Rencontre de la Chanson Val Cenis

photo festival val cenis 2012
Val Cenis (73), du 9 au 13 avril 2012
C’est un peu au bout du monde. Ailleurs en tout cas. Tout autour : des montagnes, de la neige, des arbres. Après le village voisin (Bonneval) la route s’arrête. Vous devez faire demi-tour. Sur la gauche c’est le parc de la Vanoise site protégé où les premières marmottes viennent de se réveiller ces jours-ci et où les renards pullulent. Alors oui, bien sûr, Val Cenis, c’est avant tout une station de ski. 16 000 lits, 130 km de pistes, des remonte-pentes un peu partout, des fondues et raclettes à tous les carrefours… Mais depuis 5 ans, c’est aussi un festival atypique label qualité

Monté par un amoureux de chanson, Patrick Pacalon, en collaboration avec Pierre-Michel Robineau du Mans Cité Chanson (les gagnants du concours du Mans de l’année se retrouvent ici quelques mois plus tard), il propose quatre soirs de concert dans un esprit chaleureusement familial. Car ici, après le concert du soir, on pousse les chaises et toute l’équipe dîne avec les techniciens, les artistes, les organisateurs, à la même grande table. Le repas est excellent et toujours original et le dessert (pour 40 personnes minimum) est concocté à l’image de l’artiste du jour par le pâtissier du village. D’ailleurs ici, tout le monde donne un coup de main au festival : les hôteliers offrent des chalets pour le logement des artistes, et les professionnels de la station fournissent équipements, remontées et cours de ski… Et les vacanciers ont même droit à des places à moitié prix pour les concerts du soir. Cette ambiance bonne-enfant est assez rare dans le milieu pour être signalée. Elle se traduit par le mot de son directeur saisi à la volée le dernier soir : « Moi je suis heureux quand je vois les gens heureux ! »

Phonos & fanfare
Les festivités démarrent chaque jour par la « ’Eléfanfare » qui officie en plein air dans le village tout en offrant du vin chaud aux spectateurs. Elles se poursuivent dans la journée par la visite à l’exposition de phonographes et d’orgues de Barbarie proposée par un adorable couple de retraité passionnés et passionnants (Annie et Gérard Pin) qu’il ne faut pas pousser beaucoup pour qu’ils vous poussent la chansonnette ! On les retrouvera d’ailleurs sur scène un soir, pour un émouvant rappel, invités par les Sœurs Moustache.

Askehoug
Le dandy moustachu ouvre le festival. Trio basse, batterie et lui piano et guitare électrique. De sa voix grave il s’amuse à varier les personnages et les genres, tantôt « Smart and piggy » tantôt grand musicien à la Boulez, mais toujours avec « Du style » il nous promène dans le répertoire des ses deux albums faisant l’amour dans l’ascenseur pendant un tremblement de terre ou regrettant l’absence de journalistes le jour où il s’est fait virer de chez lui par son ex. Il traverse les atmosphères et nous embarque avec lui. Le concert était un mardi, on a eu de la chance, car il nous le promet : « Je te tuerai un jeudi ». Bonne soirée pour tout le monde ; cet artiste hors norme, comme ici à la montagne, devrait avoir sa place sur les sommets.

Chloé Mons
Embrasée fantomatique sous des sons stridents qui semblent ne pas vouloir finir. Voix et piano. Filets de lumière sur des cheveux blonds lâchés. Un climat s’impose dès le premier morceau. Ecoute attentive. Frissons sur les aigus de « Walking ». La suite ouvre la porte du monde mystérieux de Chloé où l’on plonge sans retenue : blues déstructuré, sonorités indiennes, rock affolant, highway américaines, mélopées mystiques… Même la langue nous échappe ; on vacille entre puissance sonore, tonalités subtiles, murmures ou râles. La guitare de Yan Péchin semble sortir d’outre-terre, faisant écho à l’énigme que la chanteuse nous livre. Le batteur, discret, achève de planter le décors d’un voyage intérieur.

Chloé est dans son monde qui l’enveloppe et n’en sort pas. Sa gestuelle gracile achève de nous bouleverser. Elle est tour à tour squaw enragée, fille de saloon, madone auréolée, oiseau perché scrutant l’horizon, mère endolorie… Elle peut aussi devenir sensuellement ensorceleuse pour une reprise de « Hand Stuff » totalement réinventée !

Le projet est ambitieux, la proposition ne caresse jamais dans le sens du poil, les breacks musicaux sont nombreux au sein d’un même titre, les chansons sont des entités qui vibrent de l’intérieur, chaque mélodie est habitée, porteuse d’un nouveau paysage et l’ensemble peut séduire violemment autant que rebuter ceux qui n’auraient pas l’âme ouverte à l’inconnu. Mais ce soir c’est gagné, le public en redemande.

Moongaï
Quasi-queue de pie noire sur tutu de dentelle noir, Eva, la leader du groupe démarre en douceur le show pour monter crescendo vers la démesure et la transe. Trois musiciens l’habillent d’une pop-rock très classe. Son chant puissant, qui sait se faire délicat, a été comparé à celui de Björk, mais il est aujourd’hui ailleurs ; un peu plus dans le sillage d’Ariane Moffatt. La nouvelle planète de Moongaï est désormais plus grand public, tout en français et un peu moins électro ; forcément moins surprenante, bien qu’intense et profonde. Les meilleurs titres restent ceux qui impliquent les machines du bassiste, cassant les rythmes parfois un peu trop lisses ou « danse ».

Les Sœurs Moustache
Ca commence un peu cirque de fête foraine. Deux gars et cinq filles (dont trois moustachues, mais on ne saura pas pourquoi) font de la chanson festive-swing avec violon, contrebasse, guitare, bandonéon et batterie. Il est question de « tapin, de trottoir, de petit crème et clope au bec, de taulière, de gueule de bois et de ragnagnas » ou de « cafard » qui rime avec « Ricard », mais aussi de « rousseur sur le museau »… Un effort certain de mise en scène ne cache pas un manque d’originalité d’un genre qui mériterait d’être renouvelé, réinventé. Les textes sont légers, tout est assez téléphoné, java comprise, comme les « la, la, la… » ad libitum à faire reprendre au public. Et puis, à la fin du show, soudain, une chanson un peu rebelle, presque engagée, où il est question, de façon assez subtile, de grand marionnettiste qui nous manipule : « Libérons les poupées et laissons s’échapper un peu d’humanité. » Parfait. Eh bien la voilà la piste à suivre les filles !

Texte : Serge Beyer
Photos : Alain Dodeler




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