Tenir la distance

Richard Gilly © Marie-Pierre Lassailly

En début d’année dernière, Richard Gilly révélait son intention de réaliser un nouvel album, après douze ans de silence discographique. Son dernier opus, « Des années d’ordinaire » est sorti en 2002, et depuis, à l’exception de l’annonce sur son site de l’écriture d’une fresque musicale consacrée à Vincent Van Gogh – qui n’a à ce jour pas de concrétisation physique -, l’artiste est resté très discret. C’est dire si cet engagement inespéré a créé la surprise autant que du désir, voire de l’impatience.

En travaillant avec le guitariste et producteur Freddy Koella , son ami et complice résidant à Los Angeles, sur un projet pour une jeune chanteuse, Richard s’est remis en selle et a légèrement bifurqué en chemin pour tailler des titres à sa mesure. Crise économique oblige, le deux musiciens ont décidé, du fait de l’éloignement, que l’élaboration des chansons se ferait au moyen des outils mis à disposition par Internet…

Quels sont les thèmes abordés sur ces nouvelles chansons, la couleur musicale privilégiée ?
Richard Gilly : L’album comprend une dizaine de chansons. Les thèmes abordés sont les rencontres, les séparations, la vie, l’amour, le temps qui passe… La couleur musicale, à base de guitares, je l’ai voulue simple, dépouillée, chaude et boisée. Avec Freddy, pas de décorum, le grain, le vrai, la profondeur de la peau d’une batterie, l’âme des instruments acoustiques… Les vieilles sacoches (c’est l’expression de Freddy) ont encore des choses à dire ! On est plein d’expériences, de savoirs, mais cela n’est rien sans les sentiments et les émotions accumulés pendant toutes ces années : le background n’a qu’un avantage et ce, dans toutes les formes d’art, aller à l’essentiel, à l’os… l’épure.

Le choix de procéder ainsi (Internet), plutôt d’ordre économique, vous satisfait-il pleinement, et comment avez-vous procédé ?
RG : C’était une première pour moi, et une nécessité économique. Freddy travaille sur Pro Tools. J’élaborais les démos guitares-voix, que je lui envoyais via WeTransfer. Il les récupérait et nous échangions nos points de vues par téléphone ou par mail. Il construisait les arrangements, me renvoyait les playbacks, je refaisais les voix si nécessaire, puis retour à l’envoyeur pour les mixages… Freddy est un grand musicien, et il est surtout d’une grande sensibilité. C’est un bonheur de travailler avec lui, il est très à l’écoute. Tout ce qui tourne dans ma tête, tout ce dont je rêve au moment de la composition des titres, il le réalise et m’emmène bien plus loin que je ne pouvais l’imaginer. Quand je pense que j’ai commencé à jouer de la guitare en écoutant les premières chansons de Bob Dylan, et qu’aujourd’hui c’est Freddy, son guitariste, qui a réalisé mon album… ne me réveillez pas, j’adore ce rêve !

Freddy Koella © D.R.Freddy Koella : En fait dans le contexte actuel on n’avait pas le choix, c’était Internet ou rien ! Cela ne me satisfaisait qu’à moitié. En fait, ce qui me dérangeait le plus c’était de jouer tous les instruments moi-même. J’aime tellement être confronté à d’autres oreilles, d’autres radars… C’est vrai que je suis un bricoleur, mais je préfère partager avec des musiciens que j’apprécie. C’est très nombriliste mon affaire, je suis le super contrôleur, le « control freak » comme on dit par ici ! En fait, ça tournait au jeu : Richard m’envoyait des démos, je construisais autour, puis je déconstruisais un peu, au fur et à mesure de ses remarques, puis je reconstruisais jusqu’à ce que l’on se mette d’accord. Il y avait un côté « devinette » pas désagréable. J’essayais de savoir ce qui pouvait le satisfaire émotionnellement. C’est le travail du musicien accompagnateur… Comme je commençais toujours par reproduire la guitare de Richard à la note près, je voyais ce qui pouvait sonner avec cette guitare. À cette fin, j’ai souvent utilisé une vieille Martin Parlor des années 1895-96. Comme les guitares de Richard sont très résonnantes, orchestrées, il fallait être sobre dans les rajouts. Et puis le texte aussi me suggérait des sons.

Comment s’élaboraient les arrangements ?
FK : Pour construire les arrangements, c’était encore la guitare de Richard qui dictait l’affaire. Souvent, je prenais un instrument au hasard, je jouais et j’écoutais si quelque chose se passait. Quelque chose de satisfaisant émotionnellement et physiquement. Si rien ne se passait, je prenais un autre instrument. Je jouais un peu à l’aveuglette, je recherchais les accidents heureux afin de trouver quelque chose d’original. Je commençais généralement avec les percussions, je rajoutais une autre guitare, puis parfois une basse… assez peu, car les guitares de Richard sont déjà graves dans leurs tessitures.

Freddy, comment traitiez-vous le chant lors du mixage final ?
FK : Le chant était un challenge pour moi vu que la qualité du micro de Richard était quand même très limitée. Ce qui comptait, c’est que l’émotion passe, micro « cheap » ou pas… Le chant a été très peu traité au final. J’enlevais un peu de bas médium, de graves, et Richard choisissait lui-même sa reverb sur son ordinateur. Quelle équipe ! Dans le mix, j’aimais avoir sa voix plutôt forte. Il arrivait que je sois obligé de la découper en petits bouts afin de l’insérer, la recaler dans la nouvelle version de la chanson, le tempo pouvant être sensiblement différent. Dans mon studio, je suis obligé de jouer au clic (métronome) afin que les rajouts d’instruments s’emboîtent mieux. Les versions que m’envoyait Richard n’étaient pas jouées au clic, donc il y avait des variations de tempo. De ce fait, j’étais obligé de recaler l’affaire… On avait dit « control freak » !

Richard Gilly © Marie-Pierre LassaillyCe travail a-t-il pris beaucoup de temps ?
RG : Certes, ce mode de fonctionnement lié à la distance a rallongé la réalisation, mais quand je regardais mes textes griffonnés au crayon sur un bout de papier, ma guitare endormie dans sa housse et que j’ai découvert les premières mises à plat… quel chemin parcouru !

Texte : Alain Birmann

facebook.com/richardgillychanteur
freddykoella.com

L’album « Les contes de la piscine après la pluie » est disponible ici en version numérique, et dans sa version physique par message privé sur la page Facebook de l’artiste.

 

 

Pochette album Richard Gilly

Richard Gilly « Les contes de la piscine après la pluie » (Autoproduit)

13 années, il aura fallu attendre tout ce temps avant qu’un nouvel album de Richard Gilly nous parvienne. Durant cette décennie l’artiste n’a pas chômé, divers projets artistiques ayant rempli sa vie. S’adonnant à la peinture, une de ses marottes héritée des Beaux-arts, ainsi qu’à l’écriture d’une fresque musicale consacrée à Van Gogh, le temps a filé sans que ne soit entamé son capital créatif. Plus récemment, sollicité par son complice et ami Freddy Koella pour l’écriture de chansons pour une jeune chanteuse, le virus l’a repris, et l’envie de chanter également. C’est ainsi qu’est née l’idée de donner une suite à sa carrière discographique amorcée au début des années 70, et riche de 6 albums indispensables. Ce nouvel opus, réalisé entre Paris et Los Angeles, via des outils fournis par Internet, est le fruit de la collaboration de deux musiciens complices, car F. Koella est de la partie, et sa touche est un atout indéniable dont ces chansons affichent la pertinence. Débutant par « J’ai tout mon temps », un titre qui éclaire sur le rapport qu’entretient Richard Gilly avec le temps qui s’écoule, l’album alterne, dans un dosage subtil, légèreté « Le monde à l’envers », « Flagrant déni » et sujets empreints de gravité, à l’instar du magnifique « Les contes de la piscine après la pluie » dont le sujet est la maladie d’Alzheimer, ainsi que du musicalement truculent « Lunaire Blues » dédié à son frère récemment disparu. Le très accrocheur « Last Rodéo », est un hymne à la vie et ses aléas, un parcours que l’on emprunte sur un fil ténu à la manière d’un funambule. Et de se demander « Que font les anges », ces protecteurs qui ne répondent pas toujours aux sollicitations des amoureux en souffrance car « ils ont les mains dans les poches » ! « Tout ça pourquoi », autre point d’ancrage de cet album, évoque le lien amoureux « pont fragile, entre deux êtres suspendu ». Poétique et empreint d’une grande humanité, tel est le propos de ce beau disque, qu’une musicalité folk au plus près de l’os, rend profondément attachant.

Alain Birmann

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