« Et au sommet, les capucines fleuriront sous nos pas »

1er octobre 2010, Palais des Congrès et de la Culture, Loudéac (Côte d’Armor). Aurais-je pu imaginer ce matin, au réveil, en posant le pied sur le lino froid, voir, à peine attablé avec mon plateau-repas, débarquer tout le « Courchevel Orchestra » dans un Flunch, le long d’une départementale bretonne. Heureux fruit du hasard et conjuration des ventres creux.

Aurais-je pu imaginer, en descendant la Loire, les éclats de rire, les vannes, le second degré des réparties et les tapes dans le dos échangées entre Florent, Bertrand, Edouard et Sébastien dans les loges. Oui, sûrement. Leur premier concert s’était bien passé sous le chaud soleil de la fin juillet, les deux nouvelles recrues ont trouvé leurs marques et les échos de la résidence au Train-Théâtre il y a quinze jours, ont été hautement enthousiastes. En revanche, je n’aurais peut-être pas parié sur une complicité aussi rapide, sur la confiance emmagasinée. Ils jouent ensemble, et non côte à côte. Ils se soutiennent du bout des yeux, se taquinent aussi. Ça semble si simple entre eux. Comme le son du « Courchevel Orchestra », désormais plus franc, plus chaleureux, d’apparence moins complexe.

Aurais-je pu imaginer en franchissant un à un les péages comme un saumon les cascades, toutes les détails améliorés, soignés pour la scène : le lambris lasuré qui entoure désormais le praticable où siège Bertrand Perrin, le clavier enchâssé dans un écrin de bois clair, une nouvelle entrée en matière avec des crépitements de feu et le tintinnabuli des grelots, « Jingle Bells » se glissant dans les voix de « Courchevel », les chœurs sur «  Le terrain de sport », sans oublier, l’apparition d’un téléphone vintage, le fameux Socotel beige de mamie, que Florent saisit nerveusement à la fin de « Levallois-Perret » – un effet synthétise alors légèrement sa voix, on dirait Trevor Horn des Buggles sur « Video killed the radio star ». Je n’aurais pas espéré le voir aussi rapidement se délester de sa côte de mailles. Florent trépigne sur son tabouret derrière son clavier, frappe le sol de son pied, fait des bonds sur scène, va d’un pas assuré d’Edouard à Sébastien. Il frappe un adversaire imaginaire. Il a des fourmis dans tout le corps. Il semble loin le temps où Arnaud Cathrine essayait de le convaincre de chanter « Notre jeunesse » sans instrument, dépouillé de tout si ce n’est de lui, seul devant un micro – c’était pourtant il y a moins d’un an. Florent y prend peut-être goût, même. Ce soir, il osera réapparaître après un noir, à genoux pour chanter « Qui je suis », « en Saint Sébastien, en supplicié » selon les mots propres d’Arnaud. Bientôt, vous verrez, il frappera dans ses mains pour aller chercher le public… Il faut dire que ce soir, la Palais de la Culture de Loudéac a des faux airs de plus grand cabaret du monde !

Aurais-je pu imaginer ce midi, en faisant tourner le présentoir de cartes postales à la recherche d’un cliché bien ringard de galette-saucisse ou d’un renne, mascotte d’une fumeuse campagne de com’ pour la capitale ducale, que Florent en lirait sur scène. Double intermède après « Son idole » et « Je n’ai pensé qu’à moi ». Il improvise sans se prendre les pieds dans le tapis. Il est à l’aise. Son humour à froid marque des points, son autodérision assène le coup de grâce. Surtout quand il lit la missive de Jean-Marie jugeant sa musique trop déprimante et le sommant : « Un peu de courage ! Divertissez-nous ! », ou celle de Nicolas qui l’invite à manger une pizza au pied du Fort de Brégançon. Assurément, non, je n’aurais pu l’imaginer.

Bien sûr, il s’agit du premier concert officiel du « Courchevel Tour » et il faudra encore parfaire les réglages. Mais, on est à cent lieues du concert de Lignières. Les lumières y sont plus chaudes. La musique plus immédiate, plus accessible. Il y a de la fraternité d’armes sur scène. Et l’ambiance générale est conviviale, presque familiale. Ce qui au passage, est un joli de coup de salaud. Quand la médecine est amère, il faut l’enrober de sucre. Seul le malade, au final, est surpris. Idem pour les paroles graves et incisives, il leur faut du rythme et de la clarté : c’est ainsi que sonnent les oxymores. Cette fois-ci, les tigres ont les dents pour mordre : merveilleuse « Eau de rose » sur un carré écarlate, « Mes nouveaux amis » sur un train d’enfer, « La charrette » ponctuée par les jappements rock de Bertrand et cette « Famille Kinder » qui fait danser la salle.

Dans dix jours, « Courchevel » sera dans les bacs. Les dernières semaines sont passées si vite ; elles feraient presque oublier les jours de doute et d’impatience. Et pourtant, ce soir, tout ça semble si loin. Cette sortie a déjà des allures d’histoire ancienne. Après tout, on attend moins l’accouchement que le premier cri, le premier sommeil apaisé. Les articles qui commencent à fleurir dans la presse sont élogieux. Le carnet de bal promotionnel se garnit. Les applaudissements de ce soir rassurent.

Enfin, aurais-je pu imaginer ce matin, au réveil, en posant le pied sur le lino froid, revivre ce radieux malaise, celui que l’on ressent les yeux grand ouverts quand l’enfant, le petit frère, le fils, dépasse le cap du troisième pas, sans chute, et traverse pour la première fois, la pièce du salon avant de chercher votre regard émerveillé et de s’agripper, encore un peu étonné par son exploit, à vos jambes subitement moins raides. On y est pour rien, bien évidemment, mais c’est tout de même une joie, une fierté qui gonflent votre torse. On se dit alors, heureux : « Ça y est ! C’est gagné ! » et dans la seconde connexe, on sent déjà l’amertume poindre au fond de la gorge. Car on sait que ces grands débuts sont en fait une fin, un détachement. On se ressaisit, on ravale ce mauvais goût et on se dit : « Arrête le temps et profite, mon gars ! »

Générique :

Les aventuriers : Aude et Florent Marchet

Les arpenteurs : Arnaud Cathrine, Bertrand Perrin, Edouard Marie, Erik Arnaud, Djeff Chauffour, Guillaume Cousin, Jean-Yves Lozac’h, Julien Soulié, La Fiancée, Matthieu Dorthomb, Nicolas Martel, Rémi Alexandre, Sébastien Collinet.

Les sherpas : Célia Bessonnard et Guy Fasolato

Les éclaireurs : Marylène Eytier et Nicolas Messyasz

Les membres de la cordée : Serge Beyer, Cédric Manusset et Clarisse Petit

Merci à l’entourage de Florent Marchet pour la confiance accordée, au Studio Nodiva pour le café chaud et les tisanes de marmottes, à F2F Music et à Pias pour les portes ouvertes, à Julien Bassouls, aux Trois Baudets, au Grand Mix, aux Bains Douches, à Pascal Blévin et à l’équipe du Palais des Congrès et de la Culture de Loudéac pour leur formidable accueil. Et merci encore à Serge Beyer pour avoir dit : « Banco ! »

Vous venez de lire un moment de la vie de « Courchevel ». Lire la chronique de l’album

Sylvain Dépée / Photos Marylène Eytier

Episode n°10 sur 10.

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A suivre…


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