La colère gronde

No One is Innocent © Stéphane Hervé

No One is Innocent vient de sortir son huitième album. Grosses guitares et idées fortes sont au rendez-vous d’un disque bilan qui ne renie rien. Après vingt ans d’activités, Kemar et ses musiciens s’imposent entre bruit et fureur et s’affirment en Indignés !

À peine remis de leur première partie d’AC/DC au stade de France, Kemar et ses musiciens enchaînent les prestations aux quatre coins de France pour défendre un nouvel album très réussi, au titre évocateur, Propaganda. « L’idée de propagande est un peu partout dans cet album », confie Kemar Gulbenkian, chanteur et parolier – avec Emmanuel De Arriba – de la plupart des titres de cet opus. « Cela se retrouve dans les thèmes abordés. C’est flagrant dès le premier morceau, Charlie. »

Hommage non dissimulé aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, cette chanson ouvre avec vigueur les hostilités. « Nous avons été très touchés car nous les connaissions bien, certains personnellement. Nous les suivions depuis quinze ans et sommes totalement en phase avec leurs idées, leur manière de révéler et d’analyser les choses. » Kemar a été très choqué par les événements du mercredi 7 janvier dernier, mais aussi par ceux, antérieurs, du procès des caricatures. « C’est incroyable, dans notre pays, d’être obligé de se défendre pour avoir fait trois dessins. (…) Le choc, c’est que Charlie Hebdo soit une cible. Ceux qui sont dans l’ignorance n’ont jamais rien compris à ce canard dix fois plus attaqué par les cathos que par les musulmans. Ceux sont des gens de paix et d’engagements, qui ne stigmatisent pas. Beaucoup ne comprennent pas que, dans ce pays, on a le droit de critiquer les religions. La religion, on en entend de plus en plus parler. Cela me fait peur car ce n’est pas un projet politique, ni un projet de société. »

Si Charlie donne le ton de l’album, il n’en est pas pour autant le titre le plus incisif. Putain si ça revient est un brûlot d’une rare violence à l’encontre des sociétés totalitaristes. « C’est un morceau un peu menaçant, le cri d’un groupe qui depuis des années chante la même colère contre le Front national. » La chanson se termine avec une image simple : « Le Pen, après le père, voilà la fille »… « Il y a l’idée de se mettre dans la peau d’un gars constamment pris par le discours que le Front national déverse dans les journaux, à la télé, la radio… Lui essaie de lutter contre ces sales idées. C’est la même chose que la religion : le FN, ce n’est pas un projet crédible de société, ce n’est pas possible. Et pourtant, c’est un discours en marche. » Le références sont ici très claires et renvoient aux périodes les plus noires de l’Histoire de France.

No One au Stade de France © Stéphane Hervé« On est redevenu des kids »

Album très politique, Propaganda est un disque instinctif, presque « animal », avec une production « palpable » du réalisateur Fred Duquesne, un ancien du groupe Watcha, féru de culture musicale et de hardcore. « Comme plein d’autres groupes, on a commencé à bosser avec un ordinateur, en mettant des boucles, puis des riffs de basses et de guitares. Quand on a voulu jouer les morceaux en répétition, on ne s’y retrouvait pas ! Le groupe était incapable d’en retranscrire l’énergie. Il fallait de la sueur dans l’interprétation. Alors on a commencé à suer, comme on transpirait à l’époque. » La production a été déterminante car portée par le doute du réalisateur. Il a fallu évacuer les egos pour obtenir une osmose. « On n’a plus l’âge de l’insouciance ni de la naïveté. Pourtant ce truc-là, au fur et à mesure que l’on est resté dans le local, on l’a retrouvé. On est redevenu des kids. »

« L’album le plus frenchy »

Propaganda est écrit essentiellement en français. Un double challenge car il faut à la fois se faire comprendre et faire sonner les mots dans une langue qui s’y prête bien moins que l’anglais. « Écrire du rock bien énervé en français, ce n’est pas facile. Il faut trouver sa façon d’écrire, son ton. Mais plus tu avances, plus tu prends confiance, c’est ce qui m’est arrivé. C’est l’album le plus frenchy de l’histoire du groupe, dans le texte. Inconsciemment, c’est aussi aller à l’encontre de la mode actuelle d’écrire en anglais. Charlie, en anglais, cela aurait juste été un morceau de plus… »

« Pas faire le petit chef »

Autour de Kemar, le groupe semble avoir trouvé une vraie stabilité depuis une dizaine d’années. Ce qui n’empêche pas un certain turn-over parmi les musiciens. Ainsi, le guitariste François « Shanka » Maigret n’était pas au stade de France pour la première partie d’AC/DC car en tournée avec son groupe The Dukes aux États-Unis ! Au sein de No One is Innoncent, une certaine liberté est de mise : « Je n’ai jamais empêché personne de faire quoique ce soit », confirme Kemar. « Avec ce que je raconte, je ne peux pas faire le petit chef. On trouve des solutions ensemble pour faire avancer la machine. »

Une machine qui sait également prendre le temps de regarder en arrière. La chanson 20 ans, autre grand moment du disque, multiplie les clins d’œil en ce sens. « C’est à la fois un morceau sur nos 20 ans et un morceau anti-égocentrique. No One n’est pas un groupe qui parle des états d’âme du chanteur, de ses problèmes personnels ou familiaux. Parler de nous, c’est difficile car la base de ce groupe, c’est parler des autres. On a essayé d’avoir un peu de recul sur les choses. » Ce qui permet aux musiciens de continuer à rêver : « Nous, on court après le rêve de continuer à écrire des chansons qui bousculent, qui renvoient la rage. Écrire un album, c’est juste un prétexte pour aller sur scène. C’est douloureux. On a bossé pendant presque deux ans… »

Du coup, le groupe va passer l’été tranquillement en faisant quelques festivals (Free Music, Au Pont du Rock, Le Bol d’Or). Une belle rencontre est aussi prévue avec Shaka Ponk le 24 juillet au Festival Poupet (St Malo du Bois – 85) et 30 dates sont déjà calées à partir d’octobre, dont une Cigale le 30 novembre. « On va jouer partout », se réjouit Kemar. « Faire du bruit dans l’Hexagone et être indignés, dans le bon sens, sans se faire influencer par les sales idées et les bas-instincts. C’est notre message ! »

Texte : Patrick Auffret
Photos : Stéphane Hervé

www.nooneisinnocent.net
« Propaganda » – Verycords


No One au Stade de France © Stéphane Hervé

Première partie d’AC/DC au Stade de France, mai 2015…

Comment s’est passé votre rencontre avec les musiciens d’AC/DC ?
On n’a pas pu les approcher du tout. Les mecs, quand ils sortent de scène après plus de deux heures, ils rejoignent de la famille ou des gens très proches et ils rentrent se coucher…

Vous avez quand même pu voir le concert ?
Oui, j’ai trouvé le show énorme. Angus Young est vraiment un ovni dans la musique. Ce mec parle avec sa guitare, il arrive à électriser un stade simplement en posant sa main sur son oreille. Et le stade lui répond avec un bruit énormissime. Je trouve cela incroyable. C’est un mec d’une discrétion absolue, mais une fois sur scène, avec son petit costume et sa cravate, c’est le seul mec au monde qui arrive à électriser une foule de cette façon.

Après tant d’années, il pourrait peut-être changer de costume, non ?
À sa place, j’aurais le même costume ! Il est là pour jouer du rock’n’roll, et il est bien dans ses baskets avec son short ! C’est comme ça que l’on a envie de le voir. C’est sa sœur qui lui a dit, à l’âge de 13 ou 14 ans, que ça lui allait bien de monter sur scène comme ça. Et puis AC/DC, c’est une imagerie de sexe et de rock’n’roll. C’est un grand groupe.

Que représente pour vous le fait d’ouvrir pour AC/DC ?
Faire la première partie de ces deux soirées avec eux, c’était un rêve de gosse. Je fais partie des kids qui, adolescents, prenaient une raquette de tennis et faisait des solos de guitare devant un miroir. Plusieurs années après, se trouver sur une scène avec AC/DC, c’est vraiment un rêve qui se réalise ! »


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