Alexandre Desilets

« Minuit le soir »

 

Le Québécois Alexandre Desilets revient en force avec « Fancy Ghetto » son troisième album. Il nous plonge dans une pop assumée et un univers chic, où derrière chaque pièce se trame une histoire à part entière. Dans cet opus les âmes se perdent et se retrouvent, un peu comme dans la vie. Alexandre revient sur sa réalisation et sur les prises de risque du métier de musicien, sans compromis.

Depuis « La Garde » , son dernier album paru en 2010, Alexandre Desilets s’était fait discret… enfin c’est ce que l’on pouvait croire car il a eu quand même pas mal à faire : « J’ai collaboré avec différents artistes en écriture ou en composition. J’ai fait des voix sur plusieurs albums, j’ai également travaillé sur le dernier show de Lhassa (NDLR : « Danse Lhassa Danse », en hommage à l’artiste). J’ai fait beaucoup de tournées, des showcases en Angleterre, en Chine. ». C’est que pour vivre de ce métier, il faut parfois toucher un peu à tout en musique : « Je peux me vanter d’être musicien à temps plein, d’avoir du travail continuellement, ce qui est loin d’être la réalité pour tout le monde dans ce domaine. On a beaucoup parlé ces dernières années du fait que l’industrie de la musique ne se porte pas très bien, et c’est plus vrai que jamais. J’ai vu des musiciens retourner à l’école, changer de métier ou se trouver un travail à temps partiel. »

Dans de telles conditions, on pourrait croire que les musiciens « établis » soient frileux à l’idée de prendre des risques artistiques quand vient la sortie d’un nouvel album : « Le défi est qu’à chaque fois que tu sors un disque, tu as l’attention des médias et tu dois trouver du contenu pour tes fans, pour sortir du lot. C’est difficile parce que les gens peuvent facilement zapper et décider qu’ils n’aiment plus ce que tu fais. Les choses vont tellement vite que trois ans plus tard, les gens qui ont aimé ton dernier album sont peut-être déjà rendus autre part, leurs goûts ont changé. La réalité pour nous c’est que nous sommes en contact avec les diffuseurs qui vendent notre spectacle, on a notre matériel des autres albums à intégrer au nouveau show donc tu ne peux pas faire une virage à 180° sauf si tu es capable de produire assez de matériel avec ton album pour sortir un show et un album en même temps, faire table rase et recommencer de zéro. »

Alexandre Desilets

Premier single Renégat

Le moins que l’on puisse dire c’est que pour cet album, Alexandre s’est investi à 200 % et prend un virage plus pop qu’il assume parfaitement : « Je pense que c’est l’album sur lequel j’ai été le plus impliqué de A à Z. Je suis fier de tous mes disques, mais celui là en particulier. Je n’ai pas pris de détour au niveau des textes. Pour la musique, c’est plus direct aussi, au niveau des formes, au niveau des arrangements. Je n’ai pas fait de compromis. C’est une prise de risque parce qu’avant tout, je fais le choix de le faire en français ! Je sens qu’avec « Fancy Ghetto », on se démarque ! ». Et derrière de « on » se cache à la réalisation François Lafontaine (Karkwa) et Mathieu Leclerc (Jean Leloup, Bran Van 3000) pour les textes. Ceux qui pensaient qu’Alexandre Desilets était un auteur-compositeur-interprète qui se la jouait solo, ont tord : « Même si j’ai énormément travaillé en pré-production, tout s’est fait en studio. La direction artistique était claire dans ma tête, mais j’avais besoin d’un réalisateur qui allait comprendre l’aspect physique du disque : je ne voulais pas intellectualiser sans fin, bidouiller sur des effets, il fallait que cela soit joué live. Puis François est un bon leader, un bon directeur musical, c’est un gars qui travaille beaucoup dans l’urgence et dans la spontanéité et on retrouve cela dans l’album. J’avais besoin de quelqu’un qui allait bien diriger les musiciens, que cela bouge, que cela danse et… que cela se fasse rapidement, à cause des contraintes budgétaires que l’on connait. On n’avait que 10 jours de studio pour tout faire ! ».

Accompagné par Samuel Joly (batterie), François Plante (basse), Olivier Langevin (guitare), François Lafontaine (clavier), et Pierre Girard à la prise de son, c’est vraiment en groupe que l’album s’est réalisé : « J’ai halluciné de voir comment ses gars-là travaillaient rapidement, ils ont été vraiment généreux. J’ai pris la peine dans le livret de l’album de dire qu’ils avaient aussi contribué aux arrangements. Les sons que l’on entend sont ceux qui sont à la source : c’est enregistré live. Il y a un côté très brut, très franc, très physique. Chacun est arrivé avec sa couleur, on a laissé beaucoup d’ouverture, il n’y a pas eu beaucoup de « non ». Il fallait que chacun se sente bien. Cela s’est vraiment fait dans la joie, le plaisir, la chimie a collé tout de suite. En ce sens c’est vraiment un travail de groupe. »

Teaser de l’album

Côté paroles, on entre dans un véritable univers du monde de la nuit : « Toutes les chansons sont en quelque sorte des petites histoires qui se passent dans ce laps de temps qu’est la nuit, avec des personnages qui n’ont pas nécessairement de liens, mais dont les destins s’entrecroisent, dans le sens où il y a une certaine fatalité. C’est très romancé, c’est la quête de l’amour, c’est le règlement de compte avec la vie. Avec Mathieu, on a fait aussi un travail sur la sonorité des mots. On a essayé d’avoir une écriture à la fois pop actuelle, mais aussi qui touche à une certaine intemporalité. Tous les personnages ont un petit côté antihéros que ce soit Woddy Allen, Don Quichotte, Casimodo, c’est très touchant de savoir que les gens peuvent aller jusqu’à leur propre perte pour une fille. »

Puis le « Fancy Ghetto » est arrivé, véritable lieu où se déroulent toutes les actions de l’album : « Dans le processus d’écriture, on avait besoin d’un lieu urbain et branché. » Car derrière ce terme ce cache l’idée d’un refuge, des vieux quartiers réhabilités, comme le Mile End de Montréal par exemple : « Je ne voulais pas nommer de lieux, je voulais que cela reste intemporel. Je pense que chaque ville à son petit « Fancy Ghetto », ce genre de vieux quartiers qui deviennent branchés pour les plus jeunes, pour les hipsters, pour les yuppies ou peu importe. J’aimais aussi le côté péjoratif des deux mots : en québécois quand on dit que quelque chose est ghetto, c’est que c’est un peu moche. C’est un peu ce qu’on vit à Montréal, avec la corruption, les trous dans les routes. De même, quand on dit de quelque chose que c’est fancy, cela a un côté snob. ».

Gageons « Fancy Ghetto » sera trouver sa voix dans le paysage sonore québécois dans lequel baigne Alexandre. « Plusieurs artistes québécois m’ont marqué dernièrement : un gars comme VioleTT Pi  m’impressionne beaucoup, Klô Pelgag, le dernier David Marin est vraiment bien, Forêt… J’admire l’audace des gars comme Jimmy Hunt, j’ai beaucoup aimé les arrangements d’Alex McMahon sur le dernier Alex Nevsky, Jean-Phi Concalves aussi, est un petit génie. On finit par écouter ce que nos amis nous font entendre, par la force des choses. Mais avec cet album, je sens que je suis dans une voie différente, dans ma voie et je suis fièr de cela. »

« Fancy Ghetto » Indica 
Lancement le 11 février au Cabaret du Mile End (Montréal)

Yolaine Maudet
Photos : Toma Iczkovitz


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