Coup de cœur francophone

Alaclair Ensemble - Photo : Toma Iczkovits
Montréal (Québec), du 3 au 13 novembre 2011
Avec dix jours de musique 100% en français, Montréal a fait place aux célébrations entourant les 25 ans du festival pancanadien Coup de coeur francophone. Des artistes émergents ou émérites du Canada et d’Europe sont venus partager avec un plaisir évident leurs créations rock, hip-hop ou chanson dans une ambiance chaleureuse. Petit survol éclectique de ce que la programmation avait à offrir cette année…

Grosse Distorsion

La soirée pour célébrer les noces de bois de BangBang, magazine web dédié à la culture alternative, a débuté avec le duo folk lo-fi composé de Jean-François Provençal et Julien Corriveau. Les deux comparses à lunettes se sont présentés avec des guitares brunes, une électrique et une acoustique. Leurs pièces et interventions un brin drolatiques ont eu le don de nous faire sourire, rire, même, pendant une trentaine de minutes. Après tout, ils font également partie de la troupe humoristique absurde Les Appendices. (EB)

Louis-Philippe Gingras

Un grand ténébreux s’est avancé sur scène et nous a fait savoir qu’il arrivait de loin ce soir-là (l’Abitibi est à 8 heures de route). La formule scénique a été épurée : un gars, une guitare, un tabouret et des chansons empreintes de mélancolie qui sont allées de pair avec cette soirée automnale. Malgré son passé jazz, il s’est adonné brillamment au style du « lonesome cowboy », comme il l’a dit si bien dans une des pièces qu’il nous a offerte, « J’ai quand même le droit de chanter du country ». (EB)

Placard/Macbeth

Dany Placard et son complice Francis « Toots » Macbeth ont fait revivre leur projet en duo Placard/Macbeth. Ils ont entre autres abordé sobrement les pièces de Plywood 3/4 avec pour seuls instruments une guitare sèche et un dobro (ou un banjo). À mi-concert, ils se sont déplacés derrière le comptoir du bar, que les serveurs leur ont cédé sans broncher, pour poursuivre dans une proximité peu commune avec le public. La foule était peu nombreuse, mais tout ouïe pour ce moment intime. On a bien entendu les musiciens, jusqu’à leur tapement de pied. L’assistance a applaudi chaleureusement entre les chansons, visiblement heureuse d’avoir assisté à ce moment privilégié. (EB)

Alaclair Ensemble

Précédée de Shawn Jobin (Saskatchewan) et de Labiur (Belgique), qui se sont produits devant un Club Soda d’un vide attristant, la joyeuse troupe d’Alaclair est parvenue à créer un attroupement festif lors de cette soirée où le hip-hop marginal était à l’honneur. Ses nombreux MC ont tôt fait de mettre l’ambiance avec leurs costumes faits maison, leurs maquillages de scène et leurs chorégraphies ludiques (dont la danse du poulet). Mais c’est surtout leur façon inhabituelle de manier le verbe qui a suscité l’admiration.
Après tout, chaque rappeur du collectif a son style bien à lui : celui d’Ogden repose sur la rapidité (et l’absurde), celui de Maybe Watson est plus désinvolte, celui d’Eman épouse le beat avec un grand savoir-faire, celui de KenLo, aussi réputé DJ, est le penchant plus soul/R&B (et haut perché) d’Alaclair… La combinaison est réussie, portée par une énergie collective contagieuse. Un concert plus efficace que celui effectué dans la capitale pour lancer leur triple album « Musique bas-canadienne d’aujourd’hui » (à télécharger gratuitement sur leur site). Dommage que la plupart des festivaliers aient quitté la salle avant l’entrée en scène du groupe Gatineau qui a fermé le bal. (MHM)

Galaxie

On soupçonne que le dernier album aux sonorités électro-rock « Tigre et diesel » ne soit qu’un prétexte pour que Galaxie s’éclate sur scène. Ainsi, au Club Soda, ils ont disséminé leurs titres avec un plus : de la puissance sonore. Olivier Langevin, guitariste virtuose, s’en est donné à cœur joie avec son complice de longue date, Fred Fortin. Les chansons de l’album ont été revitalisées grâce à des solos tantôt « bluesés » tantôt stoner-rock. La présence des deux choristes-chanteuses a aussi permis de révéler un côté plus accessible, plus doux. Dans cette performance d’une jouissance unique, tout était à sa place et parfaitement maîtrisé. (SC)
(Galaxie se produira aux Transmusicales de Rennes le 2 et le 3 décembre.)

NSD

Ce groupe de hip-hop déjanté propose quelque chose qui est bien au-delà des concerts d’ordinateurs portables : les MC Jeune Chilly Chill et Maître J sont accompagnés d’un orchestre de sept musiciens. La Sainte Trinité du rock (guitare, batterie, basse), une section de cuivres (saxophone, trombone, trompette) ainsi qu’une claviériste/choriste ont habité aisément la petite scène. Ils nous ont servi, dans un esprit festif, majoritairement des pièces de leur plus récent album, « Pour emporter ». Chill et J ne se sont pilé ni sur les pieds, ni sur les mots; chacun a eu son moment et son couplet bien à lui. Le plancher de danse était clairsemé, mais la foule, très enthousiaste. Après une pause, le groupe est retourné sur les planches avec une règle simple : les rappeurs dans la salle devaient se présenter sur scène et « freestyler » sur la musique interprétée en continu pendant 1 h par l’orchestre. Une demi-douzaine d’individus, dont Wong Sifou, se sont prêtés à l’exercice et, lorsque les interprètes se faisaient timides, Maître J et Jeune Chilly Chill ont meublé le temps en se prêtant au jeu eux aussi. (EB)

 

Géraldine

Ce qu’il y a de bien avec Géraldine et ses acolytes (cette fois-ci les Pas Fines Marois), c’est leur évident plaisir de jouer et leur insouciance bon-enfant. Leurs fameux costumes et leurs légendaires cagoules aident dans les faits à déceler la facétie et la désinvolture du groupe. Cependant, les musiciens aguerris (dont Navet Confit) accompagnant la chanteuse sont garants d’un concert parfaitement maîtrisé et invitant au voyage des genres. Au Divan Orange, Géraldine a donné un concert tout en contrastes et bien à son image : elle sait faire autant de la pop que du punk-électro, notamment sur « Sold-out capitalisme » (de l’album homonyme). Ses textes sont bien plus recherchés et dénonciateurs que le laisse supposer sa voix enfantine, quasiment idole sixties française. Elle a fait don de générosité musicale et de belle simplicité avec le grain d’excentricité nécessaire pour passer une belle soirée. (SC)

Violett Pi

Succédant à Géraldine sur la scène du Divan orange, Violett Pi a dévoilé son univers déglingué, un grand mélange de pop-folk, de hip-hop et… de bien d’autres styles. Derrière ce nom se cache le chanteur et guitariste Karl Gagnon, qui sortait un EP nommé « EP » en août dernier. On a donc assisté à un début avec guitares, boîte à rythmes et bidouillages électroniques. Puis, un batteur à l’allure débonnaire est arrivé pour parfaire l’étrangeté visuelle générale puisque les deux comparses étaient allégrement costumés et maquillés. Violett Pi propose des paroles très certainement travaillées et poétiques, livrées par une voix douce, jusqu’à ce qu’elle monte outrageusement. Les fans ont dansé sur ce mélange de styles violent et déconcertant. Le groupe en a profité pour partager des réflexions ou vérités absurdes, le tout dans une attitude théâtrale provocatrice pas toujours du meilleur goût. (SC)

Marie-Jo Thério

Première moitié d’une soirée carte blanche partagée avec Richard Desjardins à l’occasion du 25e anniversaire du festival, le concert de la chanteuse, pianiste et accordéoniste acadienne était une pure merveille. Oscillant constamment entre l’émotion brute et de petits monologues comiques plus légers, Thério s’est visiblement fait plaisir en offrant au public une formule seule au piano. S’écartant un peu de son périple « Chasing Lydie » (après tout, son dernier album est en anglais!), elle a raconté son arrivée à Montréal en 1982, livré des versions remaniées de ses succès et même partagé des chansons inédites. Magnifique interprétation de « Gisèle », de « Fais-moi danser François Hébert » et de « Jam à Beaumont ». (MHM)

 

Richard Desjardins

Fort d’une grande carrière d’auteur-compositeur-interprète et renommé pour son engagement dans des causes environnementales, l’Abitibien d’origine a présenté au Québec son spectacle récemment proposé en France… Un numéro allègrement agrémenté de gags sur les différences Québec/France, avec plaisanteries sur Sarkozy et DSK à l’appui, de même qu’un couplet de chanson recréé « à la Renaud ». Seul à la guitare, Desjardins a bien mis quelques chansons pour paraître véritablement à l’aise, mais dès qu’il s’est adressé à son public, nombreux et admiratif, la magie a opéré. Présentant plusieurs extraits de son dernier album « L’Existoire », celui qui a aussi récemment offert le film-choc « Trou Story » est remonté jusqu’à des classiques comme « Kooloo Kooloo » ou « Les Yankees ». Moment magique : pas un seul son dans la salle durant le chef-d’œuvre « Tu m’aimes-tu ». Après un bref rappel, chacun est reparti en ayant l’impression d’avoir assisté à un moment privilégié. (MHM)

Jérôme Dupuis-Cloutier

Dans l’agréable quiétude de l’Astral, en spectacle double avec le Belge Arno, Jérôme Dupuis-Cloutier a proposé les titres de son premier album solo « Gentleman Refroidi ». La belle voix du chanteur-guitariste (et même trompettiste à quelques reprises) a de quoi décontenancer parce qu’elle ne fait pas son âge. Bien que la jeunesse soit apparente dans certaines paroles et dans l’allure du groupe, on a constaté que la performance des morceaux était tout à fait mature et réussie. On réalise rapidement que sa musique est simple, mais pas simpliste, tant les arrangements sont subtilement distillés. Il y a autant du Jean-Pierre Ferland que du -M-. C’est un écho de la chanson française avec un peu de chaleur, résultat de la présence des cuivres et instruments à vent (clarinettes, trombone et trompette). (SC)

Philippe B

Dans une ambiance très intimiste, intensifiée par l’éclairage provenant de tableaux sur pupitres, l’auteur-compositeur-interprète a comblé les spectateurs de L’Astral. Dans cette salle propice à l’écoute attentive, on a pu écouter les jolis mots de Philippe B. Jouant avec les noms, les lieux et les histoires, il a interprété certains des titres de son plus récent album « Variations fantômes », utilisant des échantillons de musique classique (Vivaldi ou encore le Requiem de Fauré), et, le temps de deux chansons, il s’est assis au piano. Qu’il soit à la guitare ou au piano, ses chansons touchent toujours directement en plein cœur grâce à sa belle poésie. Le plus intéressant et attendrissant a sûrement été de l’écouter parler de son processus de création, d’un choix de rimes, de l’attention nécessaire lorsqu’il prépare son porte-harmonica et autres anecdotes. Finalement, il a avoué son paradoxe manifeste : terriblement verbomoteur, il ne fait que des chansons courtes. (SC)

Les Breastfeeders

Groupe rock’n’roll vétéran de la scène montréalaise, Les Breastfeeders ont encore une fois montré ce qu’ils avaient dans le ventre : une énergie contagieuse, une présence sur scène inégalée et des morceaux rétro/garage qui résistent au temps. Le sextuor mené par l’expressif Luc Brien a livré plusieurs morceaux du plus récent album « Dans la gueule des jours » (dont l’efficace « 400 milles ») et d’autres plus anciens, très chaudement accueillis. Les nombreux petits pépins techniques n’ont pas empêché la troupe de faire participer la foule (souvent par l’entreprise du personnage théâtral de Johnny Maldoror, qui a cassé une bière sur scène), et la ravissante Suzie McLelove a chanté quelques titres, montrant qu’elle sait bien prendre sa place dans cet univers plutôt masculin. L’Astral et sa formule cabaret constituaient un drôle de choix pour héberger un tel concert, mais qu’importe! Une prestation brève, mais très réussie. (MHM)

(Les Breastfeeders seront en France en décembre : à Rennes le 3,  à Paris le 7, à Dijon le 8, à Roche-lez-Beaupré le 9 et à Belfort le 10.)

Site web du festival : www.coupdecoeur.ca/

Textes : Éric Bertrand, Stéphanie Culakowa, Marie-Hélène Mello

Photos : Claudia Dumontier, Toma Iczkovits, Michel Pinault



© 2012 - 2014  Longueur d'Ondes - Design par Shake Studio & Iconoclaste