RETOUR SUR UNE POLÉMIQUE
Bertand Cantat

Angélisme fanatique ou amnésique chez les uns, mutisme gêné ou haine chez les autres… La remontée sur scène de l’ex-chanteur de Noir Désir ne laisse pas indifférent. Un débat insoluble où s’opposent maladroitement passion et subjectivité. Résumé.

Noir Désir, c’est avant tout une ville (Bordeaux) et une scène (rock) qui en portent les marques. Trente ans de carrière, neuf albums (dont deux lives et un de remixes), cinq Victoires de la musique, des engagements politiques… et une histoire qui a commencé au lycée. De quoi laisser quelques traces et redéfinir les angles d’un territoire qui restait alors en jachère. Puis, le choc : la condamnation de Bertrand Cantat pour l’homicide de sa compagne, Marie Trintignant, en 2003. Huit ans de réclusion sont requis. Le chanteur obtient d’une liberté conditionnelle en 2007 et publie notamment un titre inédit l’année suivante (« Gagnant / Perdant », enregistré avec deux membres du groupe Eiffel et Serge Teyssot-Gay, guitariste de Noir Désir) qui se solde finalement, en novembre 2010, par la dissolution du groupe. Raisons invoquées par le guitariste : des « désaccords émotionnels, humains et musicaux ».
En parallèle, Bertrand Cantat a multiplié les apparitions par à-coups : participation à des albums (Alain Bashung, Brigitte Fontaine, Amadou & Mariam, Shaka Ponk…) ou encore à la bande originale du spectacle Le cycle des femmes : trois histoires de Sophocle de Wajdi Mouawad. Devant les protestations liées à la présence de l’artiste dans ce dernier, Bertrand Cantat s’était de lui-même retiré du casting de la représentation prévue à Avignon en juillet 2011. Il n’a pas non plus pu être présent à celles de Montréal et Ottawa, le chanteur y étant interdit de territoire en vertu de la loi canadienne et se retrouvant, malgré lui, au centre des débats en pleines élections générales du pays. Suite à l’annulation complète du spectacle le 5 mai 2011 par l’Institut de la Culture de Barcelone, le Rocher de Palmer à Cenon (près de Bordeaux) invite la compagnie à venir créer, pour la première fois, le spectacle dans sa distribution originelle. Opération réitérée notamment à Namur (Belgique) et Maubeuge (Nord-Pas-de-Calais).
Rentrée 2013, le chanteur présente son nouveau projet : Détroit. Un duo formé avec le bassiste Pascal Humbert (Passion Fodder, 16 Horsepower…), collaborateur de longue date. Depuis la sortie de l’album, la formation a entamé une grosse tournée : Cigale, Printemps de Bourges, Francofolies, Eurockéennes, Vieilles Charrues… À l’automne, après un retour à L’Olympia, elle fera la tournée des Zénith.

CAS DE CONSCIENCE
Traiter le « cas Cantat » est une entreprise délicate. En particulier lorsqu’il s’agit de n’omettre aucune question dans un postulat qui mêle l’intime à la philosophie. Tout d’abord parce que beaucoup d’interrogations restent sans réponse. Ensuite, parce ce que son propre amour / désamour face à la musique de Noir Désir peut malmener l’objectivité. Enfin, parce que le dilemme interroge notre propre système de valeurs. D’où la passion au cœur des échanges…
Prenons du recul. En premier lieu, et sans rien retirer de l’ampleur de l’acte, devrait être pris en compte le principe de réparation : croit-on au principe de « payer sa dette » ? Soit le dispositif carcéral comme tentative de répression d’une faute, puis sa réhabilitation en guise de conclusion… Si le débat autour de la peine de mort est plus complexe, il interroge tout de même ce principe : le caractère de l’Homme est-il irrémédiable ? Ou, plus concrètement : si les actes le sont, peut-on tout de même changer et être libéré ? Le regard porté sur Bertrand Cantat doit tenir compte de cette donnée. Aux premiers qui se bouchent le nez, nul jugement n’est à porter. C’est leur conception. Et en toute cohérence, elle se doit d’être appliquée de manière équitable aux chanteurs Cheb Mami (cinq ans de prison ferme pour tentative d’avortement forcé), Chris Brown (un an pour violence conjugale), Joey Starr (six mois pour le même motif) ou 50 Cent (en cours)… Voire l’ensemble des productions de Phil Spector (The Ronettes, Righteous Brothers, The Beatles, Leonard Cohen, The Ramones…), condamné à dix-neuf ans de prison pour homicide. La liste peut être longue.

DétroitICONOGRAPHIE
Aux autres qui dissocient l’œuvre des agissements de l’auteur, reconnaissons que, avec une communication réduite à son minimum et une impossibilité d’évoquer l’affaire (en vertu de la Loi Perben II), la condamnation de Cantat ne constitua pas un argument marketing. Cela en fut pourtant un pour les membres du gangsta rap (mouvement hip-hop US des 90’s), dont les protagonistes revendiquaient leur passé au sein de gangs… Surtout que l’ex-Noir Désir est désormais autorisé à évoquer les circonstances de sa condamnation (ce qu’il fit sobrement dans Les Inrockuptibles en octobre 2013).
Malgré la prise d’âge et les années en plus, fallait-il pour autant apparaître doloriste, les yeux bouffis, le cheveu en bataille et les lèvres en berne dans son premier clip Droit dans le soleil ? Sans doute, oui, est-il condamné à cette posture – s’autorisant malgré tout quelques sourires sur scène -, connaissant trop l’emballement médiatique que pourrait causer la mauvaise interprétation d’un rictus en coin de bouche, voire d’un air heureux… Est-ce qu’une transformation physique plus appuyée (barbe, crâne rasé…) aurait pu marquer davantage la pénitence tant attendue ? Difficile d’en connaître l’impact, même si nous savons que l’image influence notre approche de la musique.

RECYCLAGE ?
Mais, au-delà de l’acte commis par Bertrand Cantat, une partie du public évoque également un tout autre malaise : celui de voir dans Détroit les images subliminales d’un Noir Désir aux cendres encore fumantes. En effet, alors que – sur le papier – la promesse artistique était celle d’un duo, les concerts voient apparaître une attaque en pointe (chanteur mis en avant) avec un total de cinq musiciens. Conséquence de l’humilité de Pascal Humbert ? Tentative de récupération de l’élan nostalgique ? Choix imposé par le label ? Simple contrainte technique liée à la capacité des salles ? La dernière piste semble privilégiée. Dans une interview, le duo indiquait ne pas vouloir être « comparé avec les expériences précédentes », mais « ne rien s’interdire (…) ». Que le show devait être à l’origine moins « conséquent », mais le nombre de dates programmées et la taille des salles les avaient invités à opter pour un set « plus en adéquation avec l’attente ». D’où les emprunts réguliers dans le répertoire du groupe bordelais, ajoutant à la confusion.
En particulier quand retentit le single Tostaky, étendard des premiers combats et en décalage avec le nouveau répertoire… Troublant. Que dire alors de la nouvelle résonance du dernier couplet : « Bien reçu tous les messages / Ils disent qu’ils ont compris / Qu’il n’y a plus le choix / Que l’esprit qui souffle / Guidera leurs pas / Qu’arrivent les derniers temps où / Nous pourrons parler / Alors soyons désinvoltes / N’ayons l’air de rien » ?
Difficile de croire au hasard de la part d’un chanteur habitué des métaphores cachées et secondes lectures. D’autant plus d’un homme qui choisit pour renaissance le nom Détroit, un bras de mer contenu dans un étau de terre. Un lieu de courants violents, en prise avec les marées. Une zone de confluence débouchant sur une libération (d’eau) plus conséquente.

VALEURS
En amont de la libération de l’artiste, le magazine Le Point affirmait que Noir Désir avait signé, le 7 septembre 2005, une prolongation de son contrat avec le label Barclay pour deux disques supplémentaires. Le précédent accord, datant de février 1996, portait sur trois sorties. Deux seulement avaient été honorées : 666.667 Club (1996) et Des visages des figures (2001). À l’époque, le directeur général de Barclay, Olivier Caillart, s’était exprimé : « L’usage veut que l’on renégocie avant la fin complète du contrat. J’ai souhaité le faire quand Bertrand est revenu en France. C’était un acte de foi dans le groupe qui ne les oblige en rien. » Un document pourtant loin d’être anecdotique, faisant office de contrat de travail dans le cadre de la demande de libération conditionnelle de Bertrand Cantat.
Reste-t-il donc une obligation contractuelle, des suites de la rupture de Noir Désir ? Le doute est permis. Bertrand Cantat qui, lors de la cérémonie des Victoires de la musique 2002, avait fustigé sur scène le président de Vivendi Universal (Jean-Marie Messier), distributeur et producteur de Noir Désir, a sorti Horizons chez… Barclay, propriété d’Universal Music. Idem, et en toute logique, pour la web TV Off.tv (filiale de la major) qui enregistre sa première session vidéo officielle. Pourtant, on imagine sans mal, étant donné la communauté de fans, que le chanteur aurait pu aisément se lancer dans le financement participatif… Il serait donc plausible de croire à une dette humaine et juridique – sans qu’aucune preuve ne l’atteste, son chef de produit ayant refusé de s’exprimer – plutôt qu’une soudaine soumission idéologique. En témoigne la participation de l’artiste lors du rassemblement de José Bové, tête de liste EELV aux élections européennes, le 17 mai dernier à Bordeaux. Ou, dans sa reprise sur scène de Un jour en France, l’actualisation des chiffres du FN dans l’Hexagone : « Et quelques fascisants autour de… 25% » (« 15% » dans les paroles initiales). Le corps est, certes, cabossé, mais les idéaux semblent toujours intacts.

Détroit © Pierre Wetzel

Malgré la présence de Détroit dans les principaux festivals de l’été, le chanteur affirme que le succès n’était pas « prémédité » (60 000 albums vendus dans les quatre premières semaines et une 2e place dans le top album France entre Stromae et Daho), qu’il fut une « vraie surprise » et envisagé « sans crainte », et qu’aucune disposition particulière n’avait été prise contre d’éventuels protestataires. « C’est beaucoup plus virtuel ou médiatique qu’autre chose. On n’a jamais eu peur de la rue. (…) L’accueil a toujours été bon. (…) C’est toujours cette dichotomie entre le ressenti du public et les réactions politiques / médiatiques a posteriori », livre Bertrand sur France Bleu Gironde.
Tout juste savons-nous que l’ambiance en coulisses est « bon enfant », qu’il n’a officiellement été noté aucun incident et qu’a été expurgée du set la reprise de Léo Ferré présent sur l’album (« Avec le temps, va, tout s’en va / On oublie le visage et l’on oublie la voix / Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller »). On peut comprendre… Télérama prétend même que la date de sortie du disque a été avancée d’une semaine ; prévue initialement pour accrocher les préachats de Noël, sa sortie le 25 novembre – date de la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes – faisait effectivement désordre.

POLÉMIQUE SUR UN RETOUR
Le sujet est incontestablement au centre des discussions entre confrères et au sein des rédactions. Comme un second procès… mais médiatique. Il y a les très sceptiques (Télérama, Le Figaro, Le Point), les modérés (Le Monde, RFI, France Info), les enthousiastes (Le Parisien, Rock’n’Folk) et les intimes (Les Inrockuptibles, Sud Ouest, France Bleu Gironde). Un débat où s’opposent fond et forme, dépassant parfois la simple musique ou l’homme, et se prolongeant davantage en off que dans les colonnes. D’autant qu’un livre (Bertrand Cantat – Marie Trintignant : l’amour à mort, Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard, éd. Archipel, 2013) relance la polémique en reproduisant des messages de la première femme du chanteur, Krisztina Rády, évoquant sur le répondeur téléphonique de ses parents « la violence de son compagnon » et la peur de « mourir sous ses coups ». Programmatrice du festival Sziget (Hongrie), mère des deux enfants de Bertrand Cantat et soutien indéfectible lors de son procès pour homicide (jusqu’à une reformation du couple post-condamnation), elle a mis fin à ses jours le 10 janvier 2010. La responsabilité du chanteur dans ce suicide, alors sous contrôle judiciaire et présent sur les lieux, n’a pas été démontrée. À ce jour, aucun membre de l’entourage (même en témoignant sous X) n’a fait état à la justice d’un climat de violences physiques ou psychologiques l’ayant conduit à cet acte. Idem côté François Saubadu (ex-compagnon de Krisztina Rády), qui avait menacé de le faire en août 2013 dans une interview à VSD, et qui s’est finalement rétracté avant d’être lui-même accusé en diffamation par Bertrand Cantat.
En avril dernier, l’association Femme Libre a porté plainte en retour pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Nous ne savons pas encore si celle-ci aboutira à une réouverture du dossier.

Quelle que soit l’opinion de chacun, spectateurs comme journalistes, nul ne peut nier le magnétisme encore intact de l’auteur, sa voix caractéristique et la place atypique (et non remplacée) qu’il occupe au sein de la scène française. À ceux qui semblaient lui préférer un retour à la vie civile, et donc à l’anonymat, Bertrand Cantat – qui n’a pas souhaité donné suite à nos sollicitations – concluait auprès de Rock’n’Folk : « La musique a toujours été là. (…) Si on n’avait pas tenté de m’en empêcher (de revenir, ndlr), il est probable que j’aurais arrêté de moi-même… »

À l’heure d’imprimer ce numéro, nous apprenions justement – par le biais de la Fnac – la sortie d’un album live pour fin juin, En concert, contenant des morceaux de l’album Horizons ainsi que des reprises de Noir Désir. CQFD ?

Texte : Samuel Degasne
Photos : Pierre Wetzel, au Krakatoa (33)
www.detroit-music.com

 

ILS ONT DIT…

Franz-Olivier Giesbert« Indécence, ignominie, on ne trouve pas les mots. La dignité aurait imposé le silence mais apparemment, Bertrand Cantat ne l’a pas retrouvée après son crime de 2003. (…) L’histoire d’un assassin narcissique, as de l’auto-apitoiement, qui a toujours été dans le camp du bien et qui continue à s’aimer, sous le regard énamouré de ses fans. (…) Bertrand Cantat bénéficie d’une incroyable mansuétude. C’est normal. Il a la carte, comme on dit. La carte des bien-pensants. La carte de ceux à qui il faudrait toujours tout pardonner, même l’indécente instrumentalisation de cette tragédie. »
Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point, dans une tribune du 23 octobre 2013.

 

Christophe Crénel« Je trouve l’album bon. Pour moi, Cantat a purgé sa peine et ce serait bien qu’on le lâche un peu. Il a le droit de jouer la musique qu’il veut et les allusions à son passé carcéral dans ses chansons restent (heureusement) allégoriques. (…) L’électricité autour des concerts de Détroit ne me semble pas toujours très saine. À se demander si les gens y vont pour écouter de la musique ou pour participer à une messe où l’on pourrait jouer à se faire peur à la frontière du bien et du mal. »
Christophe Crénel, animateur Le Mouv’.

 

Catherine Ceylac« Auriez-vous le désir d’applaudir un homme qui a fait subir des violences à une femme jusqu’à la tuer ? A priori, non ! À moins que vous ne soyez élevés à l’école du pardon. (…) J’entends déjà ses défenseurs : « Il a payé sa dette envers la société ». Mais a-t-il payé sa dette envers les fils, les parents, les amis de Marie Trintignant ? (…) Qu’il vive libre, n’est pas le problème, qu’il vive dans la lumière est indécent. Il a choisi le noir, le désir, qu’il y reste. »
Catherine Ceylac, journaliste France 2, en préambule de l’émission Thé ou Café du 5 octobre 2013.

 

Jean-Jacques Toux« Nous avons tout d’abord attendu la sortie de l’album avant de nous positionner. Une fois la qualité confirmée (nous n’en doutions pas, étant donné l’artiste), nous en avons très rapidement parlé en interne et sommes tombés d’accord. Pour nous, le projet mérite d’être sur la grande scène, à 19h, et s’inscrit en toute cohérence avec le reste du plateau artistique du samedi (dont Shaka Ponk et Arctic Monkeys). Ce sera l’une des plus grosses dates de la tournée. Nous avons annoncé très tôt cette venue et n’avons constaté aucun retour négatif de la part des médias ou du public. »
Jean-Jacques Toux, programmateur du Festival des Vieilles Charrues.

Publié le