PORTRAIT D’UN POÈTE
Daho

Sous les néons bleutés des nightclubs, la figure du marin rencontre Jean Genet, et le désir inassouvi s’exprime au rythme de mélodies pop incandescentes.
Étienne Daho, portrait érotique d’un poète pop…

Années 80. Un énigmatique jeune homme issu de la scène rock rennaise chante des textes poétiques plus sombres qu’il n’y paraît sur des mélodies électro-pop légères autant que tubesques. La proposition est inédite et audacieuse, et suscite pendant plusieurs années une sorte de malentendu, tout en permettant néanmoins à son auteur de rencontrer un très large succès. La France tombe sous le charme d’Étienne Daho. Treize albums studio, cinq albums live, des collaborations avec Lio, Françoise Hardy, Marianne Faithfull, Jacno, Elli Medeiros, Daniel Darc, Bill Pritchard, Jane Birkin, Sylvie Vartan, Lou Doillon, Brigitte Fontaine, Charlotte Gainsbourg pour n’en citer que quelques-unes, ont dessiné à l’artiste une carrière riche et complexe, continuellement émaillée de hits aux thèmes reliant l’interlope et l’underground au grand public.

D’une élégance rare, d’allure comme d’esprit, celui que l’on considère désormais comme une légende la pop française voit son album « La Notte, la Notte… » réédité cette année par Parlophone en version Deluxe, accompagné de nombreux inédits, démos et remixes. Baigné d’érotisme et de sensualité, ce disque annonçait d’ores et déjà les éléments distinctifs, incontournables et récurrents de l’identité d’Étienne Daho.

« La Notte, la Notte… » est sorti en 1984. Quelle a été l’évolution de la perception de l’érotisme tel que vous avez pu le ressentir entre cette époque et aujourd’hui, en France ?
La génération dont je suis issu ne se posait pas de questions, c’était extrêmement libre ; coucher avec quelqu’un avait autant de valeur que donner une poignée de main. En ce moment, c’est très straight, il y a beaucoup de provocation et de sexualisation de l’attitude, mais en même temps, quand il s’agit de coucher, c’est autre chose, tout le monde est angoissé. Tout va de plus en plus vite et on a besoin de toujours plus de consommation car elle repose sur l’idée qu’ailleurs, c’est toujours mieux. Mais en ce qui concerne mes élans, ils n’ont jamais rien eu à voir avec une actualité en particulier, ou ce que me propose la publicité. C’est entre soi et soi.

« Les rues sont pleines de promesses
Mobiles et ombres chinoises
L’air frais claque, se tend
Balaye tes cheveux
J’ai les doigts sur tes t
empes, tu fermes les yeux »

« Promesses »

L’album préfigure déjà du parcours qui sera le vôtre, puisque l’on y trouve des thèmes qui seront repris tout au long de votre discographie. Si l’on s’attache au thème central de l’érotisme, il mène à différentes notions. Par exemple, celle de la légèreté et de l’innocence.
L’érotisme et l’innocence peuvent tout à fait aller ensemble. La plupart des gens de ma génération – une génération très bizarre, coincée entre les valeurs de 68 déçues et le rejet du cynisme sur l’argent et la réussite – et avec qui je suis toujours ami ont en commun cette innocence, le sens de l’insoumission, une certaine liberté de ton, une certaine liberté sexuelle aussi, une curiosité envers les arts et le sens du mélange des différentes disciplines.

« La nuit brille de tous ses feux
Night club, paradis pour ceux
Qui cherchent Dieu sait qui Dieu sait quoi »

« Sortir ce soir »

Une innocence qui vous emmène vers le monde de la nuit, les soirées un peu folles, les night-clubs, les lendemains de fête, fortement évoqués dans les chansons de cet album et dans son titre  : « La Notte, la Notte… ».
Le titre de l’album est un lien entre le film d’Antonioni et ce que je vis à l’époque avec Franck Darcel, Arnold Turboust, Guillaume Israël de Modern Guy, Jacno, Elli et tous nos camarades de l’époque. Rennes était alors une ville un peu folle, pas branchée ni codée, donc très libre. On sortait tous les soirs, on se levait très tard, ça a duré des mois. Ça se finissait souvent à Saint-Lunaire ou à Dinard, on se retrouvait sur la plage pour finir la soirée, et pour y commencer quelque chose. Quelque chose de très fugitif, la beauté du geste…

Dans une démo de « Tombé pour la France » que l’on retrouve parmi les nombreux suppléments de la réédition, vous chantez : « Par chance quand tout va mal, il y a toujours un air qui balance ». La grâce du geste, encore. Et en parlant de grâce, il y a un parallèle avec Daniel Darc : on a l’impression que vous parlez des mêmes soirées, des mêmes expériences, mais avec un point de vue différent…
Daniel et moi, on s’est toujours dit que l’on était les mêmes, et on a d’ailleurs failli faire un album ensemble, à l’époque où j’avais produit son 45 tours « La ville ». Il avait souhaité que je produise son album suivant et m’avait dit : « Sois mon Bowie, je serai ton Iggy ». C’était naturellement très tentant, car c’était deux artistes fondamentaux dans notre construction à tous les deux. Pour revenir au « démon de la danse » (évoqué dans  » Tombé pour la France »), la danse est un langage qui permet de montrer à l’autre qu’il vous plaît. D’ailleurs on voit très bien si les gens sont bons au pieu en les regardant danser, c’est un signe qui ne trompe pas ! Cela m’évoque tout de suite Angelin Preljocaj, qui est pour moi le plus grand chorégraphe. Tous ses spectacles sont d’une sensualité et d’une sexualité folle, très gourmande, flamboyante et généreuse.

Etienne Daho - "La Notte, La Notte"Si l’on part vers un autre aspect du désir qui transpire de « La Notte, la Notte… », on ne peut passer à côté de la mer, la plage, et de l’icône du marin que l’on retrouve sur la pochette réalisée par Pierre et Gilles…
Ce sont eux qui ont eu cette idée. Je portais ce T-shirt marin, ils m’ont vaporisé avec de l’eau, mis leur perroquet sur l’épaule, et la pose était là. Quand j’ai vu l’image, c’était évident. Le petit marin breton, qui arrive de sa Bretagne, avec sa candeur, c’était cet album. Candeur qui est aussi d’une certaine manière un masque, car la légèreté était une réponse à nos anxiétés, à la noirceur de nos âmes. J’ai été biberonné à Syd Barrett et au Velvet Underground, à Iggy, ça laisse des traces !
« Tout ce qui se passé au dehors m’indiffère
Que le monde saute ce n’est pas mon affaire
Dans ces draps bleus traîne encore l’odeur de tes cheveux
Ce bleu infiniment bleu que je trouvais dans tes yeux »

« Le grand sommeil »

Pour vous, la mort est-elle liée à l’érotisme ?

« Le grand sommeil » est une chanson sur le suicide, sur quelqu’un qui se laisse dépérir. La légèreté des arrangements lui donne un côté un peu étrange, paradoxal. C’est quelque chose que j’affectionne beaucoup, écrire des textes très sombres sur une musique légère. La vie et la mort marchent bras-dessus bras-dessous. C’est comme ça.
En ce qui concerne la mort et l’érotisme, la représentation de ce qui peut provoquer l’excitation peut parfois avoir un côté morbide. J’aime beaucoup tous les vêtements du sado-masochisme par exemple. J’avais fait une chanson sur ce thème du lien très ténu entre érotisme et mort qui s’appelle « Les liens d’Eros », que j’avais chanté avec Marianne Faithfull, et pour laquelle je lui ai demandé de lire en introduction un passage de « La Vénus en fourrure » de Sacher-Masoch, qui est son grand-oncle.

« Que vivent les fièvres de la jeunesse, rivières de nos vingt ans, qui galopent folles dans nos veines et ce jusqu’au dernier printemps. Pourvu que jamais rien ne les freine, laves de sueurs et de sang, qui libérées grondent et puis se déchaînent, ces torrents défendus, qui intoxiquent nos insomnies, de leur infectieuse mélancolie »
« Les torrents défendus »

Vos textes sont extrêmement poétiques. Comment est venue cette écriture pour des chansons pop ?
J’ai commencé très vite à écrire. Comme tout adolescent, j’étais fan de Rimbaud, puis j’ai fait des rencontres un peu plus dangereuses avec Genet par exemple… Même si à l’époque je ne comprenais pas tout, j’étais emporté par la force des mots. Entre ça et le Velvet, ça structurait quelque chose chez moi. Ensuite, on le fait passer à travers le filtre de sa propre sensibilité et ça devient « ce que l’on fait », une chose naturelle. Je ne sais pas si c’est poétique, j’écris vraiment comme je le ressens, en essayant surtout que les paroles parlent de la même chose que la suite d’accords que j’ai eu dans la tête, qu’il y ait une bonne entente sexuelle entre le texte et la musique, puisqu’on parle d’érotisme…

« Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !
Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée. Écoute il te raconte,
Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats. »

« Le condamné à mort » – Jean Genet

Daho ÉrotiqueLa figure du voyou magnifique, la prison, l’amour, une langue très crue et un érotisme aussi pur et beau que puissant se côtoient dans l’univers très particulier de Genet, dont vous avez chanté, avec Jeanne Moreau, le long poème « Le condamné à mort », mis en musique par Hélène Martin…
« Queue », « bite », tout ça, ce sont des aspérités qui peuvent choquer parce que c’est une période où on ne dit pas ces mots dans les chansons, mais ce texte n’aurait pas cette beauté et cette puissance sans eux. C’est une histoire d’amour fou et de désir, la mort inéluctable et le désir non assouvi. Ça a été ma première lecture de Genet. Après, j’en ai lu plusieurs, et tout cela résonnait avec ce monde qui m’était familier : Burroughs et ses « mauvais garçons », la drogue, les créatures, le monde de Warhol, Candy Darling, tout ça… Ce n’était pas mon quotidien, mais c’était quelque chose que je pouvais accepter. La normalité est un mythe qui n’existe pas. Ça rend les gens malheureux, en colère, frustrés sexuellement. Sortir des clous, c’est la solution, je pense. Ça a été la mienne en tout cas, mais je n’ai de leçons à donner à personne.

Texte : France de Griessen
Illustration : Migwel


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