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Le magazine Longueur d’Ondes avait été le premier média français à voir jouer le groupe de punk malgache, en mai dernier, avant leur venue au festival rennais. Retour sur la préparation du concert historique du 4 décembre 2015.

Tout commence par un pari fou en 2013 : celui du patron de la seule entreprise de médicaments génériques de Madagascar. Sexagénaire – période propice aux remises en question –, l’homme (Gilles Lejamble) souhaite allier sa passion musicale à une intuition tenace. Son pays est l’un des plus pauvres et corrompus du monde ? La culture, créatrice de repaires et vecteur de valeurs, pourrait peut-être y remédier… Voire, à l’image d’un Johnny Clegg (Afrique du Sud) ou d’une Rokia Traoré (Mali), médiatiser une réalité snobée par la scène internationale.
Sans regain de fierté des habitants ? Aucune possibilité d’entreprendre, ni la volonté d’en découdre avec un Etat qui préfère se servir plutôt que redistribuer. Or, c’est précisément ce que tente d’insuffler le mécène, créant en moins de trois ans un label (Libertalia-Music), un studio d’enregistrement ou encore un festival de musique… Dans lequel The Dizzy Brains s’y font découvrir, lors de la 3e édition en 2015.

The-Dizzy-Brains_Samuel-Degasne_Trans-Musicales-15_230 mai. Sur le parking du Carlton de la capitale, et alors que la température est étonnamment basse pour la saison (8°C), la chemise du chanteur de The Dizzy Brains vole rapidement. Roulades au sol, jappements de fond de gorge… De quoi étonner l’assistance, composée notamment de professionnels français du secteur. Le jeu est spontané et les références tropicales ont été délavées. Voilà donc quatre gosses, ne connaissant leur batteur que depuis quinze jours, capables de jouer comme les Stooges et brailler comme The Hives ? Bluffant. A la suite des réactions unanimes, le sparring partner des artistes (Christophe David) convainc une vieille connaissance : Jean-Louis Brossard, programmateur historique des Trans Musicales… Au dévoilement de la programmation, c’est l’euphorie (« et la jalousie ») dans l’île.

1er décembre. Après une mini-tournée dans leur pays, le groupe arrive à Paris. C’est la première fois qu’ils « prennent un avion, quittent leur île (1,5 la taille de la France) et… voient la mer ». Détail anodin qui n’en est pourtant pas un. Dans les rues, les musiciens s’arrêtent devant chaque vitrine. Les observant, on ne peut s’empêcher de penser au Buena Vista Social Club cubain découvrant les rues new yorkaises… Le décalage est palpable et les musiciens savent que la pause dorée, sorte de « quitte ou double », pourrait être de courte durée. Pour l’heure, ils restent spectateurs et peinent à s’habituer à prendre « trois repas complets par jour ».

3 décembre. La veille de leur concert au Parc Expo, The Dizzy Brains joue à la prison de Rennes et enchaîne leurs premières interviews, dont il s’étonne des éternelles mêmes questions. Punks, eux ? Évidemment. « Mais cela n’a jamais été un choix. Le pays nous y oblige. » Aucun journaliste ne creuse…
Jusqu’à ce que la pochette de leur e.p. – qui sort le lendemain – ne soit enfin évoquée : une photo de l’intérieur d’une cour de prison malgache. Coïncidence hasardeuse… « Chez vous, ce ne sont pas les détenus qui nous ont impressionné, mais le bâtiment ! », lâchent-ils. Avant d’expliquer : « Il y a un terrain de sport, beaucoup de personnel et même un stand à l’entrée qui vend du tabac… On dirait des vacances ! Chez nous, il y a 40 personnes pour un chiotte, un seul repas par jour (30 g de manioc) et les habitants ne vient pas les visiter. D’autant que ceux qui sortent de prison, sont les seuls à avoir payé… » Le déclic est là. Il faut davantage évoquer la réalité du pays pour que la presse se rende enfin compte de l’absurdité : les Trans ont programmé un groupe rock’n’roll/garage sous guitare électrique, issu d’un pays électrifié à 23%… Hé oui.

The-Dizzy-Brains_Samuel-Degasne_Trans-Musicales-15_14 décembre (après-midi). Le groupe est étonnamment serein. C’est face aux questions du guitariste « Est-il vrai que c’est l’un des plus gros festivals français ? Est-ce toujours complet ? » que l’on mesure que c’est bien l’innocence qui les préserve de la pression. Reste que les musiciens, déjà impressionnés par l’expérience de la veille, veulent marquer le coup. C’est décidé : sur le premier morceau, le chanteur Eddy sera habillé par le Gwenn ha Du, drapeau breton dont la quête d’un exemplaire, à la taille adéquate, a nécessité 1h30…
Le batteur achète une pipe (convaincu de son attrait hype), tandis que le guitariste décide de couper le bas droit de son pantalon (avant de se faire sermonner par le directeur du label, agacé par ces tentations stylistiques peu communes chez les Malgaches). La phase d’observation est semble-t-il finie.

4 décembre (soir). Dix minutes avant le concert, la salle est peu remplie. « Peu importe, cela ne changera pas de nos bars habituels… », haussent-ils des épaules, déjà perturbés par le fait que l’organisation les a « autorisé à péter les micros ». Erreur : le Hall 3 sera sold out au bout de 20 min.. Les anciennes cabrioles d’Eddy ont laissé place aux mouvements lascifs, jean serré et ceinturon noir se frottant contre le pied de micro, sans aucun problème apparent de lombères. L’évolution en sept mois est immense : chansons étirées, notes d’intention, figures de style différentes par morceau, charisme en extension… Les Malgaches dépassent les espérances. Et mettent l’assistance à genoux grâce à leurs habituelles reprises de Dutronc (« Les Cactus ») et Kingsmen (« Louie Louie »), voire quelques espiègleries (« Mirsirlou » de Dick Dale et le générique de l’Inspecteur Gadget cachés dans un solo).
En sortie de scène, le groupe croise un Jean-Louis Brossard visiblement ému… Si l’on peut potentiellement regretter un son un peu rond de la part du festival ou de rares fausses notes du groupe dues au stress, l’essai est manifestement transformé. Embrassades et champagne pour tout le monde… Aïe. Tout le monde ? Oui, sauf pour les musiciens qui ne consomment ni alcool, ni cigarette. Fuyant les honneurs, ils aimerait surtout s’acquitter de leurs dernières interviews avant de pouvoir redevenir anonymes dans la foule d’un concert… Situation qui, à lire l’avalanche de sms du tourneur parisien (X-Ray Productions) quelques heures plus tard, ne devrait durer que le temps d’une courte nuit.

> Vidéo du concert

Article : Samuel Degasne

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