Les FrancoFolies de Montréal

Malajube - Photo : Michel Pinault
Montréal (Québec), du 8 au 16 juin 2011
Après un début de festival pluvieux et bruineux, les Francos, version Québec ont connu le beau temps, ce qui est primordial, car de midi à minuit un max de concerts sont gratuits en plein air et en plein centre ville.

Belin / Couture

L’une des spécificités des concerts au Québec c’est d’être assis par petit groupe autours d’une table et de boire un (des) coup(s) pendant les shows. C’est souvent le cas au Club Soda (une bâtisse tenant encore debout au beau milieu des travaux commencés il y a 3 ans pour futur ‘’Quartier des Spectacles’’). Suivant l’intérêt du public et brouhaha envahit (ou pas) l’espace. Pour le show de Bertrand Belin, le silence est total. Bon signe. Le trio inspiré par Bashung capte l’attention et remporte un chaleureux succès. Même salle et même enthousiasme  pour l’arrivée de Charlelie Couture qui débarque nonchalamment en jean et redingote, chapeau melon et lunettes noires. Son groupe groove blues-rock et sa voix inimitable (et inchangée) plane avec aisance sur l’ensemble, entre deux riffs de guitare. Avec sa barbichette, sa gratte et son gros son, il évoque ZZ Top…. Tout est en place. Mais le côté daté des arrangements peu surprenants nous ramène quelques années en arrière.

Le condamné à mort

C’est Pierre Lapointe, en costard et nœud papillon noirs, qui assure la première partie du spectacle « Le condamné à mort » face à une salle Wilfrid-Pelletier quasi comble. « Je suis obligé d’être seul au piano ce soir, car c’est écrit sur l’affiche », annonce-t-il, le sourire en coin. Après un monologue plein d’humour sur sa vie et sa musique, il entame une série de chansons (« Le lion imberbe », « 27-100 rue des Partances », « Nous restions là », « Tel un seul homme »), éclairé par un unique projecteur, créant une belle intimité avec le public. En hommage à l’auteur-compositeur et interprète québécois Claude Léveillé, disparu quelques jours auparavant, il reprend « Emmène-moi au bout du monde », chaudement applaudi par un public ému et reconnaissant.

Une heure plus tard, Jeanne Moreau et Étienne Daho entrent en scène, main dans la main ; elle en blanc, lui en noir, pour interpréter le poème de Jean Genet, unique représentation en Amérique du Nord. Jeanne Moreau, incarnant la partie féminine du poète, narre ; Étienne Daho chante, accompagné par deux guitaristes, un bassiste, un batteur et une violoncelliste. Même si les premières minutes du spectacle souffrent d’un son trouble, rendant ardue la compréhension des mots crus et sensuels du poète français, écrits en prison en 1942, le tout s’équilibre progressivement. Une mise en scène épurée, laissant rois les mots de Genet. Mais côte à côte, face au public, les deux interprètes ne se croisent pas du regard durant les quarante-cinq minutes de spectacle. Un univers particulier, difficile à pénétrer. Même si le courant passe entre les deux protagonistes, il est parfois difficile de le sentir, dans une salle aussi spacieuse. Le pouvoir de l’orchestration et des intonations vocales s’étiole au fur et à mesure que la représentation avance, à cause de mélodies et de rythmes basiques, créant une impression de répétition. Dans cette représentation hybride, alliant poésie et chant, il n’est pas évident de trouver un équilibre. Malgré tout, les deux grandes figures de la scène culturelle française quittent la scène, de nouveau main dans la main, sous les applaudissements du public, debout.

Du Haut des Airs

La devant de scène est rempli de plantes (vivantes) en décor naturel. On est en plein air et dans ce spectacle, défilent les patrimoines musicaux de l’année de quatre pays : Suisse, Belgique, France et Canada. Chaque chanteuse (juste des filles cette année) offre en 4 jours 20 morceaux différents de sa patrie. Chaque jour, le public est invité à voter pour son titre préféré et le dernier jour c’est le choix du public qui est chanté. Cette belle initiative se nomme « Du Haut des Airs » et le concept se déplace évidemment dans les quatre pays. Une chance pour les interprètes de rencontrer différents publics et pour le public de découvrir ce qui s’écoute en francophonie ! Cette année, les artistes sont Charlou Nada (CH), Géraldine Cozier (B), Marine. A (F) et Stéphanie Lessard (Québec).

La légende de Jimmy et de Mathieu

Devant la scène, des billots de gros bois sont disposés en bancs rustiques. Les fesses posées dessus sont là pour écouter un conteur slameur, chanteur nommé Mathieu Lippé. Ses textes sont si parfaitement écrits qu’il faudrait les lire au fur et à mesure tellement ils sont truffés de subtilités, de jeux de mots, d’emboîtage d’idées… C’est un délice et un délire. Un grand bonhomme.

Sur le fond de scène de l’Astral des diapos défilent à chaque chanson et en direct un dessinateur les trafique ou les détourne au son de la musique. Devant l’écran géant, un bassiste, un batteur, un violoniste-synthé et un chanteur à guitare et harmonica qui n’hésite pas à créer des vagues de loops aériens. L’univers est pop-folk-rock, le chant délicat et chaud à la fois, empruntant autant aux harmonies d’hier qu’aux effluves de Radiohead et offrant une synthèse des plus réussies. Peut-être l’une des meilleures nouvelles du Québec de ces derniers temps, ce Jimmy Hunt !

Sans cesse, sur le site des Francos, des jeunes munis de balais et pelles passent parmi les spectateurs scrutant le sol pour ramasser le moindre déchet… preuve que le Québécois n’est pas vraiment discipliné, mais qu’il emploie du monde pour nettoyer ce qu’il n’est capable de préserver !

Décors et accents

C’est un grand M majuscule et transparent ; il est rempli d’eau et des jets d’air font une ribambelle de bulles à l’intérieur, ce qui anime la lettre de façon originale. Nous sommes sur la scène Molson, située à l’angle de Sainte Catherine et de Bleury. Devant ce M, officie le batteur de On a Créé un Monstre, quintette rock popy, un peu jeune. On les espérait plus roots rugueux, un peu moins lisses.

73 ampoules, au bout de longs fils électriques, montent et descendent en rangée et clignotent (ou pas). Créant un jeu de lumière tout à fait original. En dessous de ce ballet incessant, six musiciens classiques avec harpe, contrebasse, guitare banjo (mais aucunes percus). C’est la bande-son étonnante de la soirée ‘’Initiales S.G.’’. Un hommage à Gainsbourg concocté par Pierre Lapointe. Les chanteuses (juste des filles) se succédent ou se mélangent pour des tubes allant de ‘’Comment te dire adieu’’ à ‘’Bloody Jack’’ en passant par le ‘’Requiem pour un con’’. Le choix de Monia Chokri  (actrice dans ‘’Les amours imaginaires’’ de Xavier Dolan) pouvait se justifier pour son côté sixties, celui de Clara Furey aussi par sa voix Vanessa Paradis, celui de Béatrice Bonnifassi, évoquant Marianne Faithfull et Juliette Gréco tient la route également, mais que venait faire la maniérée Arielle Dombasle surjouant ses chansons (tout en ayant besoin de lire les textes / pas eu le temps de les apprendre sans doute) ? Heureusement le grain de folie de la soirée est venu de Random Recipe, le duo magique !

C’est un concours d’accents sur la grande scène en plein air devant un parterre de festivaliers assis sur la pelouse. A ma gauche Joseph Edgar et son rock énervé, à ma droite la punchy Lisa Leblanc. Les deux sont Acadiens et ne s’en laissent pas conter. Un vent de fraîcheur souffle sur le festival.

Elli & Jacno et Liz  Taylor

Comment Jacno ne serait pas mort ? Le duo Elli et lui, voire le revival des Stinky Toys existerait encore en 2011 ? Apparemment oui, avec La Femme. Mais là, pour arriver à restituer le son hargneux des eighties, ils s’y mettent à cinq (quatre jeunots et une fille méchée et énervée). Quatre synthés en avant, une batterie, basse et guitare sporadiquement aussi. Le chant n’est pas monopolisé par l’élément féminin du quintette, mais il se répartit. Cette entité à 5 têtes pourrait tout à fait reprendre à son compte les mots d’Elli : ‘’On garde nos allures sages, de jeunes gens à la page, en dessous fermente la rage !’’

Liz Taylor. C’est bien à elle que fait penser Natasha Atlas. Totalement reliftée de partout, inexpressive (rien ne bouge) et apparemment pas bien dans sa peau et dans ses rondeurs… Reste la voix en effet plutôt toujours en place et les six musiciens (experts) qui l’entourent et la soutiennent dans son voyage exotique. Seule question : mais que fait elle aux Francofolies avec un seul titre en français (et encore une reprise) ?

Chantal et Betty

Chantal Jolis est radieuse. Sur son fauteuil roulant, elle est sortie pour applaudir son amie. Cette grande dame de la radio, qui lutte contre Parkinson et s’engage après de « La société Parkinson du Québec » est venue voir le show de Béatrice Bonifassi (la chanteuse de Beast) qui s’offre une parenthèse francophone et cabaret circus ! Elle a choisi un répertoire de reprises grand écart allant de Bashung à Piaf, via Léo Ferré ou Michel Simon. Sa voix (à la Piaf  justement) épate et sa présence / prestance désinvolte donne le recul exact qu’il fallait à ce spectacle qui aurait pu tomber dans le cliché, voire pire, le ridicule. Pari gagné haut la main, standing ovation ! Et Chantal Jolis est aux anges !

Alaclair Ensemble

Les quatre excellents MC d’Alaclair Ensemble et leurs acolytes (DJ, chanteuse, MC collaborateurs) arrivent sur scène affublés d’un tee-shirt “I (feuille d’érable inversée) Bas-Canada”, invitant la foule à chanter titre parodiant l’hymne national du pays. Une entrée en matière qui donne bien le ton de leur prestation complètement éclatée qui combine les meilleurs titres de l’album « 4,99 » paru l’an dernier (« Fussy Fuss », « Piles comprises », « J’tanné d’attendre »), des créations de Maybe Watson (l’un des membres) et quelques nouveautés prometteuses. Le collectif qui décrit son style comme du « post-rigodon » a l’étonnante capacité de proposer du hip-hop original tout en parodiant ses propres clichés. Des artistes de calibre, qui savent manier le verbe avec une énergie contagieuse, peu importe le degré d’absurdité des textes et des chorégraphies qui les accompagnent.

Monogrenade

Depuis son passage aux Francouvertes, le groupe de descendance « karkwaïenne » a acquis un public fidèle, qui est rassemblé dans l’intimité de L’Astral pour un concert tardif (23 h). Un peu avare de mots, Jean-Michel Pigeon offre avec sa troupe une prestation rock tantôt planante, tantôt bien relevée, avec des pièces tirées de son EP « La saveur des fruits » et de « Tantale », premier disque complet paru en début d’année. On les félicite d’avoir invité sur scène un quatuor à cordes, qui rend l’expérience live nettement plus intéressante, sans compter des cuivres qui sont venus appuyer quelques-unes des compositions. Monogrenade semble avoir pris de l’aisance dans les passages instrumentaux plus doux, plus maîtrisés que lors des derniers concerts. Mais rien ne vaut les envolées en crescendo qui ponctuent souvent la fin des morceaux. Du rock franco intelligent et bien habillé, pour les amateurs d’arrangements soignés.

Les 10 ans de C4

La maison de disques C4 s’est offert un bel anniversaire avec un grand concert mettant en vedette quatre de ses groupes au Métropolis. En intro, un « super-groupe » rock formé de membres de Band de Garage et des Dales Hawerchuck offre un set bref, mais tonitruant. Suit Gatineau, venu défendre sur scène son dernier disque « Karaoké King », à l’effigie de Claude François : une prestation de rock électro dansant et haut en décibels, menée par le phrasé très caractéristique de Séba, chanteur et MC du groupe, où l’on s’est aussi plu à réentendre des succès plus anciens et divers clins d’œil musicaux (Rush, par exemple). Puis le groupe rock Galaxie mené par Olivier Langevin enflamme la scène. C’était la première fois qu’ils se produisaient à Montréal depuis la sortie de l’excellent « Tigre et diesel », et ils nous ont rappelé combien ils sont encore meilleurs en live. Bon anniversaire C4 !

Malajube

Annoncé comme un « concert-surprise » dont les vedettes ont été dévoilées uniquement la veille, ce beau moment offert par Malajube aux Francos a résonné dans la nuit. Un spectacle qui commence tranquillement avec plusieurs titres du nouvel album « La Caverne », mais qui s’intensifie peu à peu avec des extraits plus percutants du reste de son répertoire (les chansons « Pâte Filo », « Crabe » et plusieurs autres). Sans interruption, le quatuor montréalais enchaîne les tubes devant un décor et des éclairages inspirés du lancement d’album présenté à La Tulipe en avril dernier. Même si L’Astral est une étrange salle pour un concert rock (c’est avant tout un cabaret plutôt jazz), ses dimensions donnent un sentiment de proximité entre le groupe et le public, ce qui est assez rare avec Malajube, qui s’adresse peu ou pas du tout à la foule. Certainement pas le meilleur concert donné par la formation, mais un beau moment des Francos que l’on retiendra.

L’année prochaine, 24e édition des FrancoFolies de Montréal du 8 au 16 juin 2012.

Texte : Serge Beyer, Marie-Hélène Mello et Léna Tocquer
Photos : Michel Pinault




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