MICHEL CLOUP DUO

La vie à deux

 

Il a toujours cette voix nasillarde et ce phrasé si particulier qui allumait des incendies dans les années 90. À la quarantaine, on pensait que Michel Cloup, leader de Diabologum et d’Expérience, se serait apaisé. C’était ne pas le connaître… Avec le batteur Patrice Cartier, son complice au temps d’Expérience, le musicien a monté un duo à son nom et sur « Minuit dans tes bras », deuxième disque à vif du duo, il revient à des tempêtes de guitare -barytone-. Interview à deux voix, sur le fait d’être deux, tout en demeurant indépendant(s).

Comment ce nouvel album est-il arrivé ?

Michel Cloup : Tout simplement. On a pris beaucoup de plaisir sur « Notre Silence » (premier disque de Michel Cloup Duo, paru en 2011), il y a eu beaucoup de concerts derrière et naturellement, de nouvelles chansons sont arrivées pour donner une suite à ce disque. Cet album s’est beaucoup plus travaillé en groupe que le premier, parce qu’on l’a pas mal imaginé en tournée.

« Minuit dans tes bras », c’est un disque sur le fait de vieillir avec quelqu’un ou sur le couple en lui-même ?

MC : Sur l’amour, et dans l’amour, évidemment, il y a des tempêtes. Après, c’est un disque personnel mais j’y rajoute de l’observation, de l’écriture. Ce n’est pas de l’autobiographie car je n’y raconte pas ma vie. Si je parlais juste de moi, ce ne serait pas forcément hyper intéressant, et puis, les gens ne s’y retrouveraient pas forcément non plus. Raconter sa vie n’est pas une fin en soi, l’idée c’est vraiment d’écrire pour les autres, d’ouvrir la porte.

Ce disque est très énervé. Pourquoi ?

MC : Déjà, pour ne pas refaire deux fois la même chose. La thématique de « Notre Silence » était la perte, le deuil, il y avait presque du recueillement. Le côté bouillonnant de celui-ci est venu des concerts que l’on a faits mais ça a été quelque chose d’assez spontané. Et puis, il se trouve que ça collait bien avec les textes, l’ambiance et ce thème de l’amour… Même si cet album est plus bouillonnant que le premier, il y a toujours ce contraste entre glace et feu. On travaille vraiment ce rapport froid, chaud, calme, bouillonnant, ce passage de morceaux très doux à des montées en puissance.

MICHEL CLOUP DUO

Y’a-t-il a une mécanique dans votre façon de composer ?

MC : Quand ça nous semble bien, que ça marche facilement et que l’on a un bon feeling, eh bien, on garde.
Patrice Cartier : On a tellement l’habitude de jouer tous les deux, on a écouté tellement de trucs ensemble, que l’on va à l’essentiel. On voit très vite si ça nous plait ou pas, si ça nous fait plaisir de jouer ou pas. Même si un truc paraît plutôt séduisant, ce n’est pas forcément ce que l’on va garder.
MC : Après, il n’y a pas vraiment de marche précise. Parfois, des choses naissent d’une séance d’impro à deux, de la musique sur laquelle je colle du texte. Parfois j’arrive avec quelques accords, du texte, une chanson qui est déjà embryonnaire ou même terminée et on retravaille ça ensemble.
PC : C’est d’abord une communication entre nous. On fait notre petit atelier et voilà !

Entre vos deux albums, vous avez sortis deux EP. Pour quelles raisons ?

MC : Il y a eu plein de choses en même temps : l’envie de raconter une histoire avec notre album, le désir de faire des 45 tours, et des peintures qui avaient la couleur de chaque disque. « J’ai peur de nous », plus rock, plus noir, plus dans le doute, et « Nous vieillirons ensemble », plus lumineux. Du coup, les choses se suivaient et s’imbriquaient bien. Moi, j’aime bien les 45 tours, on faisait beaucoup ça dans les années 90, parce que ça permettait d’une part de sortir les chansons qui n’étaient pas sur l’album et d’autre part, d’avoir toujours une petite actualité. Justement, avec l’ère numérique, cela permet de revenir un peu à cette liberté.

Comment fait-on pour vivre de sa musique aujourd’hui ? Est-ce que c’est plus dur qu’à vos débuts, dans les années 90 ?

MC : Pour nous, c’est un peu pareil Ce n’est jamais facile, il y a des bons moments et des moments difficiles mais…
PC : C’est un choix que tu fais. Il faut aussi s’en donner les moyens, c’est beaucoup de travail. Un musicien vit surtout de ses concerts : tu joues, tu joues et tu continues de jouer. De toute façon, tu ne peux pas associer beaucoup de choses à des tournées. Tout tient avec des bouts de ficelle…
MC : Pour nous, ça n’a pas changé grand-chose cette crise de la musique, on a toujours été un peu dans la crise. Même dans les années 90 avec Diabologum, on n’a jamais été dans des projets à succès interplanétaires. Par contre, la chance que l’on a, c’est de s’adresser à un public qui nous suit depuis longtemps, qui écoute la musique et qui ne la consomme pas. En 20 ans, j’ai vu beaucoup de groupes qui, soi-disant, allaient faire une grande carrière et gagner beaucoup d’argent, qui ont arrêté depuis bien longtemps, alors que moi, je suis toujours là. Je préfère finalement tracer un chemin, même si c’est un chemin parfois compliqué à gérer, surtout quand tu vieillis, que t’as des gosses… ça fait partie du métier de musicien, enfin, si on peut appeler ça un métier. Ça fait partie du truc, quoi.

Et à partir de quel moment fait-on le choix de l’indépendance ? Le choix de ne pas écrire des tubes ?

MC : On ne choisit pas de pas faire de tubes, c’est juste qu’à un moment donné, on se rend compte que l’on n’en fera pas. Parce que l’on n’en est pas forcément capable ou que ce n’est pas forcément une envie. Je pense que le plus important c’est de faire ce qui te correspond, et ce qui nous correspond, c’est ce que nous faisons. On a la lucidité de se dire que notre musique n’est pas facile, qu’elle est un peu hors format, atypique et que forcément, ça doit être un peu plus difficile que si on faisait de la musique prête à être « empubée ». Le tout, c’est d’être vraiment lucide.
PC : C’est aussi la culture musicale que l’on a eue. Quand tu grandis dans une famille, t’as forcément des bases, des exemples, ensuite, tu es attiré par d’autres choses. Je crois que l’on a eu la même base, les mêmes rêves, et donc, forcément, on a avancé dans le même sens. On a entretenu cela.

Vous avez commencé à jouer ensemble au sein d’Expérience. Aujourd’hui, on vous parle plus de Diabologum ou d’Expérience ?

MC : Ça dépend qui on croise. Moi, on me parle pas mal de Diabologum.
PC : Diabologum, c’est la référence, c’est normal !
MC : C’est l’album « # 3 » (troisième disque de Diabologum, paru en 1996) qui a vraiment marqué. Après, le parcours est vraiment sinueux et, même s’il y a une continuité, on est partis dans des directions assez différentes. On a essayé de ne jamais refaire exactement les mêmes choses. M’enfin, tu gardes toujours une petite ligne et tu tournes autour.

MICHEL CLOUP DUO

Entre vous, il se tisse les mêmes choses qu’au temps d’Expérience ?

MC : Ben, les envies sont différentes. Au niveau des textes, par exemple. Expérience, c’était un groupe qui parlait pas mal de politique, d’engagement, et c’est un sujet que j’ai eu l’impression de tirer jusqu’au bout. Au niveau de la forme aussi… Le fait d’être en duo permet d’avoir ce que je n’ai jamais eu ni dans Diabologum, ni dans Expérience : une liberté, une interaction.
PC : Disons aussi que l’on a cassé le mode groupe. Dans Diabologum, Michel a eu quelques traumas, dans Expérience, quelques autres. C’est très difficile de durer en groupe, parce que déjà, vivre de la musique, c’est compliqué.
MC : Et puis, la vie ! Et puis, les gens changent !
PC : Quand t’es à plusieurs, il y a des compromis, la communication est d’autant plus difficile. À deux, c’est plus frontal, plus direct.
MC : Il y a moins de personnes (Rires).
PC : Nous, on s’est retrouvés ensemble parce que l’on s’entend bien, c’est tout. Un jour, ça n’ira peut-être plus, on jouera chacun dans notre coin. La vie, c’est comme ça. Tant que tu prends du plaisir, tant que tu vas dans le même sens, tu continues. Moi, je pense que les groupes, c’est très bien quand t’es au tout début, que t’es en pleine effervescence. Parce qu’il y a une excitation de groupe et ça, c’est très puissant. Dès que ça commence à battre de l’aile, c’est foutu.
MC : C’est normal, en même temps, les groupes de rock, ce n’est pas fait pour durer toute une vie. Même un groupe comme Sonic Youth a réussi à splitter, alors que vraiment, je pensais qu’ils deviendraient les Rolling Stones de l’indé. L’avantage du duo, c’est que ça offre plus de souplesse. L’idée aussi avant de faire « Notre Silence », c’était de retrouver une liberté musicale et humaine. Quand Patrice n’était pas là, j’ai fait des concerts seuls, ce que je ne pouvais pas faire avec Expérience, parce qu’en groupe, tu es toujours un peu menotté.

Vous pensez toujours rééditer « # 3 » avec Diabologum ?

MC : Pour l’instant, c’est au point mort mais ça se fera, je ne désespère pas. Le problème, c’est d’arriver à prendre du temps et puis, il y a plein de problèmes à régler… Mais ça se fera un jour, bien sûr.

Avec Arnaud Michniak, l’autre moitié de Diabologum, vous vous faîtes toujours écouter votre musique

MC : (longue hésitation) Euh… non. Non, non !

C’était pourtant le cas il y a quelques années.

MC : Oui. Mais là, c’est fini.

Bastien Brun
Photos Manuel Rufie

http://www.michelcloup.com

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