L’internationale pop
49 Swimming Pools © Julien Bourgeois

Présent depuis plus de vingt ans dans le paysage rock hexagonal côté journalisme, Emmanuel Tellier est depuis plus longtemps encore présent sur le même terrain mais côté groupes. Les noms de Chelsea, Melville et même du plus confidentiel La Guardia évoqueront certainement des souvenirs enchanteurs aux amoureux d’une pop qui est née de ce côté de la Manche et de l’Atlantique, mais avec tout l’ADN d’un songwriting à l’anglo-saxonne. Depuis 2009, c’est au sein de 49 Swimming Pools qu’il officie, accompagné de son fidèle compagnon de route musicale Étienne Dutin ainsi que de Fabien Tessier et de Samuel Léger, nouvelle recrue. Une formation qui reste fidèle à ses orientations pop élégante en les projetant dans des dimensions cinématographiques et rêveuse. « Songs of popular appeal » en est le nouveau songe éveillé…

Depuis l’arrivée de Samuel Léger, vous avez considérablement développé l’aspect vocal dans vos morceaux, en travaillant vraiment sur les harmonies, parfois à quatre. Est-ce quelque chose que vous aviez particulièrement envie de développer dans votre musique et qui vous a poussés à trouver un quatrième membre ?

Emmanuel Tellier : Ça s’est passé de manière plus empirique que ça. À l’origine, 49 Swimming Pools était une expérience de studio, à deux. Fabien m’avait invité quelques jours dans son studio, en Touraine. Je n’avais plus fait grand-chose depuis quelques années et l’album avec La Guardia, mais j’avais des chansons que Fabien connaissait et trouvait prometteuses. En studio, elles ont pris forme assez vite, moi au piano et au chant, et Fabien s’improvisant batteur et bassiste. Ensuite, Étienne (ex-Chelsea, ex-Melville) est passé enregistrer des guitares, et spontanément, sans y réfléchir, nous étions devenus un trio… Ainsi est sorti le premier album, presque un enfant né par surprise. Puis le second, « Zimbo », une création déjà plus ambitieuse et aussi plus consciente. Samuel nous a vus en concert et a beaucoup aimé. Sur scène, en trio, il n’y avait pas de basse. C’était d’ailleurs assez fort et original, cette structure batterie-piano-guitare, ça créait des vides, des espaces que l’on entend rarement, et chacun sait à quel point les silences et les vides sont importants en musique… Samuel venant compléter notre son et renforcer les fréquences graves, cela m’a retiré un peu de pression au piano, et ça m’a aussi donné envie d’investir avec plus de souffle et d’idées mélodiques l’univers des aigus. Mes lignes de chant ont commencé à monter davantage, et avec elles, en soutien, ces chœurs et ces harmonies que nous aimons beaucoup. Samuel étant un très bon chanteur, il nous a vraiment servi de guide dans ce travail.

Cela a-t-il modifié votre façon même de composer ?

Oui, du coup, pour « Songs of popular appeal », j’en ai vraiment tenu compte. Pas comme une stratégie réfléchie, mais en tout cas en ayant en tête que désormais, « c’était possible ». Par exemple, la montée vocale sur plus d’un octave à la fin du refrain de « All metal and glass, this city stands », je n’aurais pas osé la tenter auparavant.
Aujourd’hui, et notamment sur scène, je trouve que l’on a gagné une épaisseur vraiment intéressante grâce à ces voix mélangées. C’est quelque chose que peu de groupes, en France ou ailleurs, prennent vraiment le temps de travailler et d’affiner ; et c’est dommage, car quatre musiciens qui chantent, ça donne un souffle de vie assez unique.

L’inspiration musicale de 49 Swimming Pools, comme celle de Chelsea et de Melville – malgré leurs différences respectives -, a été essentiellement anglaise, sauf sur votre précédent album « The violent life and death of Tim Lester Zimbo » qui était plus influencé par l’Amérique. Cette fois, vous semblez revenir à un son plus anglais…

Il me semble que cette esthétique-là, disons cette manière de pop-rock totalement tourné vers la vie, vers la lumière – de la même manière que, pour moi, les Smiths, New Order et les Pale Fountains l’étaient -, abolit un peu les frontières, ou les dépasse. À un moment, cela devient « plus qu’anglais », c’est « plus qu’américain », c’est même « plus qu’anglo-saxon » : ça pénètre une espèce d’espace international (comme quand on sort des eaux territoriales d’un état) où il fait bon vivre et chanter, quel que soit le nom du pays qui figure sur ton passeport. Les Pale Fountains étaient de Liverpool, mais ils rêvaient de pop brésilienne. New Order est né à Manchester, mais ils étaient obsédés par le son de Detroit et Chicago. Morrissey est à la fois l’archétype de l’anglais dandy-frustré-intello-casse-pieds, mais il aurait aimé être irlandais et vivre des choses un peu folles, comme son idole Oscar Wilde…
En 2014, c’est encore plus naturel, simple et évident de se sentir apatride, et très à l’aise, très en paix dans cet état de voyage permanent, les pieds dans un pays mais la tête et l’âme ailleurs dans le monde. Internet n’a fait que multiplier à l’infini ce que je vivais déjà à travers les disques et les livres : je vis à Paris, le reste du groupe entre la Touraine et La Rochelle, mais avant tout, nous vivons sur une planète où les connexions sont immédiates et sans limite, où on peut voir les séries américaines le jour où elles sortent, et lire tout ce que l’on veut en langue anglaise si on le souhaite. Quand j’écris les chansons, j’oublie totalement que je suis français, ça disparaît entièrement. Pour autant, je sais très bien que je ne suis ni anglais ni américain. Mais comme beaucoup de citoyens néerlandais, norvégiens ou suédois (pour ne citer qu’eux), j’ai un peu le sentiment d’habiter un continent inconnu, une île imaginaire qui naviguerait entre la vieille Europe et ces deux grandes terres de musique que sont la Grande-Bretagne et l’Amérique du Nord.

49 Swimming Pools © Julien Bourgeois

49 Swimming Pools (comme Chelsea) a en effet finalement peu en commun avec la « scène française chantant en anglais » ; il n’y a réellement rien de « français » dans votre musique (jusqu’à l’accent parfait !). On pourrait presque dire que 49 SP est un groupe anglais (ou américain) installé en France ! Comment vois-tu cela ?

Oui, et c’est un peu ce que j’essayais de décrire précédemment, ce caractère apatride que je ne vis pas comme une gêne ou une frustration, mais comme un état de fait, et parfois même une chance. Il y a des tas de choses que j’aime chez nous, mais très peu en musique. Alors je pioche à droite à gauche, et en particulier dans les pays anglo-saxons dès que j’ai envie d’écouter de la musique qui me touche, ou de lire un roman qui me fasse voyager. Après, cette très bonne question en pose une autre : aurions-nous davantage de reconnaissance si nous étions vraiment anglais ou américains ? Il m’arrive de le penser, oui. Avec le même disque, très exactement, le même groupe, la même attitude, les mêmes concerts très vivants, mais un passeport GB ou US, nous serions peut-être mieux inscrits dans le paysage. L’étiquette « rock français », même quand tu n’as rien de français, reste un frein relatif – même si les mentalités changent peu à peu.

« Songs of popular appeal » : doit-on voir de l’ironie dans ce titre, pour une musique qui au fond ne sera jamais « populaire » au sens commercial du terme, ou bien le prendre comme le reflet d’une musique qui se veut simplement « pop » au sens le plus noble ?

J’ai trouvé le titre sur une vieille partition achetée dans une brocante aux Etats-Unis, et ça a fait tilt. On était en train de terminer l’album, ça semblait parfait. À la fois un peu boutade, oui, mais aussi assez pertinent quant au caractère volontairement très pop – comme populaire – du disque. On ne dit pas que nos chansons sont populaires, ou vont l’être, ou prétendent l’être, ou ont pour objectif premier de l’être. On dit seulement : « Tiens, elles pourraient l’être. Elles ne s’interdisent pas de l’être, elles ne sont pas snobs ou bêtement élitistes ». Tous les quatre, on a aimé des tas de hits, des pop songs populaires bien fichues, comme il y en avait par exemple dans les années 80 (de Talk Talk à Frankie Goes to Hollywood en passant par Fine Young Cannibals et même Rita Mitsouko). Des chansons ovni, et au fond irrésistibles, comme il y en avait à cette époque, davantage qu’aujourd’hui où tout est affreusement formaté.

Si la majorité de vos morceaux sont bien personnels, un en particulier, « I’m the driver », semble être un hommage à The Auteurs, tant il semble avoir été fait « à la manière de », y compris dans le chant. Était-ce voulu ?

Non, mais on me l’a déjà dit quatre ou cinq fois, donc il y a de toute évidence du vrai là-dedans, sans que j’en aie eu conscience… En l’écrivant – directement en studio, comme ça arrive assez souvent dans nos bonnes périodes -, je pensais plus à Eels. Je me disais même : « Mince, ça fait un peu trop Eels ! »
De manière générale, je considère avoir toujours eu la chance de savoir et pouvoir mettre très à distance mes goûts d’auditeur. Quand on est en studio, et dans les longues périodes d’écriture qui précèdent, je n’écoute plus du tout de musique, à part des choses comme Ethel Waters… Je me ferme à tout ce qui est musical. En même temps que je m’ouvre à fond au cinéma, à la photographie…
Alors du coup, quand je réalise qu’un titre ou un passage de titre (comme ici « I’m the driver ») signale une filiation un peu visible, je m’en fais un peu le reproche. Pan sur les doigts.
L’autre jour, on bossait un nouveau plan et je me suis mis à chantonner trois mots inconsciemment tirés d’une chanson de Jazz Butcher. Heureusement, Étienne était là et m’a dit : « Gaffe, ça, c’est du Jazz Butcher ! ».

Emmanuel et Étienne, vous avez partagé les aventures Chelsea et Melville : 49 Swimming Pools a aujourd’hui atteint une plus longue longévité que les deux. Doit-on en déduire que cette formation vous semble partie pour durer ?

Oui, d’autant que nous n’avons jamais été aussi productifs (j’ai plus de vingt chansons d’avance) et plein d’idées pour la suite. Le fait que Fabien travaille dans son propre studio est aussi une chance extraordinaire.

En effet, avec 49 Swimming Pools, vous êtes entièrement autonomes : vous avez votre propre studio d’enregistrement, vos propres label et structure d’édition, vous organisez vous-mêmes vos tournées… Cela vous garantit évidemment une totale liberté artistique, mais y voyez-vous malgré tout quelques désavantages, comme peut-être une plus grande difficulté à se faire connaître et entendre ?

Oui, on vit un peu à l’écart du « business », comme on dit (même le petit business indie). Être autonomes, c’est aussi être un peu… à part. Est-ce que l’album circulera et nous mettra davantage dans la lumière ? On va voir…

Après un copieux double album, vous êtes revenus à un format simple, mais avec en revanche un son qui s’est bien étoffé, qui s’est enrichi, notamment grâce à l’arrivée de Samuel. Comment avez-vous entamé l’écriture de ce troisième album, quelle était la ligne directrice que vous aviez en tête ?

Premièrement, que toutes les chansons soient fortes. Pas de temps mort, pas de pause. Deuxièmement, que l’on sente de la vie qui bouillonne, comme un cœur qui bat, qui bat fort. Ça passe par des mélodies, par des prises de chant très assumées, par un côté collectif archi-présent et très « live ». À ce stade de nos vies, j’ai l’impression que l’on avait tous les quatre envie de cette immédiateté. Du genre : « La vie est trop courte pour se prendre la tête. Faisons ce que nous savons faire : des chansons. En artisans ! ».

Bien que vous ayez votre propre studio, cet album a été enregistré entre Reims, La Rochelle et Berlin. Pourquoi ces choix ? Avez-vous travaillé avec des producteurs particuliers ?

En fait, c’est Fabien qui a tout produit, dans chacun des endroits où nous passions, sauf à Berlin où ça s’est fait en collaboration entre lui et Robin, notre ingé-son en concert. Nous voulions nous balader, sortir du studio de Fabien, qu’il connaît par cœur. On voulait prendre ce petit risque, qui s’est avéré payant, de sortir de nos habitudes et d’un certain confort. Les deux titres de La Rochelle, « Mary Queen of Scots » et « I eat your fire », ont carrément été enregistrés sur la scène de La Sirène, au cours d’une résidence de travail pour des concerts. On ne peut pas faire plus « live » que ça… Un an plus tôt, les cinq chansons « berlinoises » avaient été enregistrées dans des conditions diamétralement inverses : une grande pièce en bois, très peu éclairée, archi calme (en fait un ancien cinéma côté Berlin-Est). On voulait ces mélanges de lieux et d’ambiances, mais quand même réunir le tout en un album cohérent, et je crois que c’est le cas.

Vous avez un projet d’album-concept qui est déjà prévu pour l’année prochaine : peut-on en savoir plus ?

Pas trop non… Sauf que ce sera le récit d’une histoire quasi-centenaire, une histoire vraie, et assez dingue, sur laquelle nous avons enquêté, sur place, aux États-Unis.

Il sera apparemment précédé d’une période de tournée et d’enregistrement aux États- Unis… un vieux rêve qui se réalise ?

Un vieux rêve, un jeune rêve, un rêve tout court. Ce projet va avoir une dimension musicale, littéraire, visuelle aussi. C’est à la fois très ambitieux – et beaucoup de travail – mais aussi archi simple et évident. Quand l’envie est là, tellement forte, elle devient besoin… Et quand on a besoin de le faire… on le fait !

www.49swimmingpools.com

Texte : Jessica Boucher-Rétif
Photos : Julien Bourgeois


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