Coxinhell Studio

Scènes

Primavera Sound Festival

Sufjan Stevens - Photo : Patrick Aufret
Barcelone (Espagne), du 26 au 28 mai 2011
Nouveau record de fréquentation (140 000 personnes) pour un Primavera Sound recentré rock sur fond de révolution et de Ligue des Champions.

Comme chaque année, le festival a débuté dans la ville la veille, mais ce jeudi après-midi, c’est place Catalunya que cela se passe. Manu Chao est là pour soutenir Los Indignos, jeunes révolutionnaires espagnols regroupés sur la place névralgique de Barcelone. Le lendemain, c’est par la force et dans le sang (120 blessés) que les policiers les évacueront.

À quelques kilomètres de là, au Nord-Est de la ville, en bord de mer, le site du Forum a été redimensionné. Il est vraiment élargi, avec une scène supplémentaire, soit huit au total. Première bonne sensation avec Cults. Le couple de San-Francisco joue en formation complète, mais Madeline Follin, la chanteuse, n’avait pas prévu le vent qui relève sa jolie jupe. Trop craquant de la voir si gênée, les deux mains sur les volants de sa minirobe blanche… Dans la foulée, Of Montréal, collectif pop foutraque et bien allumé qui fait rimer rock et théâtre d’une manière très maniérée. Ca démarre fort !

Files d’Attentes

Côté caisses, on pressent vite un problème : des files d’attente partout ! On a bien fait d’arriver de bonne heure mais pour les autres, cela commence par une longue queue pour entrer, acheter son ticket (une carte magnétique), récupérer son passe ou franchir la barrière électronique. Juste une mise en bouche de ce qui attend le festivalier. Le Primavera pensait cette année créer le buzz en instaurant un système de paiement avec PayPal pour les boissons, mais c’était sans compter les problèmes électriques. Après plusieurs heures de piétinement, les organisateurs doivent se rendre à l’évidence : le système fait un flop. Et retour au cash pour les paiements à toutes les buvettes.

Les Ailes de Sufjan Stevens

Particularité de ce festival baigné par une douceur toute catalane, il contient un splendide auditorium de 2000 places. Sufjan Stevens y propose jeudi et vendredi un spectacle hors du commun à chaque fois largement sold-out. Les frustrés sont nombreux. Véritable ange électro-pop, le chanteur américain déploie toutes ailes dehors (sur l’excellent « Seven swans ») un show lancinant et magnifique. Chaque représentation est triomphante. À raison, tant sa musique soignée, soutenue par un orchestre et des danseuses, est splendide à voir comme à entendre.

Nick Cave avec Classe

Difficile d’en dire autant de Johnny Rotten. Le plus tout jeune leader des Sex Pistols est sur scène avec Public Image Limited. Il fait très doux, mais il a gardé son parka. Le cheveu blond peroxydé, la star du punk a toujours de la gueule lorsqu’il entonne « This not a love song » mais le grand moment de la soirée, c’est le concert de Grinderman. Nick Cave et ses comparses ont mangé du lion et proposent un show très électrique. Rasé de près dans son habituel costume bleu nuit, puis rapidement en chemise blanche, Nick Cave assène ses riffs avec conviction, soutenu par un Warren Ellis à la barbe toujours aussi fournie. Sans concession. Il est déjà plus  de minuit, passons sur la quarantaine de groupe que nous n’avons pu voir et direction, à quinze minutes d’une marche appuyée à travers la foule, la scène du Llevant, en fait la deuxième très grosse scène du festival.

Interpol, Caribou, Suicide en même temps

Dilemme : le groupe Interpol démarre en même temps que Caribou et Suicide, qui a obtenu le soutien de Nick Cave. On commence par Interpol. Daniel Kessler a bien du mal à faire oublier le très classe Australien. La faute sans doute à un nouvel album en demi-teinte puisque le public ne réagit que sur les morceaux des deux premiers. Impossible d’approcher Caribou, en grand-messe avec ses fans. Vu d’en haut, le set très carré en impose, tout en majesté intimiste. Reste à voir Suicide sur la scène Ray-Ban, l’amphithéâtre extérieur.  Le duo joue dans l’ordre un premier album qui sonne très moderne malgré les presque 74 ans d’Alan Vega, son créateur.

Les facéties des Flaming Lips

La suite s’annonce festive avec The Flaming Lips. Cela commence dans une bulle. À l’intérieur, Wayne Coyne est tout sourire et roule sur la foule. Retour sur scène dans un fracas sonore et lumineux, le revoilà feux d’artifice à la main. Les confettis volent bas, les bénévoles sont costumés sur scène. La fiesta est palpable, le show visuel relègue la musique au second plan et le public massivement regroupé devant la grande scène s’embrase gentiment.

Woody Alien from Pologne

Du coup, ils ne sont qu’une poignée à apprécier le punk rock polonais de Woody Alien. Un chanteur, un batteur, l’essentiel est là, et les musiciens ont des étoiles dans les yeux pour ce qui est sans doute l’une de leur première sortie loin de chez eux. Un concert rendu possible par le concept Primavera pro, qui accueille de jeunes espoirs venus de toute l’Europe, y compris de l’Est et même d’outre-Atlantique, et le plus souvent de pays en devenir ou en reconstruction. Woody Alien en est un bel exemple, c’est aussi l’une des bonnes surprises de ces petites scènes. Le duo produit un set très accrocheur dans une ambiance bon enfant et chaleureuse. Allez, un dernier pour la route, Suuns, porté par d’excellentes critiques, se produit à 4 heures du matin, mais à cette heure très avancée, les oreilles sont bien fatiguées pour accrocher aux larsens tordus de ce groupe en clair-obscur abrasif. À revoir dans de meilleures conditions.

Soutien Révolutionnaire

Le vendredi s’annonce costaud. La police l’a bien compris et a chargé les manifestants place Catalunya. 120 blessés, mais l’objectif est atteint, la place est dégagée pour le week-end… Du coup, le festival se politise dans une quasi-indifférence même si banderoles et autocollants sont désormais bien visibles. Il faut dire que le Primavera Sound est fréquenté en majorité par des étrangers ! En début de soirée, The National retient toutes les attentions. Très attendu par le public, le groupe capitalise « High Violet », un dernier album très réussi. Succès monstre et une foule à perte de vue, la plus importante du festival sur cette nouvelle scène dont l’accès était devenu quasi impossible sauf à jouer des coudes, avec pour le final un invité de marque, Sufjan Stevens, ce qui rajoute à la splendeur. Plus intimiste, Père Ubu joue  son album « The annotated modern dance » et assure sur la scène Ray-Ban. Flasque à whisky métallique bien en main, le déjà vieil homme s’assoit pour boire quelques gorgées et raconte ses histoires de filles. Vraiment émouvant d’autant que c’est également très classe sans jamais tomber dans le pathétique.

Hystérie collective pour pulp

Retour réussi également pour Belle & Sébastian dans un registre nettement plus guilleret / gentillet tel que le public barcelonais semble adorer. On préfère  Shellac à Deerhunter. Encore une fois, la cinquième d’affilée, présent sur la scène ATP, le groupe de Steve Albini est impressionnant même si forcément ça commence à faire rengaine. La grosse sensation de la soirée reste la reformation de Pulp. Jarvis Cocker entretient visiblement des relations privilégiées avec la capitale catalane, il rappelle sa précédente venue, il y a 15 ans, souligne être aujourd’hui de retour être là « pour faire l’histoire », laisse un jeune amoureux faire à genou devant sa belle sa demande sur scène. Et surtout, déverse une déferlante de tubes brit-pop jusqu’à un « Common people » d’anthologie dédiée aux Los Indignos. La foule exulte dans une liesse quasi-hystérique !

John Cale en kilt

John Cale à l’auditorium pour jouer « Paris 1919 », ça vous tente ? C’est le programme de fin d’après-midi du samedi et c’est complet. L’orchestre symphonique s’installe, et l’homme arrive en kilt pour saluer le public. Porté par des cordes magnifiques, le concert avant-gardiste de John Cale a forcément des allures de grande musique. Au même moment, sur la scène San Miguel, Fleet Foxes la joue tranquille pendant que les filles de Warpaint ont bien du mal à convaincre.

Barca Champion

L’heure du match approche et bientôt 25 000 personnes s’entassent face à l’écran géant installé à l’oblique de la scène Llevant. Les autres scènes continuent de tourner. Le Barca et Manchester sont à égalité lorsque Einsturzende Neubauten entame dans un décor de scène impressionnant son set. C’est certes très indus, mais aussi très mélodique, la gouaille du chanteur fait le reste pour un grand moment de musique. Qu’il semble loin le match ! D’ailleurs aucune clameur ne vient briser l’attente devant la scène avant Polly-Jean. Lorsque PJ Harvey monte sur scène en entonnant un « Let england shake » involontairement de circonstance, Barcelone est en liesse mais sur le site, la musique a repris tous ses droits et seuls les écrans de télévision qui diffusent en boucle les images de la victoire rappellent que c’est bien le grand soir, du moins pour les supporters barcelonais.

PJ Harvey sans surprise

Vêtue de sa désormais habituelle longue robe blanche, son autoharp contre l’épaule, PJ Harvey rayonne. La ferveur est bien moins grande que pour Grinderman ou surtout que pour Pulp, grand vainqueur de cette édition. Pourtant, la musique de l’Anglaise charme sur la longueur avec un set à peine plus court que celui proposé il y a quelques mois à l’Olympia, basé essentiellement sur ses deux derniers albums. Dans la foulée Mogwai se montre très à son aise. Porté par un nouvel album très réussi, les Écossais marquent d’une maîtrise inégalée leur déferlante sonore alors que sur la scène d’à côté, le rock blues cradingue et expédié de Jon Spencer commence à sentir le réchauffé même s’il reste excessivement sexy. Le détour par Animal Collective sur la grande scène ne fait que confirmer le peu de bien que l’on en pense. Heureusement, DJ Shadow a avancé son set. Alors on marche à nouveau pour voir ses effets vidéo impressionnants et diffusés pour partie via une grosse bulle gonflable.

The Black Angels pour finir

Pour la première fois du festival, on se retrouve devant la scène Pitchwork. On comprend vite que l’on a bien fait d’éviter de venir par ici. D’abord c’est loin mais surtout, les festivaliers, gavés de bières et de whisky, ont transformé la longue allée qui borde la mer en urinoir géant. On évite les flaques, pas les odeurs, pour finalement se retrouver à poireauter devant la scène en attendant que The Black Angels finissent ses balances dans un état déjà bien attaqué. Une demi-heure de retard, ce n’est pas commun ici où l’on joue plutôt montre en main. Forcément, puisque plus de 250 concerts se sont succédé en 5 jours, si l’on compte l’ouverture et fermeture au Pablo espagnol et les quelques animations réalisées dans différents parcs ou bars de la ville. Il est presque 4 heures lorsque le collectif psyché américain attaque enfin son concert. L’ombre des Brian Jonestown Massacre plane indubitablement mais face à une grosse audience, The Blacks Angels parviennent sans peine à remplir leur contrat. Le festival avait bien commencé, il se termine de la même manière.

Une édition mémorable

Dimanche, place Catalunya, Los Indignos remontent les tentes, la police a quitté les lieux. Barcelone s’apprête à fêter ses héros, Shakira ne sait trop comment relier son concert prévu le soir même à la fiesta que prépare la ville à ses joueurs et le rideau tombe sur cette 11ème édition du Primavera, une édition qui a une nouvelle fois battu son record de fréquentation et mis un pied de plus vers le gigantisme. Faisons confiance aux organisateurs pour garder leur ligne de conduite farouchement indépendante. Cela commence à devenir une habitude, l’un des meilleurs festivals de l’été est aussi l’un des premiers. Cette année, le Primavera a mis la barre bien haute. Dans l’avion du retour, on ne sait quelles images retenir. Les ailes déployées de Sufjan Stevens, la candeur de Woody Alien ou l’époustouflante prestation de Pulp ? En fait, il y en a bien plus que ça ! Rock, foot et révolution, quel festival pourra, à l’heure du bilan à la fin de l’été, se prévaloir d’un cocktail aussi explosif que détonnant, avec en prime le beau soleil du printemps Barcelonais ?

Johann Pasquier et Patrick Auffret

Photos : Patrick Auffret


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