à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent
Hedi Slimane

Extase et Essence Poétique du Rock’n’Roll

Un univers, une vision d’un morceau du monde – fantasmé aussi bien que réel, l’un nourrissant l’autre – qu’il a choisi comme sien, auquel il voue un amour infini et dont il dévoile, tel un magicien au cœur pur déroulant un ciel parfaitement étoilé, les innombrables sortilèges de beauté et d’errances magnifiques.
Un artiste qui, depuis toujours, mêle mode et photographie : Hedi Slimane, dont la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent présente jusqu’au mois de janvier l’exposition « Sonic », l’inventaire aussi intense qu’intemporel de quinze ans d’archives musicales, de Londres à New York.

Découvert au coeur des 90’s par Pierre Bergé, qui le nomme directeur des collections chez Yves Saint Laurent en 1996, Hedi Slimane prend la direction artistique de Dior Homme de 2000 à 2007 et invente un vestiaire androgyne et longiligne, inspiré de la scène rock anglaise émergente de l’époque. Il habille David Bowie, les Libertines, Franz Ferdinand, The Kills, Mick Jagger, Beck, Jack White aussi bien que des artistes underground ou d’avant-garde. Après cinq ans consacrés uniquement à la photographie, il retrouve la maison Yves Saint Laurent – qu’il rebaptise Saint Laurent Paris d’après une idée originale de son fondateur – en tant que directeur de la Création et de l’Image.

Hedi SlimaneAprès avoir reçu à l’âge de onze ans son premier appareil photo, il ne cessera jamais de s’exprimer par ce biais. « J’ai toujours pris des photos, un peu comme d’autres prennent des notes ou tiennent un journal » déclare-t-il en 2003 à Ingrid Sischy, alors rédactrice en chef du magazine L’Interview fondé par Andy Warhol.
Si son univers peut évoquer une tendre nostalgie pour l’âge le plus flamboyant et excentrique du rock’n’roll, Hedi Slimane se distingue en même temps par son caractère toujours précurseur, créant ainsi depuis ses débuts un lien permanent entre l’avant-garde et les références à l’histoire du rock et de la mode, d’ou émanent la force singulière de ses images comme de ses créations. Ainsi, il crée ses propres vêtements dès l’âge de seize ans, puis étudie l’histoire de l’art à l’École du Louvre et réalise des séries de photos de mode avec des modèles trouvés dans la rue, préfigurant l’actuel street casting. En 2006, il publie son « journal photographique » sous forme de blog, bien avant l’avènement de ce mode d’expression.

http://www.hedislimane.com/diary/

SONIC…

Ce n’est pas un hasard de retrouver, dès le début de l’exposition, un triptyque composé des photographies de Courtney Love en voile de mariée, de Frances Bean Cobain en cape et bottes noires et d’une croix ornée d’une rose en mémoire de Kurt : il est question, en pénétrant dans les murs de la Fondation, d’extase, de divin, d’abandons délicieux, de sensualité, de tendresse, d’amour, de gravité parfois, de mythes et de vérités éternelles, belles à en pleurer de joie.

Hedi SlimaneLes héros et les héroïnes d’Hedi Slimane ont des marques de soutien-gorge sur la peau dénudée, on voit les pores et les plis de leur peau, leurs poils et leurs sourires extatiques autant que leurs cernes. Et pourtant, tout au contraire d’enlaidir ou de présenter sous un jour défavorable les imperfections de ceux qu’il photographie, il en restitue toute la complexité, la fragilité, la force et la grâce, renouvelant à chaque visage – comme le fît Diana Vreeland avec Lauren Hutton, Barbra Streisand, Penelope Tree ou Cher dans les années 60 – les standards de beauté et de ce qui est désirable.

Des rock stars planétaires ou underground, on voit aussi les appartements, les vêtements choisis avec soin, des sequins, de la dentelle et de la résille, des chapeaux d’une élégance à tomber, des chemises et des pantalons ajustés, des robes et des T-shirts déchirés, des bijoux et des symboles tracés au feutre ou au rouge à lèvres le temps d’un concert.

« Nous aimions toutes les deux le café noir, les nuisettes noires et le crayon noir pour les yeux. Nous comprenions l’impact du « bon » pull en cashmere, d’un pantalon capri en soie et d’une seule rangée de perles – même si nous n’en portions jamais » écrit Patti Smith dans le livre de photographies de son amie Judy Linn « Patti Smith 1969-1976 ». Johnny Thunders, dans l’ouvrage « Idols » de Gilles Larrain, pose avec un petit bouquet de fleurs en tissu épinglé sur le cœur. Jeffrey Lee Pierce rêve enveloppé dans son manteau de marin, immortalisé par Richard Dumas. Les boots noires qui claquent et l’ultra-mini-jupe façon Jane de la Jungle de Niagara, chanteuse de Destroy All Monsters, dans l’œil de Sue Rynski.
La mode et le rock’n’roll. Évidemment. Intimement, émotionnellement liés.

http://www.hedislimane.com/

Hedi SlimaneUne dizaine d’ouvrages déjà cultes publiés, dont « Stage », «Anthology of a Decade 2000-2010 », « Rock Diary », « London, Birth of a Cult » et de nombreuses expositions à travers le monde ainsi que les campagnes qu’il réalise lui-même pour Saint Laurent en mettant en scène des icônes telles que Marilyn Manson, Kim Gordon, Marianne Faithfull ou Courtney Love témoignent de l’attachement viscéral de l’artiste au monde du rock’n’roll et de son éblouissement d’une pureté intacte pour ses protagonistes et leur style de vie. Tout comme Robert Mapplethorpe en son temps, qui mit sa maîtrise technique et son sens de la composition et de l’élégance au service d’un monde interlope qu’il se sentait une vocation impérieuse de représenter, Hedi Slimane capture en noir et blanc l’essence du rock’n’roll et la beauté d’un royaume paradisiaque pour ceux qui sentent que là est leur seule place.

Photographier la scène actuelle, ses vétérans, ses nouvelles étoiles, ses pirates underground, ses reines, ses ensorceleuses et ses princesses, et parvenir à susciter l’émotion et l’excitation que l’on imagine avoir été celles ressenties lors de la découverte du rock anglais et américain lorsqu’il déferla sur la France et inspira pour la première fois toute une génération d’artistes, relève d’un processus miraculeux. « Les modes passent et le style est éternel » disait Yves Saint Laurent. Les photographies présentées, intemporelles, résonnent comme des accords de guitare venus des racines du rock’n’roll et du sang éternel de la jeunesse, qui ne cesserait jamais de donner ce grand frisson électrique, addictif jusqu’à la mort.

« No age », « California dreamin’ », « Thank you come back again », « L’art est la solution du chaos », « The last of the true romantic fantasist » peut-on lire sur un pan de mur, une guitare ou un dos tatoué. Indications de route à l’usage du visiteur en quête d’une escapade au royaume des rockers pour certains. Signes immédiatement évidents de reconnaissance d’une appartenance pour d’autres.

Texte : France de Griessen
Photos : Hedi Slimane

Hedi Slimane « Sonic »
Exposition du 18 septembre 2014 au 11 janvier 2015
Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent
3 rue Léonce Reynaud, 75116 Paris
Tél.: 01 44 31 64 31
Ouverts du mardi au dimanche
de 11h à 18h (dernière entrée à 17h30)

http://www.fondation-pb-ysl.net/fr/Hedi-Slimane-Sonic-727.html

Hedi Slimane est représenté par la Galerie Almine Rech.

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