ve # - Photo : Patrick Auffret

La thérapie de groupe

Le collectif parisien vient de sortir son premier album, le deuxième va arriver très vite. Un succès fulgurant qui va les amener à jouer très tard cet été dans les plus gros festivals français. Une manière de préserver l’anonymat d’une « bande de nazes » devenu le phénomène de l’année sans pour autant renier ses valeurs. Entretien privé juste avant un concert. C’était à Rouen, au 106, le 15 mars dernier.

« Putain fuck, le bassiste s’est pété le poignet… » Difficile de commencer plus mal une interview. La scène se passe dans le catering du 106, la salle de musiques actuelles de Rouen. Le chanteur du groupe est là, seul, pour répondre aux questions mais il a visiblement la tête ailleurs. Il détaille le texto qu’il vient de recevoir. « Putain, fuck, merde, deux mois… On enchaîne les galères, de santé. Là, c’est l’accident débile, il est tombé au foot tout à l’heure, on faisait les cons sur le parking…  » Bref, c’est le drame. Beaucoup de groupes auraient tenté d’esquiver mais ce n’est pas le genre de la maison. The show must go on, c’est une évidence. « On va jouer quand même, ça va être moins bien, forcément. »

On le sait depuis plusieurs mois déjà, Fauve ≠, ce n’est pas un chanteur avec des musiciens et des vidéos derrière mais bien un collectif, une bande organisée. C’est l’occasion de mettre du concret sur un concept qui perturbe en profondeur le ronron habituel du rock français. « Même si je fais la voix et que je me retrouve devant, Fauve ≠ c’est un écosystème, personne ne peut fonctionner individuellement dans ce truc. » Encore sous le coup de la mauvaise nouvelle, il esquive les questions pour mieux affirmer l’esthétique du collectif. Retour en arrière.

« On a toujours l’impression d’être des nazes »

 « Dans le premier cercle, on est copain depuis longtemps, certains depuis l’enfance, d’autres depuis la fac. Mais tout est arrivé sur le tard, à Paris. » Dans la capitale, ces jeunes pour beaucoup issus de milieux plutôt favorisés se retrouvent : « On n’avait pas de projet ensemble. Fauve ≠, c’est une histoire banale en fait. » Lorsque la chrysalide éclot, tous avaient déjà leur vie tracée, les études touchaient à leur fin, certains avaient déjà du boulot. « Fauve ≠, c’est arrivé super tard dans nos vies, en mode branquignole et on n’a jamais considéré le projet artistique comme un truc réel. C’était impensable d’en faire un métier même si, jeune, tu rêves toujours un peu d’être Mccartney ou Franck Black… Les tournées, c’était irréaliste pour nous. Peut-être notre éducation… « Canet » ou « Ste-Anne », nos deux premiers morceaux, ont été écrits sans réfléchir. On avait besoin d‘évacuer. On se sentait mal à l’aise de dire des choses aussi intimes, mais fallait que cela sorte. Les séances de psy ne suffisaient pas. On n’était pas incompétent, mais on était des nazes de la musique, des fantômes, des gens fades et insipides. On n’est jamais allés dans les boites de nuits. On n’était pas à l’aise avec les meufs. Je le dis avec beaucoup d’affection mais on a toujours l’impression d’être des nazes. »

Les majors ont laissé passer leur chance

Pourtant, c’est arrivé, comme un miracle salvateur. « On a récupéré l’estime de nous-même. » Aujourd’hui, une quinzaine de personnes sont « sur le coup ». Toutes partagent cette volonté artisanale de faire les choses bien, loin des esthétiques artistiques underground. « Le premier cercle » entraîne peu à peu amis et relations dans son délire musical, chacun apporte sa pierre selon ses compétences. La vidéo, internet, un logo, le projet s’affirme : « Tout le monde était Fauve ≠, on pensait faire un truc complètement abrasif mais on voyait les mails arriver. » Porté par le mouvement qu’elle était en train de créer, la bande grille les étapes sans même s’en apercevoir. Lorsque sort le premier EP, au printemps 2013, Fauve ≠ bénéficie déjà d’une aura hors du commun : « Au début on voulait un label. Comme tout le monde. On a rencontré des gens mais on voulait surtout sortir « Blizzard » vite. On n’avait pas le temps de voir les contrats. On ne voulait pas se faire avoir non plus. Alors on l’a sorti tout seul. Et cela s’est bien passé. » L’autogestion fonctionne, une attachée de presse les accompagne, le besoin d’une maison de disques s’éloigne. Les majors ont laissé passer leur chance. Elle ne reviendra sans doute pas.

« Notre but n’est pas d’être Fauve ≠ à vie »

Fauve ≠ n’est visiblement qu’un passage, loin du cliché « sex drugs and rock’n’roll ». Leurs Nuits Fauves ne sont pas celles de Cyril Collard dans le film du même nom. C’est pourtant ce long-métrage qui a donné son nom au groupe. « Il y a toujours nos vieux démons… Nous sommes dans une progression permanente. Etre de bonnes personnes et être vivants surtout. C’est le travail de toute une vie. Fauve ≠ c’est une lanterne. On l’a fait pour aller mieux, pour mettre des images sur les choses, récupérer un sentiment de liberté. La chose que l’on a de plus précieuse, c’est notre amitié, nos familles et nos relations dans la vraie vie. C’est une thérapie de groupe. »
Leur utopie de vie, ils la trouvent dans la réalité, « des gens de la génération de nos parents, que nous connaissons, pas des artistes… » Loin des icônes qui défilent sur les tee-shirts adolescents, ils se dient impressionné par ceux qui vivent selon leurs propres lois : « On est fasciné par de parcours comme ceux de De Niro ou Brando, qui est devenu obèse, de Dupontel qui ne fait de compromis avec rien, de Sean Penn, d’Eric Cantona, de Kerouac… » Et puis des amis « qui ont une manière de mener leur barque qui nous plaît. Notre quête, c’est d’être des gens biens, solides, aimants et aimés, loyaux, qui pissent droit. On compte sur le groupe pour nous aider à faire cela, mais notre but n’est pas d’être Fauve ≠ à vie, c’est un incubateur, un catalyseur. » La dernière tentation sera donc une famille et des enfants, sans exubérance ni outrance. « Et surtout un « amour massif », comme le dernier album de Nosfell. Etre dans les gens, dans la vraie vie, dans le lien. On veut de belles vies, de belles choses. Notre quête est purement humaine. »

« On fonctionne en meute »

Actuellement, tout se voit surtout lors des concerts. Pour le public, cela se traduit par un chanteur trop stressé pour tenir en place. Il arpente la scène de long en large. Un projet en perpétuel recommencement, désormais légèrement scénographié. « C’est un voyage avec des amis et à un moment il faut rentrer, mais nourrit de tout ça, de toutes ces choses incroyables. On a vécu tellement de trucs délirants. On est des ours, des ovnis par rapport à ce qui se fait dans la musique. On fonctionne en meute, on se protège tous les uns les autres. » Pour eux, cela implique un anonymat salvateur. Difficile à envisager lorsque que l’on remplit le Bataclan quinze jours de suite et que l’on se retrouve tête d’affiche dans les festivals majeurs. Mais ils se produiront sans doute toujours très tard, dans la pénombre de la nuit, les visages souvent déformés par les images incessantes qui alimentent les shows. « On est obligé de faire ce projet d’une manière anonyme et collective car c’est le seul moyen d’avoir le cran de dire et d’évacuer ce que l’on avait à dire. C’est comme parler à ton psy. Tu as le courage de le faire parce que tu sais qu’il ne te juge pas mais qu’en plus il y a le secret médical. Cette dimension anonyme, c’est ce qui nous permet de publier les vidéos et les morceaux sans avoir de gêne supplémentaire. C’est beaucoup plus respectueux pour tout le monde. »

Patrick Auffret


Publié le