La prise de risque

22 avril 2010, bureau de F2F Music, Paris XIIème. Etre cigale tout l’été et chanter. Etre cigale, accrochée à l’écorce chaude d’un pin, dans la torpeur sèche du Luberon et observer le monde des hommes. Ces serviettes de bain, ces corps éteints par le mercure et une année à Paris, cette piscine, ce danger domestiqué. Et bien sûr, les cris d’enfant impatients, ceux d’après la sieste, les petites empreintes de pas sur les carreaux et les brassières gonflables. Voir derrière les verres noirs des Ray-Ban, surgir quelque chose d’ardent et de glaçant. Etre un gros matou et passer toutes ses journées dans les couloirs moquettés d’un hôtel de haute montagne. Et la nuit, se pelotonner sur la banquette de la table du patron, son maître, à l’écart mais bien située dans la discothèque. Une force tranquille qui n’empêche pas les coups de griffe non loin des corps qui se déhanchent et suent, des néons fluo et de la lumière noire, des baisers cyniques et des œillades fébriles. Sans oublier ces verres, ces verres et puis ces verres : Zubrowka, Riesling, Piper-Heidsieck… L’oreille tendue, les paupières faussement closes, tout est tranquille. Les silhouettes vacillent un peu. Les groupes s’égaillent. Comme d’habitude. Puis, voir un jeune homme décrocher de la conversation, tout accaparé par le dancefloor et l’irréalité de ce territoire. Les possibles se multiplient devant ses yeux. Ca y est ; il n’est déjà plus là. Ou bien, être une mésange dans une haie, vivre de peu au grand air, à peine dérangée par le rire de la rivière et les jeux de deux frères. L’éternelle confrontation des cowboys et des indiens, la conquête de l’Ouest renouvelée chaque après-midi autour d’une charrette, vestige d’un passé agricole. Lointain souvenir de la vie d’avant d’un grand-père, d’avant l’usine et le cadencement de l’existence par la pointeuse. Voir surgir les questions : pourquoi elle est toujours dans le jardin ? Y avait pas de voiture à l’époque ? Et elle va où, la charrette ? Ou encore, être une toute petite souris, dissimulée dans un recoin d’un appartement de Bastille. Voir cette table ronde où tous se sont assis : Florent, Julien Soulié, son manager, Gaëlle Donelia et Firmin Michiels de Strictly Confidential, ses éditeurs, et les hôtes : Valérie Etienne et Fabrice Coalava de F2F Music, entendre prononcer cette phrase, exaltante et redoutée, et s’échafauder un plan de bataille. Etre petite souris, oui, qui n’en a jamais rêvé ?

Depuis l’été, Florent a envoyé au gré des avancées, des copies de « Courchevel » aux maisons de disques. Il a appris à en graver en moins de temps qu’il n’en faut pour en donner de la main à la main, à la sortie d’un concert ou au hasard d’une rencontre. Faute de réponse, il est passé par des intermédiaires, des amis, des amis d’amis, pour essayer d’entrouvrir une porte. Souvent, en vain. Beaucoup ne daigneront même pas accuser une bonne réception. Alors, une écoute, un avis… En revanche, certains se sont penchés avec intérêt, voire bienveillance, sur ce troisième album solo. Wagram, Columbia et Atmosphériques étaient en lice. Au tournant de l’an nouveau, les deux derniers étaient toujours dans la course. Mais, les discussions se sont prolongées, embourbées. Florent a continué d’avancer. Inquiet et imperturbable. Une fois le nouveau mixage terminé avec Stéphane Prin, il s’est attaqué à l’habillage graphique de l’album. Il a réussi à convaincre le photographe new-yorkais Anthony Goicolea de consacrer quelques heures à « Courchevel » entre deux shootings en Europe. Ce qui vaudra à Florent un aller-retour épique jusqu’à Bruxelles. Il faut l’imaginer dans le Thalys avec une valise bourrée de pulls jacquards, chemise blanche et pantalon noir, écharpes et gilet rouge, une tête d’ours en papier mâché, un rouleau de moumoute blanche et bien sûr, une bonne poignée d’instruments… Mémorable lundi de Pâques ! Il y a une semaine encore, il était à Lignières, son village natal, avec le photographe Matthieu Dortomb pour d’autres portraits. Il voulait une ambiance très « France des années 70 ». Il s’est retrouvé attablé dans la cuisine d’une villa art déco, accroupi devant la cheminée de sa grand-mère, adossé au mur d’un château Grand Siècle… Tous ces clichés viennent d’être transmis à Frank Loriou pour l’artwork de l’album. Depuis un bon mois, Florent sait qu’il ne serait pas raisonnable de sortir « Courchevel » en juin. Il a déjà réfléchi à comment préparer une sortie à la mi-octobre : un quatre titres avant l’été, « Benjamin » accompagné de trois remixes signés DJ Zebra, Villeneuve, Alex Gopher… « Idéal pour danser pendant les vacances ! » Il a pris contact avec L’Autre Distribution. L’accueil a été chaleureux. Il s’est même adjoint les services d’une attachée de presse indépendante. Que faire de plus ? Attendre ? Il a déjà attendu. Trop attendu. Columbia ne donne plus signe de vie et Atmosphériques ne peut pas sortir l’album en 2010. De nouveaux projets se profilent à l’horizon – on parle d’un mini album de Noël. Que doit-il faire ? Patienter serait un recul. Avancer, il n’y a que ça… Mais, là, le pas de plus est un grand saut dans le vide. Ou presque. Il faut les reins solides et le cœur bien arrimé.

Ce matin, après des jours d’hésitation, il ne s’agit que de ça : acter une décision que beaucoup présentaient ces derniers temps, qui de contrainte est devenue désir. Poursuivre sur le chemin escarpé, la voie étroite. « Courchevel » sortira en indépendant pur sous les couleurs de Nodiva, épaulé par La Familia, la structure de Julien Soulié, et distribué par l’Autre Distribution. Et à défaut de voir le jour un dimanche, le 10/10/10, il sera dans les bacs le lendemain, le 11 octobre ! Le risque est à la mesure de l’exaltation, personnel et considérable.

Vous venez de lire un moment de la vie de « Courchevel ». Lire la chronique de l’album

Sylvain Dépée / Photos Guy Fasolato

Episode n°7 sur 10.

Pour voir le n°6 cliquez ici.

A suivre…


Publié le