Pop Montréal


Montréal (Québec), du 19 au 23 septembre 2012
Ce festival propose, pendant 5 jours, un vrai marathon musical dans la plupart des salles de concert et des bars de la ville. Pour le festivalier qui se munit de l’un des bracelets vendus (pour une journée ou pour toute la durée de l’événement), il est facilement possible d’engouffrer une dizaine de spectacles par jour, qu’il s’agisse de chanson, de folk, de pop, d’indie rock, d’électro ou de hip-hop. Le contenu y est éclectique, multilingue et en provenance de plusieurs continents, sans compter plusieurs incontournables de la scène québécoise. Il est vrai qu’à Montréal, il existe un grand nombre de festivals mettant en vedette la francophonie (Coup de cœur Francophone, les Francofolies, le concours des Francouvertes, etc.), vu que le Québec reste l’une des rares forteresses francophones d’Amérique du Nord, cependant, peu d’événements de grandes envergures valorisent la scène anglophone de la ville pourtant très impressionnante et excitante. Pop Montréal le fait ! Né en 2002, ce festival à but non lucratif se classe du côté indépendant de la barrière. Là où le champ est plus vert et l’herbe pousse vigoureusement de manière anarchique. La mission du festival est de faire poindre la partie émergée de l’iceberg de la musique… émergente, mais aussi de mettre en avant des groupes plus connus. On y trouve également tout un tas de satellites artistiques, gérés d’une main de maître par une équipe de bénévoles enthousiastes, allant des « Puces Pop », aux conférences en passant par des documentaires. Même si la musique reste la toile de fond, ce sont vraiment les arts de manière pluridisciplinaire qui sont représentés pendant cinq jours à l’agenda fortement chargé, dans plusieurs salles de Montréal. Et pour arriver à suivre ce fouillis réjouissant, nous avons dépêché une équipe de choc aux quatre coins de la ville : Marie Mello et Yolaine Maudet se sont partagé les concerts, histoire d’en couvrir un maximum, et Pierre-Marc Bonneau et LP Maurice ont dégainé leurs appareils photo ! En route pour le marathon…

Soirée 1

Après un cocktail d’ouverture électro-pop avec UN, cap sur le Corona pour voir deux groupes très dynamiques qui réunissent chacun une dizaine de musiciens. Dans l’ancien théâtre qui présentait des films muets au début du 20e siècle, c’est la fête : la troupe locale Nomadic Massive balance son hip-hop international avec instrumentation live. Énergique, le résultat est assez accessible pour que chacun y trouve son compte : les amateurs de soul, de world et de rap (nombreux dans la salle) prêtent attention à ce mélange efficace, quoiqu’inégal… Suit Antibalas, un collectif afrobeat de Brooklyn dont on n’avait pas entendu parler depuis des années. Sans réinventer la roue, le groupe a tôt fait de séduire le public fasciné par le magnétisme d’Amayo, chanteur anglo-nigérian qui arbore des peintures tribales et bondit d’une extrémité à l’autre de la scène. Une section rythmique impeccable, des cuivres en grand nombre, une performance très serrée qui suscite l’admiration.

Avant l’arrivée de la tête d’affiche K’Naan, départ vers le petit Quai des brumes, pour savoir à quoi ressemble O2, le tout nouveau projet de KenLo, qui s’illustre entre autres dans Alaclair Ensemble. Pour les admirateurs de cette figure phare du « beatmaking » expérimental, cette première occasion de voir l’artiste en duo (avec une chanteuse, visiblement très enceinte, qui joue aussi de la flûte) était à ne pas manquer. Légère déception par contre : on assiste davantage à un remâchage de beats et d’interventions connues, tout en se demandant quel est le réel apport de la jeune femme. Pour ceux qui maîtrisent l’univers de KenLo (et ses exclamations « Champagne, caviar! »), c’était quand même un beau moment joyeusement brouillon. Nous avons de loin préféré l’habile performance des Dead Obies, un jeune groupe hip-hop franco qui commence à se faire connaître et dont nous reparlerons.

Soirée 2

Après une introduction toute en douceur d’AraorA, tandem folk hors-norme comprenant un membre de Broken Social Scene, le trio australien Dirty Three nous en met plein la vue. Sur scène, le groupe violon-guitare-batterie s’éclate durant ses longs morceaux instrumentaux aux accents psychédéliques, entre lesquels Warren Ellis (ancien Nick Cave and the Bad Seeds et Grinderman) livre des intros hilarantes et plaisante avec son public très participatif. Le concert est aussi généreux et intense qu’éprouvant, pour tous ceux qui sont installés sur les petites chaises droites de la salle austère du Mile-End baptisée « Fédération ukrainienne ». Les spectateurs ressentent physiquement la décharge sonore des musiciens de Melbourne et sont persuadés d’avoir assisté à un « moment Pop Montréal » unique.

Après ce spectacle marquant, dur de trouver son compte parmi le chaos musical de la ville. Tout se déroule en même temps, y compris deux soirées scène locale bien garnies, l’une hip-hop (culminant avec Alaclair Ensemble) et l’autre à dominante plus rock (avec Red Mass), ainsi qu’un concert de Suuns qui suit la première de leur film « Sweet Nothing ». Une alternance est donc requise, avec au passage un petit arrêt vers les rappeurs américains Alkoholiks, Beatnuts et Ill Bill, puis une grande finale sous le signe de l’exubérance avec le DJ set de la Canadienne Peaches dans une église bondée. Déployant une énergie sans bornes, elle arborait un costume recouvert de seins en plastique et aspergeait la foule avec du champagne à 2 h 30 du matin. Pop Montréal : le sacré et le profane.

Soirée 3

En guise d’introduction à cette troisième « Pop-nuit », détour vers le mystérieux « concert-surprise » annoncé à 21 h. Il s’agit de la version intégrale de « Jesus Christ Superstar », mettant en vedette Gonzales au piano et nulle autre que Peaches, ayant troqué son excentrique habit de la veille pour une combinaison dorée (la chanteuse interprète à elle seule tous les personnages). C’est inhabituel et dépouillé, mais ça fonctionne : la formule sobre permet de constater l’ampleur du talent des deux artistes qui habitent la scène.

Il faut cependant partir avant la fin pour ne pas rater l’étrange concert concocté par le groupe canadien Yamantaka / Sonic Titan. L’acte 1, baptisé « 33 », est à mi-chemin entre l’opéra macabre, le concert rock et le rituel ésotérique, avec ses bizarroïdes costumes et objets en noir et blanc, ainsi que ses projections hypnotiques. Une grande déception toutefois : le recours au « lip-synch » et les chorégraphies pas toujours à la hauteur. N’empêche que la formation, qui était en lice pour le Prix Polaris cette année (plus grand prix canadien), déborde de créativité et parvient à instaurer une atmosphère inimitable.

En guise de conclusion, une autre fin de soirée « à l’église » avec cette fois un menu électro. À l’arrivée, c’est Prison Garde, ex-Sixtoo, qui anime la foule. La proposition n’est pas révolutionnaire, mais les fêtards sont ravis. Suit le groupe d’Ottawa A Tribe Called Red, dont l’original mélange de musique électro, de percussions et de chants amérindiens fait grand bruit depuis la sortie d’un premier album cette année. Outre quelques détours vraiment pop (notamment cette mauvaise collaboration avec la chanteuse Nelly Furtado), le résultat était à la hauteur de nos attentes : festif, rythmé, idéal pour clore le programme de la soirée.

Soirées 4 et 5

Petit ralentissement, après trois soirées bien saturées. En ce samedi pluvieux, un bref coup d’œil à la performance vocale de l’étoile montante Black Atlass, âgé d’à peine 17 ans, un petit détour s’impose pour voir les Zoobombs, un groupe rock japonais déjà connu par les habitués de Pop Montréal. Ils œuvrent depuis près de 20 ans et leurs influences sont bien diversifiées : un peu de punk-rock par ci, un peu de mélodie pop par là. Le résultat est satisfaisant et procure une bonne dose de folie, juste à temps pour terminer la soirée avec un roi (légèrement déchu) du disco, Jimmie « Bo » Horne, dont plusieurs connaissent les tubes uniquement parce qu’ils ont été maintes fois échantillonnés depuis. C’est à nouveau dans le sous-sol de l’église Pop que ça se passe : le chanteur de Floride rejoint sur scène ses jeunes choristes à paillettes (après une tentative d’arrivée triomphale manquée) et offre un spectacle bien plus rigolo qu’habile. Ceux qui s’attendaient à le voir en formule groupe oublient vite leur déception en le regardant aller : la mise en scène est plutôt ridicule, mais l’homme y met du cœur, même s’il chante parfois par-dessus une voix enregistrée. Il y va de plusieurs interventions (comme « Canada number 1! ») qui font vraiment rire les spectateurs. N’empêche que ceux qui n’ont pas peur du kitsch enflamment la piste de danse jusqu’à la fermeture de la salle.

Et, parce que toute bonne chose a une fin, soirée de clôture le dimanche à l’Olympia avec Grizzly Bear, qui a défendu son album « Shields » sorti quelques jours plus tôt. Une finale somptueuse, avec éclairages spectaculaires, à cette riche édition de Pop Montréal.

Marie Mello

La valeur sûre

Arthur H, le grand Arthur H… Un set avec deux rappels, une voix envoutante qui vous réveille les hormones, un swing incroyable, des musiciens hors pair, une attitude déroutante. Il a réussi à sortir de leur réserve les gens tranquillement installés à leur petite table de cabaret, dans le magnifique « Rialto ». Avec lui on voyage au bout du monde dans une vaste étendue de sonorités, sans se lasser de ses mots. D’une générosité incroyable avec le public, il semble avoir un solide public ici, quoiqu’on constate une majorité de Français dans la salle. À noter, l’excellent rappel avec un piano dit « préparé » (pince à linge et autres petites astuces posées sur les cordes du piano).

Les plantes grimpantes

Dans la catégorie des coups de cœur, on note le trippant VioleTT Pi qui sortira son album en février. Mélange décapant d’électro-rock-punk roulage par terre et cris qui tuent, Karl Gagnon et ses acolytes ne peuvent laisser indifférents. Avec des paroles sur fond d’amour au robot mixeur, l’EP éponyme paru il y a déjà plusieurs mois laisse présager un album qui aura du mordant, à vous laisser de jolies marques rougies. En attendant, vous pouvez vous délecter du vidéoclip réalisé par son frère Akim Gagnon, qui vous plongera dans son univers. Bizarre, vous avez dit bizarre ?

Côté anglo, on est sur les starting block avec le groupe Statue Park, à l’affut de leur 7’’ qui sort le 6 novembre prochain. Le groupe montréalais a donné un aperçu plus que convaincant et solide. Des arrangements précis qui donnent de la matière à l’essence même des mélodies. On s’attendrait à être dans la lignée parfaite du son montréalais indie-rock, mais on y trouve une petite touche encore impalpable mais saisissante qui en font un groupe prometteur. À suivre !

Les connus pas si connus

Autre bonne surprise de ce festival, les Belges de Roscoe (qui tiennent leur nom du chanteur bluegrass Roscoe Holcomb) qui ont offert une prestation sans fautes. Le groupe propose un rock mélancolique et énergique planant, qui côtoie des univers proches des Sigur Ros ou autre Bon Iver. Leur vidéoclip Lowlands vous donnera un bel aperçu de se dont ils sont capables !

L’auteur compositeur interprète Daniel Isaiah a sorti un album il y a maintenant plus d’un an : « Hight Twilight » (rien à voir avec les vampires) chez Secret City Records (Patrick Watson, Plants and Animals). Son charisme et sa tranquillité sur scène apportent un petit supplément à sa musique planante qui dégage un sérieux petit côté Bob Dylan, dans la pure tradition des classiques folk !

Montréal, la génératrice de création

À noter que le lancement du documentaire From Montréal, de Yannick Gélinas a fait salle comble. Pour les accros de la scène montréalaise indépendante, où pour ceux qui veulent en savoir plus sur l’effervescence de la belle île, son identité, sa culture musicale et la fameuse fracture anglo / franco, retrouvez des entrevues avec Ariane Moffatt, Patrick Watson, Louis-Jean Cormier (Karkwa), The Besnard Lakes, Chinatown, Yann Perreau, Dan Seligman (Pop Montréal), Laurent Saulnier (FrancoFolies de Montréal) Steve Jordan (Prix Polaris), Mauro Pezzente (GY!BE, Casa del Popolo), Thomas Burgel (Inrocks) et Eli Bissonnette (DTC / Grosse Boîte). Ce documentaire sera diffusé sur les ondes de Télé-Québec le 29 octobre prochain, espérons qu’il traversera l’Atlantique également.

Yolaine Maudet



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