Affronter les vents contraires

10 mars 2010, L’Autre Café, Paris XIème. Je me suis installé au premier étage. J’attends. Le ciel est blanc, la lumière sèche. Il tombe de minuscules flocons. Ils sont si fragiles et si vifs. Le contact avec la vitre leur est fatal. Aussitôt touchée, aussitôt disparus. J’attends et je suis impatient. Inquiet, un peu, aussi. Mais surtout impatient. Je repense au dernier message laissé sur Facebook.

Florent Marchet 3 mars, à 13:42

J’espère que tu te portes bien. Je suis pour ma part, épuisé, vidé, broyé, passé à tabac, lessivé… Mais, bel et bien vivant… Pour preuve, on remixe aujourd’hui Benjamin « nouvelle version »… Dès le début de la semaine prochaine, je saurai enfin où sort ce maudit « Courchevel » !

Les discussions ont débuté depuis un bon trimestre. Wagram a jeté l’éponge, je le sais. Atmosphériques et Columbia sont eux, très enthousiastes. Qui diable l’a emporté ? Qui va sortir « Courchevel » sous son label ? Et quand ? Florent table toujours sur une sortie en juin. J’en saurai plus dès qu’il m’aura rejoint à table. Il me dira aussi pourquoi il s’est lancé dans un nouveau mixage.

Au rez-de-chaussée, les conversations s’enchevêtrent avec le tintement des couverts. La musique de fond usurpe doublement son nom. Trop fort et sans intérêt. Dans l’escalier, des bruits de pas sont absorbés par le tapis râpé. C’est lui. Gilet rouge, pantalon noir, la moustache est toujours là. Un jour, il avait rasé ses joues, son menton et sa gorge, s’était regarder dans le miroir et avait trouvé le résultat vraiment pas mal. Ses traits sont tirés. Il n’a pas le sourire des grands soirs, ni d’ailleurs, la mine abattue des petits matins. Il est fatigué. Très.

Nous regardons la carte. Salade Inca, quinoa, lentilles, avocats, tomates séchées, persil, 13 euros pour lui ; wok de légumes aux herbes, gingembre et coriandre frais, 12 euros pour moi. Nous osons arroser le tout d’eau minérale et nous ne parlerons pas tout de suite de « Courchevel ». Mais aussi vrai qu’une rivière détournée retrouve toujours son lit dans un accès de colère, nous y reviendrons. Par des confidences. Par des biais détournés : « Les plages d’Agnès » d’Agnès Varda et « Les choses de la vie » de Claude Sautet, « Dernier domicile connu » de José Giovanni et « Les amis » de Gérard Blain, les voitures de Tony Curtis et Roger Moore, les cordes et le clavinet de John Barry. Il me détaille alors comment il joue avec « sa boite de Lego ». Comment il imbrique, associe et digresse. Comment son goût tout personnel pour les musiques de film a inscrit dans sa mémoire, les décors d’une certaine France, des ambiances sociales et comment il a puisé dans l’œuvre de François de Roubaix et Michel Magne quand il a fallu mettre en scène « Courchevel ». Comment il s’était aperçu en écrivant du lien très fort entre géographie et milieu social, qu’on n’était pas bourgeois de la même manière à Issoudun et à Paris. Comment il a eu envie d’un son moelleux et de chœurs, non dans une bouffée de nostalgie stérile, mais dans un souci de rondeur pour contrecarrer la violence du propos. Comment les instruments vintage, « c’est un peu comme la Seconde guerre mondiale en couleurs : très troublant ». Comment depuis « Les vacances de Monsieur Hulot », le xylophone sent bon le sable chaud. Comment une après-midi sous le soleil provençal au bord de la piscine avec son jeune fils dans un canot pneumatique a ravivé une angoisse d’enfance : les recommandations parentales après la noyade d’un petit garçon en bord de mer. Comment il essaie de se fier à son œil d’enfant, intransigeant, direct, celui qui regarde l’envers du décor et qui sous la surface, y déniche l’enfer. Et combien l’accord avec son intimité est la seule vraie bougie dans la lampe-tempête.

Autour d’un café, je lui dis que je viens d’apprendre qu’Elodie Frégé avait retenu une de ses chansons pour son prochain album prévu pour le printemps – un moyen de dire, sans en avoir l’air, que les choses avancent malgré tout. « Ouais, elle s’appelle « Ma folie passagère » ! » Il m’annonce alors qu’il compose et écrit aussi pour Axelle Red, autre enfant des années 70 : « Je n’ai pas essayé de lui écrire du sur-mesure, c’est-à-dire que je n’ai pas suivi ce que je croyais savoir d’elle. Je l’ai écoutée ; j’ai essayé de comprendre ses aspirations, ses envies. C’est une qualité qui peut s’avérer parfois douloureuse ; mais je crois avoir une grande capacité d’empathie. J’ai ainsi écrit sur des sujets forts qui lui tenaient à cœur et sur lesquels je n’aurais vraisemblablement jamais écrit sans elle. C’est une femme étonnamment combattive, assez loin de l’image qu’on peut se faire d’elle. De toute façon, je ne peux pas travailler avec des gens qui ont peur, avec des tièdes. » Et ce nouveau mixage ? Hasard et nécessité… A Tourcoing, Florent avait éprouvé tous les titres de l’album. Dans la grisaille de la résidence, de nouvelles insatisfactions venaient de voir le jour. Un arrière-goût d’inachevé tapissait sa gorge. C’est à cette période qu’il retrouve sur Facebook, Stéphane Prin, qui avait mixé « Gargilesse » en 2004. Il sort tout juste de la réalisation de « L’homme à la tête de chou » avec la voix d’Alain Bashung pour le spectacle de Jean-Claude Gallotta. Il écoute les titres, pense qu’il peut apporter quelque chose, se fait les dents sur « Benjamin ». Avec succès. Il a réussi à lui donner plus d’éclat et de percutant. « Courchevel », « L’idole » et « La famille Kinder » repasseront entre ses mains.

L’écran du téléphone s’allume. Le rendez-vous de Florent aura un petit quart d’heure de retard. Je prends un second café. Il ne me suit pas. Je me risque à savoir où en sont les pourparlers avec les maisons de disques. Entre le stand-by et l’enlisement, apparemment. L’un joue la montre ; l’autre se montre gourmand. Les deux ne savent pas s’ils pourront sortir l’album cette année. « Ils ne se rendent pas compte qu’ils ont nos vies entre leurs mains. Ils pensent qu’un album peut attendre, qu’on peut se plier à leur calendrier… Mais, je ne peux pas attendre. J’ai d’autres projets en vue. J’ai, en ce moment, l’énergie qui convient pour porter « Courchevel », mais dans un an, je serai passé à autre chose », peste Florent avant d’ajouter : « Je ne vais pas faire de la chanson toute ma vie ! ». Je ne m’y attendais pas. Pas comme ça, du moins. Pas avec cette franchise, avec cette radicalité. Je savais que Florent nourrissait d’autres velléités, mais je pensais que les envies cohabiteraient. Mon étonnement doit se lire. « Que croyais-tu ? Ce sera beau si je chante encore dans dix ans… »

Vous venez de lire un moment de la vie de « Courchevel ». Lire la chronique de l’album

Sylvain Dépée / Photos Sylvain Dépée

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A suivre…


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