre sur le ring. Rien à voir avec la jeune fille réservée rencontrée dans un café parisien quelques jours plus tôt. Jain, portée au rang de « sensation pop de l’hiver », cultive les contraires et en tire sa force. Rencontre avec le nouvel enfant terrible de l’electro-pop française.

 

Elle a fait une entrée remarquée cet été avec 4 millions de vue pour « Come », morceau taillé pour être un tube. On y découvre une jeune fille faussement sage, flanquée d’une robe noire à col claudine blanc, rappant avec aisance sur un son « melting-pop ». C’est frais, joyeux et on se surprend même à fredonner le refrain avec le sourire. Zanaka (« enfant » en malgache), son 1er album, est sorti en novembre. Cet album, c’est un peu son enfant justement, parce que cela fait 7 ans qu’elle le prépare, mais aussi parce qu’il parle de… son enfance !

Retour en arrière : 2008, Jeanne dans le civil est fille d’expatriés. Dubai, Abou-Dabi, Pointe-Noire (Congo)… elle voyage aux quatre coins du monde. À côté de l’image d’Epinal d’une vie au soleil, celle du déracinement en pleine adolescence : « Loin de la France, c’est surtout cette question de déracinement qui m’a motivée à vouloir m’exprimer ». Vient ensuite la rencontre avec l’Afrique et ses sonorités : « Il y avait énormément de musique partout dans la rue, de la rumba, du sökö*, du rap… mais bizarrement pas trop de live. » Elle constitue alors sa bibliothèque musicale : chanteurs du Mali, d’Afrique du Sud, des artistes comme Salif Keita ou encore Oumou Sangaré, conseillés par sa maman malgache. Avec son père, jazz, soul et rock viennent alimenter son goût éclectique.

Très tôt attirée par le rythme, elle débute la batterie à 7 ans et apprend le derbouka à Dubaï. « Son âme est en Afrique » chante-t-elle dans « Come ». Elle choisi les rythmes d’Afrique et le hip hop pour se différencier des ses grandes sœurs, chanteuses lyriques : «  Le hip hop, c’était le seul truc que n’écoutait pas ma famille ». Précoce, elle écrit ses premiers textes à 16 ans à Pointe-Noire. Elle y rencontre le beatmaker Flash qui lui ouvre l’infini champ des possibles du home studio. « Il avait un petit studio où j’allais enregistrer mes maquettes ».

JAIN

Elle se décide à mettre ses chansons sur myspace. Atout de son époque ultra connectée, elle est vite repérée par Yodelice. « J’étais venue pour des vacances scolaires à Paris et on s’est rencontrés directement dans son studio. La 1ère rencontre que l’on a eu tous les deux s’est faite autour de la musique et ça a marché tout de suite. Il avait compris avant moi. Mais à 16 ans je me sentais pas du tout prête ».

Retour donc au Congo, mais à 21 ans, bac en poche, elle saute le pas et retourne le voir. Devenu son producteur, Yodelice l’invite sur ses premières parties et travaille avec elle sur l’album à venir. Installée à Paris, Jain découvre la scène tout en poursuivant de studieuses études en école d’art. Sur la pochette de l’album, Jain apparaît telle Shiva à plusieurs bras ; elle n’est pas une mais plusieurs. « Avant de faire de la musique, je voulais être graphiste ». Elle impose à sa maison de disques d’être impliquée dans son image pour rendre singulier son projet, la clé de la réussite selon elle. Musique et image sont liées. Sur scène, dans sa tenue, dans ses clips… le noir et le blanc dominent. Hype et arty Jain ? Surprenante et sincère assurément. Sa musique est à son image : moderne et inspirée, à en juger l’électro-tribal coup de poing « Heads up », le reggae « Lil Mama » ou encore le folk mélancolique « All my Days ».

 

Tout se passe dans son looper : elle superpose des bases rythmiques et des sons étranges. Elle s’amuse ensuite à poser sur tout ce bricolage sonore un joli grain de voix soul grave et sensuel, mais surtout incantatoire et hip hop. « Dans le hip hop, il y a ce côté hyper rythmique qui me plait énormément. » On dit qu’une voix peut raconter une vie, celle de Jain semble en dire beaucoup de sa jeunesse. Dans ses textes flotte une certaine candeur : espoir, mélancolie, rêves, amitié… Et pourtant c’est avec assurance que seule sur scène, guitare acoustique et contrôleur APC MK2 relié à son ordinateur, elle plante son univers en toute décontraction. En quelques minutes, la salle de concert se transforme en dancefloor. Mention spéciale pour « Makeeba » (dernier morceau écrit en hommage à la chanteuse militante sud-africaine Miriam Makeeba) : LA chanson du live et de l’album. « C’est un peu le tournant transe électronique que j’ai envie de prendre.  Aujourd’hui que l’album est fini, c’est la scène qui m’intéresse. » Au programme : les Francos, les Vieilles Charrues, Bourges, une Cigale le 11 mai… la machine est lancée. Et quand on lui parle de ses projets, Jain répond par une pirouette : « Toujours me remettre en question et mettre la barre plus haut ». Entre joie et force, Jain a trouvé son équilibre qu’elle livre dans un album dansant et vivant : « L’album parle beaucoup d’espoir, j’avais envie de partager la joie ». Mission accomplie.

 

*sökö : rythme ternaire de Guinée joué avant la cérémonie de la circoncision.

Site : jain-music.com
Zanaka / Columbia France
MARIE BIHAN
Entrevue au café La Caravane, Paris 11ème

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