Bambi Galaxy
(PIAS/ Nodiva)
Florent Marchet - Bambi Galaxy - Photo : Olivier METZGERBambi comme le faon privé de sa mère. Bambi comme le surnom de Michael Jackson, roi de la pop, enfant martyr et réinventeur de soi jusqu’à l’atrocité. Bambi comme le nom de scène d’une des premières transsexuelles françaises, désormais magnifique vieille dame, libre forcément libre. Enfin, Bambi comme « Bambi Galaxy », cinquième album de Florent Marchet, qui après la France profonde (« Gargilesse ») et les cimes enneigées (« Courchevel »), s’attaque à l’hyper-espace. Et là, encore, c’est une nouvelle descente au cœur de l’identité, cette satanée mise en tension de l’individu et du collectif, du singulier et du même.

Bien évidemment, on retrouve les claviers et les textures synthétiques et concrètes, le mordant des images et des formules (« La vie déborde à chaque fois », « Notre planète bleue, cette boule de cons ! »), et surtout cette acidité travestie en gendre idéal, qui font la griffe de Florent Marchet. Mais, à y écouter de près, bien des brèches ont été ouvertes, des amarres larguées. A commencer par l’écriture.

Elle ne se contente pas de réinvestir tout un décor, tout un folklore, ceux de l’épopée spatiale et de la science. Non. Elle se détourne clairement de la narration et du naturalisme. Elle s’échappe du rationnel. Y préfère les sensations. Elle regorge de couleurs, sature de parfums. Elle ose les répétitions, les juxtapositions qui semblent mécaniques, les appositions qui sonnent de tous les diables. Elle s’ébroue doucement dans la poétique, se baigne dans le son. A sa lucidité féroce, qui l’obligeait à ne pas ménager son époque, Florent Marchet ajoute maintenant la prise de risque. C’est ici une dédicace enamourée à Raël, là une référence à Michel Tabachnik, compositeur suisse et membre du Temple Solaire. Certains y sentiront le soufre ; c’est juste une nouvelle épreuve de sa liberté.

Cette envie d’aventure bouscule aussi les compositions, audacieuses et dansantes comme jamais. Les structures éclatent, les textures se matérialisent. Chacun des douze titres progresse selon sa propre logique. Par simple crescendo. Par collage. Par rupture. Par insertion. Les couplets et les refrains sont abolis. On traverse des bouffées nostalgiques, réminiscences toute en rondeur d’Alain Goraguer ou de Pierre Henry, des chœurs obsédants, parfois célestes, souvent angoissants, des tintinabulis qui convoquent « Novocaine for the soul » de Eels, des éclats de cithare, des climats à la James Blake et même un passage hystérique digne de Philippe Katerine. En plein équilibre de la terreur, Boris Vian donnait « La java des bombes atomiques », Gainsbourg son « Rock around the bunker » ; à l’heure des périls multiples, Florent Marchet, lui, invente la « pop post-apocalyptique », celle qui vous fera danser sur les cadavres de vos certitudes, celle qui fait de la fin du monde une soirée à thème.

Du dérèglement climatique à la plasticité synaptique, de la physique quantique à l’extinction de l’espèce humaine, Florent Marchet plonge dans l’infini turbulent. Dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. On sait depuis longtemps que la science-fiction est le nom d’usage du questionnement métaphysique. On sait aussi depuis bientôt dix ans que l’autofiction est une des sources du créateur de « Rio Baril ». Tout le tour de force de « Bambi Galaxy » est là : faire coïncider dans un même album, un space opera et un ego trip.

Ainsi, ce disque carbure-t-il à la fois aux angoisses et aux interrogations personnelles de Florent Marchet, celles d’un chanteur encore trentenaire, d’un père, d’un mâle, d’un amoureux, d’un enfant de province, d’un lecteur frénétique, mais aussi à nos peurs collectives. Il rejoue l’inépuisable refrain : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Des questions qui se font sans doute plus cruellement sentir pour les derniers enfants de la « Parenthèse enchantée », nés avant 1981. Une génération dont l’enfance est désormais une période historique, une catégorie vintage. Une génération à l’aube de la crise de la quarantaine.

Le héros de « Bambi Galaxy » essaie ainsi de tromper ses anxiétés et ses obsessions : il multiplie les expériences collectives (la colonie nudiste d’ »Héliopolis », l’emprise sectaire de « Space Opera »), teste de nouvelles voies de perception (odyssée sous psychotropes dans « Que font les anges » ou  » 647 « , chanson coécrite avec l’écrivain anglais Daniel Tammet, atteint de synesthésie). Autant de portes de sortie, de fuites en avant. Autant de voies sans issue qui le conduiront au drame final : embarquer, avec toute sa petite famille, sur  » Apollo 21 «  pour échapper à la Terre condamnée et rejoindre une lointaine exoplanète.

Théories scientifiques à l’appui, la conclusion (« Ma particule élémentaire », clin d’œil à Michel Houellebecq) se veut rassurante : nous ne sommes qu’un assemblage de cordes et de particules qui après notre disparition, existeront sous une autre combinaison. Une sorte d’injonction à profiter de la vie, de carpe diem glaçant. Il restera, néanmoins, au bout de ces trois-quarts d’heure d’épopée pop stellaire, un besoin latent de transcendance. « Bambi Galaxy » est criblé de questions sans réponse, parfois sans point d’interrogation : « Qu’est-ce que j’ai fait au monde ? », « Faut-il qu’on reste ? Faut-il qu’on se mente ? », « Où étais-tu »… Même « Reste avec moi » est une adresse, un appel indistinct à quelque chose de plus fort, de plus grand. Mais, après tout, à chacun son Godot.

www.florentmarchet.com

Sylvain Dépée


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