Karpatt


Le 18 mai dernier, Karpatt enivre le public du club de Barbey à Bordeaux, avec sa joie de jouer devant un auditoire attentif et connaisseur. Dès le troisième morceau, « Les petits caillous », ils font participer la foule, qui, de toute évidence, joue le jeu avec engouement. Les trois acolytes maîtrisent la nuance et font redescendre l’agitation avec un morceau du dernier album « Un jeu », nécessitant une écoute particulière puisque assez différent de leur univers habituel. Forts de la bonne réaction du public, ils permettent à nouveau aux spectateurs de se défouler en les faisant crier à chaque extinction de lumière sur une autre nouvelle chanson « Fakirs ». Ce gimmick se reproduira à plusieurs reprises durant le set. L’improvisation est leur jeu favori, et pour le prouver à leurs fans, Fred annonce qu’ils vont chanter une chanson sur le vin mais que pour cela, il a besoin de trois mots. Ils seront : « rouge, cépage et gwin », ce dernier signifiant « vin » en breton. Ils improvisent donc une petite chanson pour s’aviner, comme ils disent… Avant de jouer « Jeux olympiques », ils frissonnent en annonçant : « Grande dédicace à Mano Solo qui l’a chanté avec nous, celle-là »… Après deux heures de show, et un rappel, le public en redemande encore. Ils reviennent, souriants. Ils font asseoir le public et viennent s’installer au milieu délaissant leurs amplis. Ce deuxième rappel acoustique a duré une demi-heure et s’est terminé par « Achille » dont on ne connaîtra toujours pas le secret…

Après un breuvage bien mérité, Fred nous conduit dans les loges où il répond à nos questions dans une ambiance détendue et très sympathique…

Tu parles beaucoup du public, comment sais-tu à quel type d’auditoire tu as affaire ?

On est très dépendant des gens, c’est pour ça que dès le début du concert, on demande à notre ingé lumière d’allumer la salle parce que parfois, on ne voit pas les visages et ça pour nous, c’est très déstabilisant ! Ce n’est pas que ça nous stresse, on n’est pas de nature traqueuse, mais on a besoin de voir dans les yeux des gens quelles types de personnes, on a en face de nous, pour voir si ils ont envie que ça envoie ou si ils sont plutôt dans l’écoute. Après observation, on adapte notre set et l’interprétation des morceaux en fonction du public.

Dans le morceau « Un jeu » du dernier album, tu racontes l’histoire de l’immigration du point de vue d’un enfant. Tu utilises ce mode narratif aussi dans d’autres morceaux…

Oui, j’aime bien partir de souvenirs, de trucs d’enfance que j’enrobe un peu, je change le contexte, je rajoute des personnages. J’ai toujours eu envie d’écrire des choses réalistes, mais l’écriture évolue avec le temps. Sur les derniers albums, j’ai exploré des trucs un peu moins narratifs. Par exemple, la première chanson du concert « La danse » ne raconte pas l’histoire d’un personnage, c’est une impression. Qu’a t-on fait de notre vie ? Je dis que ce qui est important, c’est le début et la fin, tout ce qui est au milieu, c’est du remplissage… Pour revenir à ta remarque sur le morceau « Un jeu », je ne sais pas quelle forme ça va prendre, mais j’ai des textes plus sociaux, revendicatifs, dénonciateurs. Je suis en train de réfléchir à ce projet-là. C’est un truc que j’ai envie de sortir dans un univers parallèle à celui du groupe parce que Karpatt, c’est un prétexte à faire la fête ensemble, on place parfois des trucs un peu plus profond, mais ce registre-là, je préfère me le garder pour faire autre chose. Je vais peut-être faire un projet solo ou avec un musicien, il se peut que ça reste à l’écrit sous forme de bouquin aussi, je ne sais pas… Nous allons d’ailleurs faire un break fin 2012, afin que je puisse travailler sur mes autres textes, mais peut-être pour mieux nous retrouver après ! Musicalement, on ne s’est jamais mis de barrières : guitares à la Brassens, rumba espagnole, manouche, etc. On ne veut pas brouiller les pistes en rajoutant des textes super engagés. Dans le rap ou le rock, les mecs disent au premier degré des choses qu’ils vivent et c’est crédible. Nous, on est dans la chanson. Brassens ou même Lafontaine dénonçaient des faits sociaux extrêmement forts à travers des petites histoires avec des personnages un peu irréels, mais je ne pense pas que ce soit l’univers de Karpatt.

Le dernier album est très acoustique par rapport au précèdent ?

Musicalement, on a très nettement décidé de faire un retour à l’acoustique. Ça a été nos premières armes, deux guitares, une contrebasse et trois voix. Avec le précédent album « Montreuil », on a eu envie d’électrifier, de changer de son. Ça nous a fait plaisir de le faire, mais on s’est rendu compte qu’en concert, on n’assumait pas trop ce son-là parce que ça donnait quelque chose de très musical qui occultait notre rapport au public. Et ce côté spontané fait vraiment partie de Karpatt, le fait de réagir avec les gens. Les sonorités électriques nous masquaient derrière cette barrière sonore. Du coup, pendant deux ans, on a tourné avec un batteur. Cependant, on avait besoin de passer par là pour retrouver le plaisir de faire de l’acoustique, pour pas avoir l’impression de répéter tout le temps la même chose !

Dans le disque, il y a de la batterie, comment gérez-vous cela sur scène ?

On est un peu au four et au moulin ! Le « Pad » au pied, la gratte, le micro… mais c’est une vraie liberté retrouvée de ne pas avoir de batterie sur scène, parce que celle-ci impose un rythme et un niveau sonore élevé.

La tournée est prévue jusqu’à fin décembre ?

Oui… D’ailleurs, on part le 13 juin faire une virée en Indonésie avec l’alliance française.

Chanter en français à l’étranger, ce n’est pas trop difficile ?

Pas du tout, au contraire ! Pour la petite histoire, la première fois, c’était en Italie, on avait été invité à jouer au carnaval de Venise. On s’inquiétait en montant sur scène et on s’est aperçu que ce n’était pas un problème. Maintenant, on est décomplexé par rapport à ça et dès que l’on va à l’étranger, comme nous faisons de la chanson à textes, je me fais traduire un petit peu avant par quelqu’un qui comprend le français, quelques phrases pour expliquer dans la langue du pays, ce qui va être dit dans le morceau. Le public voit que tu fais un effort et ça établit un contact sympa…

Travaillez-vous avec une maison de disques ?

On a monté une asso, on est indépendant sur la production des albums, mais on a un tourneur. On a la double casquette de « musicien-producteur ».

Produisez-vous d’autres artistes ?

Non, juste Karpatt. La finalité n’est pas de faire un label, mais d’avoir une structure légale et pouvoir exister sans être dépendant. C’est intéressant de faire avancer les choses de manières artisanales. Quand tu sors un album dans lequel, tu t’es occupé de faire les chansons, les arranger, trouver un studio, un mixeur, des musiciens, un graphiste pour la pochette, et un attaché de presse pendant les quelques mois de la sortie, tu gardes les pieds sur terre ! Moi, j’aime bien finir un concert, quand je sais qu’en amont, on s’est occupé de faire la com, trouver un lieu pour dormir, manger, gérer le transport, etc. Tous les aspects concrets, ça aide à ne pas être déconnecté de la réalité, et toujours apprécier le fait qu’il y ait des gens qui écoutent et apprécient. En gardant la vision de l’envers du décor, cela nous permet d’avoir la conscience des choses et de la chance que l’on a de faire ce métier…

Johanna TURPEAU.
Photos : Maxime ARDILOUZE.




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