Annapurna (mon amour)

15 mai 2010, Café du commerce, Lignières (Cher). Ce soir, Florent jouait à domicile. A Lignières. Son village natal. Il y a passé toute son enfance et son adolescence. Lieu de presque toutes les premières. Joies insolentes, beignes dans la cour d’école, filles électriques, gueules de bois, colères et désillusions multiples, inévitables incompréhensions. Depuis longtemps, il s’y sent étranger. Mais, il y revient. La nuit est déjà bien entamée ; il y a un peu plus de deux heures, Florent terminait son concert sur “Je m’en tire pas mal”. Nous sommes au Commerce, l’un des bistrots de la petite ville. Chaque soir, le festival L’Air du Temps y programme un concert. Les Balimurphy viennent d’y mettre le feu. Après des rappels nourris, ils ont dû se résoudre à remballer. Florent est debout, à côté du guichet PMU, un verre à la main. Amis de longue date, connaissances d’un autre temps, spectateurs, voisins se relaient. A nouveau. A chacun son avis, à chacun son conseil sur ce qu’il a vu et entendu ce soir. Il écoute un peu comme on encaisse, le regard planté dans le visage de son interlocuteur. A une table, Bertrand Perrin discute, Djeff Chauffour et Guillaume Cousin refont le match et plaisantent. Rémi Alexandre commande une bière. Je suis assis sur le rebord du billard à mi-chemin entre le zinc et la sortie. Au moment où Florent arrive à s’extraire pour prendre l’air, je tente : “Alors, ça s’est plutôt pas mal passé ?” “Ouais, je suis content : j’ai vu tout ce qui n’allait pas !”

Il y a quarante minutes, à peine, seul derrière son Wurlitzer, Florent avouait dans un souffle, ému : “C’était l’un des premiers concerts et c’était bien de le faire avec vous”, entonnait “Rio Baril” et au troisième couplet, buttait. Ici, la chanson a une force, une émotion difficilement répressible. Elle entre en résonance avec les pierres, la rivière, les visages, les souvenirs. Elle électrise les peaux, pique les sens. On est au bord de la rupture comme le cristal à la merci des aigus. On le sait, on s’y attend, on le craint. Florent a troqué son jacquard bleu de scène pour une chemise rouge et une veste noire. Il est maintenant attablé. Faute de disque, et même de single, il dédicace des affiches. Il écoute les encouragements, les avis, les commentaires. Les mots sont spontanés. Ils ne s’embarrassent pas toujours de précautions. Que voulez-vous, le petit Marchet, on le connait depuis qu’il est haut comme ça et puis le chanteur, on le suit depuis ses débuts, et puis c’est un gars d’ici, c’est pas comme s’il était connu. Il ne bronche pas. Essaie de trouver le bon mot pour le dédicataire qu’il griffonne sur un reflet glacé, son visage d’il y a plus d’une année : écharpe à grosses mailles blanche et rouge, yeux clairs et barbe d’à peine deux jours. Pas de moustache. Les visuels officiels du “Courchevel Tour” ne sont pas prêts. Elles seront décidément très importantes, ces moustaches, dans les prochains mois. Elles campent un personnage. Elles signent, malgré les réticences, un choix esthétique. Elles sont comme “Notre jeunesse” chanté, à nu, sans instrument, une nouveauté, un progrès. Une victoire sur la gangue que l’on traine tous. Couché pratiquement sur l’affiche, les yeux dans les yeux avec lui-même, je me rends compte que Florent a maigri ces dernières semaines.

Il y a quatre minutes, Florent, Bertrand, Rémi et Jean-Yves remontaient sur scène pour les rappels. En fond sonore, un brouhaha de contestation, des slogans remontés. “Aucune… Aucune… Aucune… / De cette société-là !” Les applaudissements  se calent sur la ferveur de la rue. Quelques notes d’ukulélé. “Je vais vous calmer, moi. Ca va pas de dire des choses comme ça !”, lance, p(r)ince-sans-rire, Florent avant d’étouffer un nouveau merci. Des applaudissements timides lui coupent la parole. Il voulait demander : “Vous savez ce que c’est une charrette ?”. Il y aura eu tout au long du concert, cette gêne propre aux gens qui s’aiment. Aux premières fois, en vérité. On se monte sur les pieds à défaut de s’embrasser. On cherche ses marques. Florent aura bien mis six titres pour entrer totalement dans son concert. Depuis le Grand Mix, tout n’est pas rôdé, tout n’est pas encore fixé, mais les horizons sont prometteurs. “Courchevel” sur scène est rock. Très architecturé. Avec de l’épaisseur et de la densité. Le moelleux pop de l’album a fait place à des ruptures ouvertes, à des dissonances volontaires. J’ai parfois le sentiment que les chansons mériteraient plus de clarté, plus de chaleur. Le “Courchevel Orchestra” a réinventé certains titres ; il est encore trop tôt. Quand on a des tigres, on ne leur lime pas les dents. “La charrette”, elle, n’a pas été abandonnée. A Tourcoing, elle ne faisait pas l’unanimité. Pourtant, elle est là, ce soir, et semble-t-il inchangée. Il y aura bien des échappées dissonantes qui engourdiront quelque peu le propos. Mais, “La charrette” gardera son je-ne-sais-quoi d’élémentaire, de terrien. Son évidente rythmique chaloupée fera mouche. “Merci à tous ceux qui nous ont permis de nous détendre un petit peu, et puis… à tout ceux qui nous ont donné à manger…”, conclut sous les applaudissements, Florent. “Et puis, bien sûr, merci à toute l’équipe des Bains-Douches que j’aime et je chéris !” Au premier rang desquels son père et sa mère, directeur de la salle de spectacle de Lignières et présidente de l’association qui la fait vivre.

Dans une poignée de secondes, Florent, Bertrand, Rémi et Jean-Yves seront sur scène. L’enfant du pays fait les cent pas. Dans la fraicheur du mois de mai, il vérifie une nouvelle fois le nœud de sa cravate en tricot, la broussaille de ses cheveux. Il plaisante nerveusement. Ses parents sont là autour de la loge. Annie sur le qui-vive, Jean-Claude les mains dans les poches. Le temps d’y aller approche. Florent avale d’un trait une fiole avant de filer vers la scène. Je vois ce tube siglé Dark Dog et je replonge trois ans plus tôt, à la même période, presque au même instant : la journée fatiguée par le soleil, la discussion dans la cuisine avec un pilier du festival L’Air du Temps, les t-shirts “Racing Club Rio Baril” qu’on enfile au dernier moment, la montée d’adrénaline et Florent surgissant dans l’embrasure de la porte et se frappant la tête avec une bouteille en plastique vide. “Quand il faut y aller, faut y aller” répète-t-il avant de trouver le sourire complice et apaisant d’une bénévole.

Dans cinq heures, tout au plus, après le concert de Batlik, “Courchevel” ouvrira les hostilités. Pour le moment, après les délicates balances et une séance photo champêtre, Florent va se prêter au jeu des interviews. Je le laisse d’abord devant une caméra. La journaliste me tourne le dos, je referme la porte sans bruit faire. Mais, à travers la lucarne, je le vois mal à l’aise. Il bredouille une réponse, puis demande à recommencer. Quelle question lui a-t-elle servie ? Il a le regard affolé de l’animal avant collision. Elle n’aura pas abordé la difficile naissance de “Courchevel”, la récente décision de sortir en indépendant, la trame sociale des chansons ou même les points de contact avec Lignières. Non. Elle aura simplement posé : “Alors, vous êtes venu faire de la promo ?”. Un peu plus tard, j’attendrai derrière une porte. Trois-quarts d’heure d’entretien. Il n’y est pas tellement question des anxiétés présentes, du nouvel album, des projets à venir. Mais, par éclats, ce sont des confidences sur ses premières années. Le ton est doux, mais la plongée est violente. Le conservatoire, les cours de danse brutalement arrêtés, le rapport aux autres enfants, le regard du village, les fuites en avant… Les cadavres remontent toujours tranquillement à la surface. “Je suis rincé”, me dira-t-il en sortant.

Demain soir, ce sera le deuxième concert du “Courchevel Tour” et en ce jeudi de l’Ascension, le rythme n’est pas à l’indolence du jour férié. Au comptoir du Café du Commerce, je n’ai que le temps de boire un grand café. Je m’arrête néanmoins sur un article du Berry Républicain, une interview que Florent a donnée à Bastien Lucas, autre jeune chanteur du Berry. J’encercle un passage :

“FM : Je suis plus serein qu’avant. Je me suis trouvé tellement de fois pas à la hauteur… En même temps, j’étais souvent là avec des spectacles qui étaient “peinture fraiche”, tout nouveaux. Ce sera encore le cas. Je me disais que j’aimerais bien montrer à Lignières des spectacles plus rodés. Après, donner la primeur à Lignières, c’est symboliquement très important. Evidemment, j’ai beaucoup plus le tact à Lignières qu’à Paris. Pour moi, ma vraie date parisienne, elle est à Lignières : une fois que c’est fait, ça va, on peut envisager les autres dates. J’ai remarqué que le public avait autant le trac que moi, qu’il avait peur de ne pas être à la hauteur et je le ressentais. Ca me mettait une vraie pression ! Un peu comme un enfant qui a l’impression qu’on attend beaucoup de lui et qui ne sait pas s’il aura la possibilité de donner tout ce qu’on attend. Mais là, ça va…”

Je relis attentivement. C’est bien ça. “Tact” a volé la vedette à “trac” au détour d’une phrase. Ouf, le tacle a été évité.

Vous venez de lire un moment de la vie de “Courchevel”. Lire la chronique de l’album

Texte : Sylvain Dépée
Photos : Guy Fasolato et Marylène Eytier

Episode n°8 sur 10.
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A suivre…


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