L’Abordage (Evreux), le 18 février 2011
Étonnante soirée citoyenne et rock’n’roll salle de l’Abordage à Evreux. L’auteur du best-seller « Indignez-vous » partage l’affiche avec HK et les Saltimbanks entre révoltes bobos et chansons festives.

Papy fait de la résistance

Assises sur les praticables d’avant-scène, les groupies quinquagénaires s’offusquent « Vous vous rendez compte, faire venir Stéphane Hessel dans cette salle, avec des gens debout. Il ne devait pas connaître l’endroit… ». L’endroit, c’est salle de l’Abordage à Evreux et Stéphane Hessel est visiblement ravi d’être là. Sa prise de parole publique clôture une journée ébroïcienne bien remplie pour l’auteur d' »Indignez-vous », le best-seller de l’hiver, déjà vendu à plus d’un million quatre cent mille exemplaires dans 17 pays. Avec les élèves d’un collège de quartier, chez le libraire de la ville pour une séance de dédicaces, le vieil homme ne fait pas ses 93 ans. Sur la scène de l’Abordage, devant une batterie, à côté de deux guitares, un fauteuil recouvert d’un drap gris est à sa disposition. « Je ne vais pas m’asseoir quand vous êtes debout… » Il le restera tout le temps de son discours d’introduction au débat citoyen qu’il souhaite provoquer. La justification, c’est ce miraculeux ouvrage d’une trentaine de pages vendu 3 euros et sorti cet hiver aux éditions Indigènes. « Indignez-vous », donc petit fascicule en appel à la résistance. La parole porte d’autant plus qu’elle est celle de l’un des membres du Conseil National de la Résistance, de l’un de ceux qui a construit la France d’après la seconde guerre, de l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948… N’en jetez plus ! « Ce petit ouvrage, c’est un message du vieux que je suis aux jeunes. C’est un coup de trompette pour dire : ne soyez pas satisfait de la situation dans laquelle vous vivez car elle n’est pas bonne. Pire, vous allez au-devant de difficultés encore plus graves. » Et le vieil homme de décliner « trois énormes problèmes loin d’être résolus, car les pouvoirs politiques et financiers n’ont pas envie que cela change : ils en sont les bénéficiaires. Mais plus pour longtemps, il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé en Tunisie. »

Les trois raisons de l’indignation

Trois raisons d’indignation, donc. La première, c’est la différence dramatiquement injuste entre les pauvres et les riches. « Ceux qui se payent des voyages en jet, naviguent sur des yachts… Ils sont peu nombreux mais ramassent l’essentiel de la fortune du monde. Ceux qui profitent se retrouvent à Davos, ils sont retranchés, disent que cela ne va pas si mal. Heureusement à Dakar, des gens disent que cela ne peut pas durer ainsi, qu’il faut que cela change. »

La deuxième grosse raison de s’indigner concerne la planète. « Nous en faisons sortir tout ce qui est carburant, des sources de pollutions et consommons avec un manque total de considération pour les générations futures. »

Enfin, il y a la montée du terrorisme « qu’il ne faut pas aborder par la violence. Bombarder les talibans, envahir l’Irak, cela ne mène à rien. C’est par des moyens d’éducation que l’on retire le tapis sous le pied du terrorisme. Sans cela, nous risquons de voir le déséquilibre, entre les sociétés possédantes et ceux qui n’ont plus rien, conduire à une recrudescence d’un terrorisme aveugle et dramatique. »

Le discours de Stéphane Hessel est porteur d’espoir, car il incite le monde à aborder les problèmes collectivement afin de faire plier les puissants. Aujourd’hui, les révolutions en Afrique semblent ouvrir une nouvelle page de l’histoire. « Ces peuples se révoltent pour dire : voilà où nous voulons aller, c’est un moment très important. Je suis trop vieux pour faire quoique ce soit mais je suis encore capable de dire à ceux qui ont une longue vie devant eux, ou même une brève période de vie, de la mettre au service d’une réforme précise et radicale – pas une révolution, la révolution n’a pas donné les résultats escomptés – pour transformer notre façon de vivre. Nous franchissons actuellement un seuil. Il y a l’économie sociale et solidaire, ce que font les gens dans le domaine du logement, de l’environnement. Ceux que font les peuples de Tunisie, d’Égypte et d’ailleurs doit servir d’exemples. Je suis plein d’optimisme. Si c’est à cela que vous incite la lecture de mon petit livre, il aura accompli son but essentiel. »

Stéphane Hessel ne prétend apporter toutes les solutions même s’il a toujours une réponse juste aux questions qu’on lui pose. Non, les réponses, il faut aller les chercher auprès d’une autre personnalité éminente, Edgar Morin. « Dans son livre « La voie », qui fait 350 pages, il indique comment on peut arriver à une réforme de la société, de la vie et de la pensée. »

Une politique peu recommandable

Face à une salle pleine et un auditoire conquis, Stéphane Hessel recueille des applaudissements nourris avant de se laisser aller au jeu des questions réponses. L’occasion d’évoquer la politique arabe de la France, parfois « constructive », mais le jugement est des plus sévère : « Nous avons fait les erreurs les plus graves, nous avons des relations avec des chefs d’état qui n’avaient pas l’écoute de leur peuple. L’aide au développement ne fait que baisser, c’est scandaleux. » « Une politique peu recommandable », voilà comment cet ancien ambassadeur juge la diplomatie française en Afrique. « Comment empêcher la France d’avoir des relations qui poursuivent surtout des objectifs commerciaux avec la Chine et lui demander de défendre les droits des Tibétains a exercé leur religion, c’est beaucoup demander à un pays. C’est aux citoyens d’exercer une influence. »

Soutien à la Palestine

En question également la Palestine, une région que Stéphane Hessel connaît bien, l’un des moments chocs de son livre. « C’est là où j’ai été le plus souvent et là où j’ai constaté la plus grave atteinte aux valeurs fondamentales. Elle est commise par le gouvernement actuel de l’état d’Israël. C’est un exemple de source d’indignation. Je suis convaincu que ce conflit vieux de soixante ans est un nœud de problèmes dont la solution ferait un bien considérable à l’ensemble des relations internationales. La création d’Israël a été pour moi un incontestable progrès. Il aurait fallu que ce pays ainsi constitué en 1948 continue à vivre en coexistence avec les Palestiniens. La guerre de 68 l’a amené à livrer une colonisation totalement contraire au droit international. Sans cela, il y aurait pu avoir une continuité de la paix mais là les choses sont très bloquées. Voilà un lieu où il faudrait aller rapidement vers une solution négociée. » Pour lui, c’est clair, on ne peut pas en vouloir au peuple Palestinien de prendre des positions parfois radicales. Un discours surprenant, et parfois mal perçu, mais Stéphane Hessel sait de quoi il parle. Juif, il a été déporté à Buchenwald !

Ne pas dézinguer Dominique Strauss-Khan

Visiblement l’homme se plaît à être politiquement incorrect, et il a des convictions. Proche de Martine Aubry, engagé auprès d’Europe Écologie, il reconnaît aussi de grandes qualités à Dominique Strauss-Khan. « S’il s’avérait que DSK soit le mieux le placé pour qu’il y ait une nouvelle présidence très différente de l’actuelle, je dirais : pourquoi pas ? Ce n’est pas mon candidat, j’ai d’autres amitiés mais je reconnais volontiers qu’il a des atouts. Si nous voulons gagner, il ne faut pas négliger ses qualités et les valeurs qu’il défend. Je reste convaincu que s’il était demain Président de République, il ferait un travail intéressant, utile. Ce n’est peut-être pas le meilleur mais il ne faut pas le dézinguer sous prétexte qu’il a une femme très riche et des biens partout. Je ne défends pas cette candidature mais il ne faut pas avoir peur. Avec lui nous ferons progresser les problèmes essentiels qui sont les nôtres. » L’utopiste raisonné de Stéphane Hessel fait plaisir à entendre. Et si en plus il était visionnaire ? « Nous allons essayer de changer des choses, et si l’on essaye avec suffisamment de fermeté, je suis convaincu que beaucoup de progrès peuvent être faits. »

Dans la foulée de telles prises de positions, on pouvait s’attendre à un concert d’HK et les Saltimbanks en forme de meeting pro-palestinien face à une audience acquise. Souvent, lors de ses prestations, le Ministère des Affaires Populaires avait clairement affirmé ses revendications. Mais point trop n’en faut et HK a préféré jouer la carte de la fiesta enthousiaste tout en attirant l’attention, à travers des textes sentant le vécu, sur le triste sort des enfants d’immigrés. Lui a grandi à Roubaix mais le constat s’applique à toutes les cités. Alors, la musique nomade des Saltimbanks, mixant des influences d’Afrique, d’Europe, et d’Amérique, a des accents fédérateurs, à la manière de ce que faisait il y a quelques années d’autres fils d’immigrés venus Toulouse. Oui, l’esprit Zebda planait indubitablement sur l’Abordage. Stéphane Hessel, la vraie star rock’n’roll de la soirée, s’était déjà discrètement éclipsé. Tout comme ses groupies d’ailleurs. Il pouvait partir avec la satisfaction du devoir accompli : son feu d’indignation n’est lui pas prêt de s’éteindre.

http://www.myspace.com/hksaltimbank

http://www.longueurdondes.com/2011/02/18/hk-et-les-saltimbanks/

http://www.biographie/stephane-hessel

Texte et photos : Patrick Auffret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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