Do Montebello



« Je ne connais pas d’autres marques de supériorité que la bonté. »

Albi, Afrique du Nord, Algérie, sud de l’Algérie, Mauritanie, Afrique de l’Ouest… Ça c’est pour son éveil des sens, son décor visuel et sonore où elle baigne durant toute sa petite enfance jusqu’à l’adolescence. Débarquée à Paris en 1978 en prépa lettres, elle a du mal à s’adapter à ce changement de décor. Elle circule dans les clubs de jazz et de musique brésilienne de la capitale. A partir de ce moment là, elle sait que ça sera son vrai pays… En 1983, elle quitte Paris et va naviguer pendant douze ans entre la France, les Caraïbes, les Etats-Unis et le Brésil où elle se produit en tant qu’auteur-interprète dans des clubs et des hôtels, où elle rode les grands standards de jazz et de musique populaire du Brésil. Ce voyage initiatique qui la mènera des French West Indies à Miami, Washington puis à Minas (Brésil) va s’avérer être un viatique prépondérant pour les thématiques qu’elle choisit d’aborder dans ses chansons. Ses textes posent un regard sur le monde tout à la fois humain et sensible et questionne l’humanité d’aujourd’hui. Son travail est celui d’une artiste pluridisciplinaire où la musique, les images cinématographiques, l’écriture poétique s’entremêlent. Rencontre.

Tu cites souvent Goethe : « Le chant, c’est l’acoustique de l’âme. » Qu’est ce qui t’a guidé vers le chant ?

Ce qui m’a amené au chant participe d’une solitude moelleuse de l’enfance où au retour de l’école, seule à la maison, les disques tournicotant sur l’électrophone étaient ma source d’évasion mais avant eux les mots, leur musique, leur puissance rythmique et leur faculté d’évacuer, en bons nettoyeurs de l’humeur, un certain penchant à la mélancolie.

Les mots, je me suis mis à les triturer comme une pâte à modeler en faisant vibrer vocalement les phonèmes au grès de mes états d’âme… et de fil en aiguille – où de notes en accords, comme vous préférez – je me suis rendue compte que le langage est devenu un chant et, surtout, qu’il est en résonance étroite avec l’ombre et la lumière de l’être.

Depuis quand chantes-tu ?

Peut-on dire qu’on a une affinité native à la musique ? Je le crois d’autant plus qu’à Alger – ville qui m’a pris dans ses bras depuis l’enfance – les femmes chantent… elles portent en elle la tradition du chant… ma mère, de sa délicieuse voix fluette, chantait souvent à la maison.

Et puis chanter, c’est laisser vibrer son corps alors au début, je crois que chanter se fait en mimétisme et que quelque chose d’indescriptible se met en chanter en soi.

Pour quoi et pour qui chantes-tu ?

Dans « Estrelas », une chanson que j’interprète de Tico Da Costa qui est un auteur compositeur « Potiguar » (de l’état de Rio Grande do Norte), il écrit ce vers qui me permet en partie de répondre à cette question : « Je chante pour que le monde s’améliore… » Un peu prétentieux me direz-vous quand on sait qu’un artiste n’apporte qu’une modeste pierre à l’édifice mais comment dire… à chacun sa modeste mission. Cela me renvoie à une fable amérindienne qui raconte qu’un jour, dans une belle et luxuriante forêt quelque part dans l’hémisphère Sud, un incendie se déclare. Tous les animaux sont complètement décontenancés devant ce terrifiant spectacle, et observe
 la scène les ailes ballantes. Les flammes affamées dévorent tout sur leur passage. Ils aperçoivent un colibri qui, de son petit bec, déverse inlassablement de minuscules gouttes d’eau sur le feu. Le tatou, ainsi que les autres observateurs de la scène, interpellés par les va-et-vient incessants du petit oiseau, lui disent : « Mais qu’est-ce que tu fais ? Ne vois-tu pas que tu ne pourras jamais éteindre le feu comme ça ? » . Et le colibri de répondre : « Je sais, mais je fais ma part ».

Chanteuse, tu es également auteur de la majorité de tes textes. Qu’est-ce qui nourrit ton inspiration ?

Chanter ne m’aurait pas suffit ; j’ai coutume de dire que je suis une « tritouilleuse » de mots qui les chante. Mais vous savez les mots, depuis la toute petite enfance, je les écoute comme des notes… et ça me vient de loin car ma grand-mère maternelle s’était fait pour meilleur livre de chevet un dictionnaire.

Les mots ont une maestria dans leurs sonorités… ce qu’ils induisent dans la cadence d’une phrase et, immanquablement, le sens qu’ils apportent au service d’une idée qui vient tarauder mon esprit avant même de devenir un texte, une chanson…

Les mots sont précieux dans leur phonétique.. Regardez les enfants qui apprennent une langue… ils ne se posent aucune question… il sourient d’un son qui vient titiller leur palais… il se marrent à l’idée de répéter un mot même si, au départ, cela semble imprononçable… J’adore !! C’est d’ailleurs comme cela que j’ai appris le portugais… on entre dans une langue par amour, par délectation d’une cadence, d’une sonorité, d’une danse… Et pour ce qui de l’inspiration, l’humain est un terrain de jeu inépuisable.

Tes textes placent très souvent l’Homme au cœur de ton écriture. Est-ce un sujet de réflexion pour toi ?

C’est « LE » sujet qui est au cœur de mon cœur !!! Alors l’écriture s’en saisit naturellement. Au delà du fait que L’Homme est un terreau magnifique, il s’avère que c’est le parcours de vie de certains êtres étonnants, rencontrés sur mon chemin, qui m’inspire. Oui, je suis attentive à la vie de chacun et c’est elle qui me souffle les mots.

Dans la chanson « Adamah », tu écris : « Un jour les langues se tairont, fatiguées d’avoir tant parlé ». Ton écriture laisse transparaître une certaine inquiétude pour l’avenir. Est-ce ce que tu ressens ?

Si tu arrêtes la respiration à cet endroit précis du texte, une certaine inquiétude peut transparaître, mais si tu poursuis la lecture de la chanson, les deux vers qui suivent disent « Un jour les langues se tairont, fatiguées d’avoir tant parlé, indignées du pouvoir vorace de tant de siècles guerriers » et soudain ce qui se profile est d’une autre nature…

Laisser la place au silence, c’est tenter de s’offrir autre chose que la seule glose de nos politiciens habiles au bon mot … Philosophes, écrivains, scientifiques, artistes en tout genre et une foule d’anonyme ont tant clamé, martelé le besoin d’un monde où l’harmonie soit postulat de vie… et rien ne change depuis tant de siècles… Est-ce la nature humaine qui, belliqueuse par essence…. s’apaise le temps d’une prière, le temps d’un rire pour déjouer l’ironie du sort qui s’acharne, le temps d’un éclat tempétueux de la nature…. Ce qui transparaît dans cette chanson, c’est une supplique adressée à chacun pour que nos consciences s’élèvent et que nous placions notre énergie à la défense de l’HUMAIN ! Chaque jour, cette phrase de Ludwig van Beethoven vient cogner dans mon esprit : « Je ne connais pas d’autres marques de supériorité que la bonté ». « Adamah », c’est à cette bonté-là qu’elle fait référence!

Les images que tu as choisi pour illustrer ton DVD (Do Montebello en concert à l’Européen), font la part belle à la nature, à la Terre. Est-ce le reflet d’une quête personnelle, d’une connexion avec la nature ?

Oui et j’aime ce mot de « quête » dans ce qu’il induit de recherche d’un équilibre en lien avec la nature …. Les scientifiques soulignent d’ailleurs un fait qui trouve une résonance particulière pour moi et qui est la théorie selon laquelle une quantité de cendres comparables à une cuillère à soupe serait le seul vestige de la naissance du monde… perdurant encore aujourd’hui dans l’être humain !!! Incroyable non ?

Depuis plusieurs années j’éprouve un besoin viscéral d’être en lien avec la nature. Ce qui a été décisionnaire dans le choix que j’ai fait des photographies d’Alain Fouray pour illustrer les thèmes évoqués dans mes chansons, c’est un regard qui tient compte des textures, de la matière, d’une présence à la vie dans son épaisseur.

Tu écris dans trois langues différentes : français, anglais, et bien sûr brésilien. Pourquoi ?

La question des langues me taraude depuis l’enfance. Le chant des mots, leur rythme, la saison qu’ils dégagent dès qu’on les prononce, le silence contre lequel ils s’appuient lorsque qu’ils hésitent à se dire, leur pudeur à se retrouver l’un à côté de l’autre quand rien ne les prédispose à cela… Les « cadavres exquis » en sont une parfaite illustration…

Les langues sont d’étonnants vecteurs de liberté, de voyage, d’échange… Par exemple certains mots en langue arabe m’ont soufflé le sens de mots en portugais et dans ces instants on se dit que tout est relié !

Quand j’étais gosse, je m’amusais à parler une langue inconnue – « LE CHARABIOU » – et les personnages qui avec moi conversaient me comprenaient merveilleusement au point que je leur répondais en toute tranquillité au grand dam de mes proches dont les yeux écarquillés frisaient l’étonnement ou la perplexité !

Tu chantes le jazz, la musique brésilienne, tu es inspirée par les musiques du monde et le classique. Quel lien trouves-tu entre ces différents univers musicaux ?

La musique ne s’encombre d’aucun clivage… elle est étonnamment plus libre que les chapelles dans lesquelles l’industrie du disque se fait fort de la « labéliser » ! La musique puise à des sources qui, pour ce qui me concerne, servent une identité artistique.

Souvent, pour le bien fondé de l’histoire que raconte une chanson, je demande aux compositeurs d’apporter aux mots les teintes musicales que j’imagine. J’ai l’impression de peindre la musique grâce à eux et ils comprennent les couleurs musicales qui épousent le mieux une histoire. Nous échangeons régulièrement à ce sujet et cela permet des confluences musicales surprenantes… peu importe qu’elles soient jazz, brésiliennes, du monde ou classique… l’essentiel est qu’elles offrent un caractère unique !

Comme le dit très justement Shirley Horn « J’ai découvert tard quelque chose qui m’a permis d’accepter ma double nature jazz-classique. Couperin, Händel, Debussy et Rachmaninov sont des improvisateurs, exactement comme Nat King Cole ou Erroll Garner ». Le lien entre les différents univers musicaux tel que mentionné par cette artiste, si simple et si sophistiquée, tient dans ses deux mots « ma double nature »… alors oui, s’autoriser cela sans ambages, c’est être à l’écoute de l’essentiel…

La musique d’un artiste peut emprunter divers méandres pour dire une histoire particulière… et au fil du temps quelque chose de subtil prend corps ; un peu comparable à un ADN artistique.

Cette spécificité d’un artiste, c’est sans doute la part la plus immergé de l’iceberg en matière de création musicale…. Et c’est cela qu’il est fantastique de voir naître…

Le Brésil et la musique brésilienne… d’où vient ce « coup de foudre » ?

La première fois que j’ai entendu la musique populaire du Brésil (MPB), j’étais adolescente, en vacances à Paris et je regardais une émission de télé un après-midi pluvieux ou dans un geste machinal, j’ai changé de chaîne et me suis trouvée nez à nez avec un homme sexagénaire qui récitait des vers aux côtés d’un guitariste et d’une chanteuse : Vinicius des Moraes, Toquinho et Maria Creuza… Ça a été un choc vraiment vivifiant.

A partir de ce moment, le hasard, comme on le nomme, m’a toujours mis en relation avec la musique du Brésil au point qu’aujourd’hui je me sente très proche de ce pays, ses codes, ses régionalismes malheureusement trop souvent montrés sous des angles purement « touristiques » et des clichés galvaudés. J’aime sillonner un Brésil plus confidentiel, celui des confins du Minas Gerais, du Nordeste notamment… Ce pays, sa langue et ses musiques ont été et sont très nourriciers pour moi… Oui, il y a des ressentis que j’exprime plus naturellement en langue portugaise. C’est ainsi, ça ne s’explique pas vraiment.

Il y a quelques temps, la chanteuse capverdienne Mayra Andrade est venue assister à un concert et elle m’a dit : « Au fond, la langue portugaise… c’est là où tu trouves ton lieu d’origine. » Au fond, c’est cela… les langues sont des lieux d’origine souvent plus que des pays… On s’y sent chez soi !!

Tu travailles avec les mêmes musiciens depuis de nombreuses années. Par facilité ou par fidélité ?

La musique n’est pas qu’une affaire de notes et de technique ; la part de l’humain tient un rôle capital pour ce qui me concerne. Les artistes qui m’accompagnent ont une sensibilité musicale proche de la mienne et sont au service d’une identité artistique et c’est tant mieux sur le chemin de Compostelle musical !

Pour moi la qualité de la relation humaine, la fluidité au cœur d’une équipe sont des enjeux majeurs. Les musiciens qui m’accompagnent sont aussi des amis et on nous fait souvent remarquer que la complicité sur scène se voit autant qu’elle s’entend.

Au fond, ce que je crois primordial, c’est le niveau d’engagement des musiciens qui, aux côtés de l’artiste, vont permettre de faire vivre un projet et de l’amener à maturité. Se connaître depuis longtemps nous a rendu plus tolérants sans pour autant perdre notre niveau d’exigence.

Tu es chanteuse et auteur mais tu ne composes pas. Est-ce un regret ? Qui compose pour toi ?

L’écriture est une musique dans sa cadence, sa sonorité et le corps qui chante est un instrument à part entière. Il me semble que ça a toujours été là ; les mots sont comme des notes… Bobby Mc Ferrin en est l’exemple le plus criant : seul en scène, laissant vibrer son corps comme un instrument à cordes, n’est-ce pas ? Chacun de nous disposons d’outils pour se dire et pour parler de la vie. On m’a filé les mots, alors je les malaxe comme je peux afin qu’ils m’aident à retranscrire des moments clés, à rendre hommage à des personnes qui m’ont touchée. Moi qui rêvais d’être musicienne, j’utilise les mots, les langues comme une musique.

Les musiciens qui composent pour moi sont le guitariste Sergio Farias qui vient du Nordeste du Brésil et avec lequel s’est établie une étroite et poétique collaboration, le pianiste Patrick Favre qui est originaire d’Avignon et dont la musique habille avec une précision de couturier les textes que je lui ai proposés et le guitariste Ivan Silva à qui je dois le très beau thème dévolu à Minas Gerais, un des états du Brésil auquel j’ai voulu rendre hommage tant j’ai été bouleversé quand je m’y suis rendue.

Parfois, au gré d’une rencontre avec un pays dans lequel on se rend pour la première fois on ressent une résonance, une teinte particulière. Rien ne se jette sur vous et pourtant une familière connivence est déjà installée. C’est un peu la même chose pour les compositions musicales.

Les textes, confiés à des compositeurs de mon choix, me reviennent habillés d’une étoffe musicale dont me plaisent texture et couleur. Puis le temps sacré fait son office ; lentement s’apprivoisent notes et mots. La chanson interprétée nous invite, alors, à voyager en nous. Certaines compositions m’embarquent bien plus loin qu’aucun voyage ne saurait le faire.

Tes projets à court, moyen et long terme ?

A tâtons, je chemine depuis plusieurs années en dépit d’instants plus ou moins sombres qui finalement n’ont pas plus de prise que la roche sur l’eau. Tout au plus une manière de façonner un itinéraire.

Dans la pratique de la musique et du chant, ce qui m’intéresse c’est le souffle. Je pense souvent à ces hommes, qui dans les grottes de Lascaux, à la lumière d’un flambeau, dessinaient leur histoire et le faisaient par le souffle. Partout dans le monde, l’homme cherche à laisser une trace.

Au fond, dans la musique, c’est ce que je fais (à tâtons) qui m’apprend ce que je cherche …

Actuellement je finalise les morceaux de mon premier album. « Adamah, de l’Humus à l’Humain » est cri d’Amour à la Terre et à l’Homme, cette terre dont nous sommes faits, sur laquelle nous vivons et à laquelle nous revenons …

Cet album rend hommage à la Nature, aux arbres confidents de l’enfance et de l’amour. « Adamah », c’est aussi la Terre intérieure, argile pétrie de vie, l’humanité façonnée dans sa chair comme le potier façonne sa jarre, sonore du plein et du vide au fil des siècles… poignée de terre, souffle de vie, mystère du vivant.

Dans nombre de langues, de civilisations, l’Homme est nommé comme « né de la Terre » (Mircea Eliade). Cette terre qui est suspendue dans l’univers « comme le point du i du cri de la vie » (Do Montebello).

Suite à notre résidence, prévue pour septembre 2012 dans le cadre de la salle du Triton aux Lilas et qui nous permettra d’avoir ciselé, en artisans, les arrangements et subtilités qui réclament du temps, de la patience et une bonne dose de créativité, nous serons sur la scène du Triton le 9 novembre 2012 à 21h pour soutenir la cause que défend la Fondation pour le Logement Social.

At last but not least, nous enregistrerons l’album courant novembre 2012 et cela est une JOIE sans pareille (rires) !

 

Daphné Dauvillier

Photos : Yvon MEYER et Samuel Alquier



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